Une vie à t'attendre
Chapitre 2
Le 1er juillet 2012
Je nous observe debout dans ce face-à-face silencieux, affaiblis par un long combat et je me demande si j’ai vraiment essayé. Je rejoue mentalement cette dernière scène avant le départ d’Arthur. La tristesse dans son regard ne me fait pas plier. Il passe une main dans ses cheveux pour se donner une contenance et je me rappelle leur parfum la première fois qu’il a posé la tête sur moi. Il l’avait appuyée là, juste à l’orée de mon cou. À ce moment-là, tout était encore possible. J’ai pensé que je pourrais réussir, devenir un être ordinaire qui s’engage dans une relation et la trimballe dans les étapes classiques de la vie. Je me suis imaginée en robe de mariée, avec un ventre rond et j’ai vu nos trois enfants. Puis mon sourire s’est mué en rictus moqueur. J’avais tant de fois échoué ! Comment pouvais-je encore espérer ? Je ne parvenais même pas à faire une liste exhaustive de mes incapacités à aimer. En premier, il y avait bien sûr la peur que l’autre parte. Une peur qui me tenait le ventre dès qu’il passait la porte et ne me relâchait telle une proie épuisée qu’à son retour. Elle me rendait anxieuse, spectatrice impuissante des pires scénarios. Je le voyais trébucher et glisser sous une rame de métro ou victime d’un accident de voiture. Les moyens de transport représentaient clairement ma plus grande source d’inspiration. Bizarrement, je n’imaginais jamais Arthur partir avec une autre. Cette créativité morbide avait malmené notre relation dès le départ, le privant progressivement de sa liberté. Il avait tenu bon malgré tout.
J’avais une bonne excuse, me répétait-il, tentant sans doute de s’en convaincre. N’importe quel psychologue de comptoir pourrait justifier ce comportement excessif par la tragédie de mon enfance. Mais au fond de moi, je savais que je pouvais faire mieux, que si je l’avais réellement aimé, je lui aurais offert plus que cette cage dorée.
Au nombre de mes incapacités, il y avait aussi la fureur, sorte de nappe phréatique qui trempe les fondements de mon être et gronde les dimanches pluvieux. Mais grandir en orphelinat, ça fâche, m’excusait-il encore. Et moi de profiter de sa bonté dans un confort coupable. Je restais là dans une relation qui m’allait aussi mal qu’une robe taille empire et j’attendais qu’il craque pour ne pas être la fautive, celle qui renonce à nouveau.
Il y a une musique au loin. Je me force à la murmurer dans ma tête pour me distraire de la rupture qui se dessine sous mes yeux. Quel est le titre encore ? Cet air classique a ironiquement ponctué mon enfance. Je cherche. Oui, c’est cela. L’Ode à la joie comme bande son du dernier épisode de cette histoire amoureuse. La vie ne manque pas d’humour.
Dans une dernière tentative d’apaisement, il avance une main vers mon visage et je le rejette encore en reculant d’un pas. Voilà comment je suis face à un homme qui m’aime, une bête sauvage qui fuit dès qu’on l’approche. Contrairement à mes craintes, il n’est finalement pas mort, alors je pulvérise les derniers liens qui nous unissent. Je suis lassée de ce scénario qui se répète, mettant en forme les failles de ma personnalité. Il plisse ses grands yeux sombres pour me sonder tel un objet mystérieux. Il est blessé. Comme tous les autres. Une larme s’égare sur sa joue. Je voudrais tant pouvoir réagir autrement, mais sa souffrance me relègue derrière un mur de glace qui me préserve de toute sensation.
C’est toujours ainsi. Un dernier éclat de voix suivi d’une porte qui claque met un point final à une relation ratée.
Voilà ce que je suis devenue. Une Rose qui essaie, une Rose qui lutte contre elle, puis qui échoue inexorablement.
C’est sur ce constat que j’ai décidé de partir. J’ai empilé mes affaires et forcé le cuir de ma valise pour qu’elle accueille plus qu’elle n’a jamais ambitionné. Oscar, un vieil ami, m’avait offert à plusieurs reprises de séjourner un temps dans sa propriété balinaise proche de la ville d’Ubud. Dans un élan, j’ai acheté un billet et je me suis enfuie aussi rapidement que les formalités le permettaient. Comme dans mes rêves, je me suis envolée pour une contrée reculée, un endroit où la tiédeur vous berce tel un fœtus dans le ventre de sa mère. Le voyage était long, mais chaque minute avait le mérite de me séparer davantage de tout ce qui me définissait, mes études, mes échecs et l’homme qui venait de quitter ma vie.
À travers le hublot, j’aperçois un champ de nuages blancs moelleux, un monde douillet en miroir à celui dans lequel je me suis réfugiée. Je ne crois pas être désagréable. Non, peut-être juste un peu lointaine, absente. Comme si j’avais finalement décidé de partir avec eux cette nuit-là en laissant derrière moi un corps animé, un être sans âme voué aux alliances funestes. Je ne ressasserai pas cette dernière rupture qui fait écho à tant d’autres. C’est la meilleure manière d’avancer. Non, en réalité, c’est la seule que j’ai trouvée. Et puis, parler à qui ? Je me vois mal sympathiser avec les deux inconnus assis à mes côtés dans l’avion.
L’homme à ma gauche dort depuis deux bonnes heures, un filet de salive reliant délicatement le col de son veston à sa lèvre inférieure. Celui assis à ma droite tape frénétiquement sur un clavier, additionnant les lettres sur l’écran à une vitesse désarmante. Je parviens à m’extirper de mon siège sans sortir M. Salive de son sommeil et me dirige vers les toilettes. Dans le miroir, mes vingt-deux ans me taillent un visage plus adulte, affiné par le temps. Je passe un peu d’eau fraîche sur mes joues et respire profondément. Une fois le col de ma chemise replacé, je tente de la défroisser et la rentre dans mon pantalon. Je persévère en réajustant la bride de mes sandales en cuir et remarque un petit éclat dans le vernis rouge qui égaie mes pieds. Je saisis ma trousse pour arranger cela. C’est mon côté perfectionniste. Je ne supporte pas ce genre de petite négligence. Je me sens à nouveau sereine en passant le pinceau sur l’ongle dégarni. La couleur rouge inonde le point blanc et le couvre uniformément. Il est temps de regagner mon siège, une voix aseptisée annonce un atterrissage imminent. Alors que je marche vers ma rangée, une main m’arrête et au bout de celle-ci un jeune homme d’une vingtaine d’années.
— C’est pour vous, dit-il simplement.
Il me tend une enveloppe, affichant un sourire discret, histoire de rester poli sans s’engager plus.
— Mais, je... bredouillé-je.
Je m’apprête à lui dire qu’il se trompe de destinataire, que je ne le connais pas et que je n’attends pas d’enveloppe, mais l’hôtesse m’enjoint de regagner mon siège en pointant du doigt le voyant allumé « attachez vos ceintures ». Je me résous à m’asseoir, décidée à tirer cette situation au clair dès l’atterrissage. Je retourne l’enveloppe blanc crème pour tenter de l’ouvrir sans laisser de trace, mais elle est scellée. Des initiales H B sont gravées dans la cire rouge. Je fais la liste rapide de mon entourage mais cela ne correspond à rien. Je suis sur le point de la déchirer quand je me ravise. Devrais-je la restituer intacte ? Pour tempérer mon impatience, je me répète qu’il suffit juste d’attendre quelques minutes. Je me redresse dans mon siège et boucle ma ceinture, surprise par tant de maturité.
Les vents au sol déstabilisent l’appareil au dernier moment et les roues heurtent le tarmac avec force. Mes deux compagnons de voyage s’agitent déjà sans prêter attention aux consignes de rester assis. Je jette un regard discret vers l’arrière de l’avion pour situer mon inconnu, mais ne distingue que la moitié de son visage, le reste est dissimulé derrière un journal. Il affiche une barbe de quelques jours, ses cheveux bruns tombent en pagaille dans ses yeux et son pull vert bouteille est flanqué de deux pièces en daim pour renforcer les coudes. J’ai toujours apprécié ce genre de petits détails.
Ma surprise face à l’enveloppe m’avait distraite du charme du messager. Je m’apprête mais en vain, je n’ai pas dormi depuis vingt heures et ma rupture récente est encore imprimée sur mon visage. Les passagers se lèvent pour rassembler leurs affaires. Je me joins à l’agitation générale, je ne veux pas le manquer. C’est sans compter M. Salive qui prend un temps infini pour ranger des documents dans une serviette visiblement trop étroite.
— Monsieur, pourrais-je passer s’il vous plaît ? Je suis pressée, dis-je timidement.
— Tout le monde est pressé mademoiselle, me répond sèchement celui qui ne l’était pas tant que ça quelques instants plus tôt.
Je dois encore patienter quelques interminables secondes avant de pouvoir me lever. J’essaie de me frayer un chemin vers l’arrière de l’avion jusqu’au siège du bel inconnu. Vide.
Comment a-t-il pu quitter l’appareil en si peu de temps ? Je le cherche tout autour, sans succès. Cette situation m’intrigue de plus en plus. Même s’il s’agit certainement d’une erreur, ce semblant d’aventure m’a séduite. L’espace d’un instant, je me suis imaginée agent secret à qui un charmant collègue confie une mission, parcourant le globe, affrontant l’inconnu, contrainte à d’agréables réunions de travail au crépuscule sur une plage déserte. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens animée mais, l’homme mystérieux évanoui dans la nature, je dois me résoudre à quitter l’avion en passagère ordinaire. Je le cherche du regard mais il est absent à chacune des étapes du parcours classique. J’accélère le pas, comme si je pouvais le rattraper alors que j’ignore où il se trouve. Une personne lui ressemble et je sursaute. Mais que m’arrive-t-il ? Au point de contrôle, je ne relâche pas mes efforts, c’est une des dernières opportunités de l’intercepter.
Je me décale dans la file pour détailler les passagers qui s’y sont engagés et je l’aperçois. Il présente passeport et visa à la douane. Mon rythme cardiaque s’accélère. Pour être honnête, je vois plutôt un coude mais pas n’importe lequel, il est flanqué d’une pièce en daim. Un coude dans cette mêlée turbulente, un coude et je reprends espoir. En réalité, je me trompe, mes yeux veulent me faire espérer : ce n’est qu’une veste posée sur le bras d’un homme qui n’a ni l’âge ni la taille de celui que je cherche.
Déçue, je termine la valse des vacanciers sans trop d’espoir : réception de la valise, sortie de l’aéroport et embarquement dans un taxi. Deux heures de route m’attendent.
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