Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 44 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 19

 

Le 15 septembre 2017

 

Longtemps, je me suis demandée comment le corps de ma mère avait pu être définitivement avalé par les eaux. Il avait dû remonter à la surface à un moment ou à un autre, même après le tunnel ? J’ignore pourquoi cette question me tenait, comme si la réponse était la seule issue de ce deuil difficile.

Son image bercée par les ondes s’était imprimée sur ma rétine et il devenait vital pour moi de comprendre. Je devais achever son histoire avant de la laisser partir. C’est un matin au bord d’une piscine à débordement que la vie m’apporta une réponse. Nous avions pris quelques jours de vacances avec les enfants pour nous remettre des émotions des semaines précédentes. Le lieu choisi était idyllique. Des lits à baldaquins accueillant matelas et coussins épais se multipliaient face à la mer, leur voile léger flottant dans le vent, une danse délicieuse sur fond de palmiers bruissants.

Les journées étaient rythmées par les jus d’orange frais, les brasses dans l’eau douce et la lecture prenante d’un roman.

Nous regardions les heures s’étirer, allongés côte à côte dans ces cocons douillets, la main d’Henri posée sur mon ventre naissant. Il avait été facile de renouer avec lui après la découverte de Charles, une fois les non-dits dissipés. La discussion avait été aisée, Henri avait pour objectif de rétablir l’harmonie et il progressait, déterminé à l’atteindre. À ses côtés, je m’étais adoucie, imprégnée par sa personnalité. Son don pour la conciliation était contagieux car je me découvrais tellement plus accommodante que par le passé.

En cette fin de journée, j’avais trouvé le courage d’entamer quelques longueurs dans la luxueuse piscine revêtue de mosaïques vertes aux reflets dorés. À l’abri de la roche et avec comme fond de toile la jungle malaisienne, je me préparai pour mon exploit sportif. Je tentais vaillamment d’y plonger le bout d’un orteil quand mon attention fut attirée par une conversation. Deux hommes s’étaient installés dans un coin de la piscine où des transats aquatiques creusés dans la pierre permettaient de s’immerger légèrement pour se reposer. Ils semblaient absorbés par un échange inégal, l’un racontant à force de grands gestes, l’autre spectateur captivé. Mon oreille avait perçu quelques mots clés : meurtre, police, corps et en écoutant plus attentivement, je compris que l’un d’eux était expert dans ce domaine. Je m’approchai discrètement pour confirmer mon impression et décidai de saisir ma chance.

— Excusez-moi messieurs... dis-je hésitante.

Deux visages bronzés se tournèrent vers moi, intrigués. Celui que j’avais identifié comme étant l’expert était plus âgé. Il devait avoir la cinquantaine et affichait un corps athlétique, preuve d’une discipline sportive quotidienne.

— Je suis désolée de vous déranger mais j’ai cru comprendre que vous étiez... euh... expert en affaires criminelles ? Excusez-moi, c’est impoli mais...

L’homme acquiesça, amusé par mon embarras.

— Voilà, j’ai une question à vous poser... en matière d’enquête criminelle, précisai-je pour vérifier la compétence de mon interlocuteur.

— Je suis enquêteur pour la police judiciaire depuis trente ans. Je vous écoute, dit-il en se redressant pour prendre une pose plus professionnelle, impuissante à compenser le port d’un maillot jaune fluo hawaïen.

— Voilà, je voudrais savoir comment un corps mort, plongé dans l’eau, peut disparaître ?

Pour toute réponse, je vis deux mâchoires lâcher sous le poids de la surprise. Il est vrai que la formulation était étrange et pouvait laisser croire que j’étais un tueur en série en recherche de bons plans pour éliminer mes victimes. Je me sentis obligée de développer pour ne pas être immédiatement signalée à la police du coin.

— Non, non, je ne compte pas tuer quelqu’un ou me débarrasser d’un corps...

Heureusement que la grossesse attendrit, pensai-je en voyant les deux hommes sourire.

— Un de mes proches est décédé en tombant dans l’eau et cela me perturbe. Le fait qu’aucun corps n’ait jamais été retrouvé... Je crois que cela laisse la porte ouverte à l’espoir et j’ai besoin de savoir. Pour avancer. Vous voyez ce que je veux dire ?

Mon indiscrétion avait rapidement payé car l’expert avait eu l’occasion de se pencher sur le cours des cadavres jetés à l’eau, un thème en total décalage avec l’environnement fait de palmiers et de flots cristallins. Il me répondit avec aisance.

— Ils plongent dans un premier temps pour remonter ensuite à la surface. Mais cela n’est pas toujours le cas.

Je m’approchai, avide de connaître la suite.

— Les corps s’accrochent souvent dans les algues, branches ou autres mains naturelles qui les retiennent puis sont dévorés par les poissons.

J’avais enfin ma réponse. Il prononça cette phrase tout naturellement, ne soupçonnant pas le poids de ses mots sur mon imaginaire. Frappée d’effroi, il me fallut me surpasser pour parvenir à le remercier pour sa science. Avant qu’ils puissent être témoins de ma douleur, je plongeai dans l’eau bleue pour noyer mes larmes et l’image de ma mère dévorée.

 

Les courriers de ma mère et ceux de Charles s’étaient mélangés, deux vérités en seulement quelques semaines alors que je patientais depuis vingt ans. J’avais découvert le grand amour de ma mère, l’opportunité d’un nouveau père et aussitôt, ma joie avait été balayée par l’immense tristesse de la savoir partie pour toujours. Plus je la lisais et plus je la trouvais profondément vivante. Et forte de cette impression grandissante, j’y croyais encore moins, à sa mort. Elle s’était matérialisée tant de fois devant moi, embrassant John, dansant sur la plage, riant avec Louise qu’elle était devenue une compagne quotidienne. Pendant quelque temps, ma colère l’avait tenue à distance alors que j’avais tant besoin d’elle. Chaque histoire façonne et la sienne l’avait orientée vers ce choix particulier, celui de donner plus d’importance à la stabilité qu’à tout autre chose. Lentement, j’avais eu envie de lui pardonner. Finalement, si Henri ne m’avait pas sauvée, j’aurais pu enchaîner les relations malheureuses. Et dieu sait ce que cela aurait donné si un enfant était né au milieu de ces échecs successifs. À force de me répéter cela, ma colère avait diminué et un matin, je m’étais réveillée apaisée, prête à clore ce deuil qui s’éternisait.

La prochaine étape était de rencontrer John. J’avais récupéré suffisamment d’énergie pour faire face au pire : qu’il soit mort, qu’il refuse de me voir ou même qu’il ait oublié ma mère, il fallait que je sache. Bien sûr, je rêvais qu’il soit heureux de m’accueillir dans sa vie. L’histoire de ma mère m’avait enseigné qu’il pouvait être risqué d’attendre alors je décidai de m’y mettre immédiatement. La première question était celle de mon approche. Comment allais-je me manifester après autant d’années ? La réponse fusa, aussi évidente qu’un cri du cœur. Si John était encore vivant, je ne voulais surtout pas que notre premier contact soit par email ou par téléphone. J’ignorais s’il connaissait mon existence et je préférais lui annoncer en personne, ne voulant pas diluer la magie de notre rencontre en échange de politesses.

L’étape suivante fut donc de le localiser. Je pris mon ordinateur portable sous le bras, une tisane et me réfugiai sur la terrasse pour profiter de la chaleur de l’été indien. Henri m’avait donné carte blanche. Il était prêt à embarquer dans le premier avion. Je commençai par taper son nom sur Google.

John Adams. Je bus quelques gorgées en faisant défiler les résultats et réalisai rapidement que ce nom était trop commun, il fallait rétrécir la recherche. J’ajoutai sa profession et pressai la touche Enter. Tel que je l’espérais, un seul pédiatre apparut sous le nom de John Adams. Je cliquai sur le premier lien, avide d’en savoir davantage. Une photo en noir et blanc apparut à l’écran et je fus stupéfaite par sa beauté. Il regardait droit dans l’objectif comme s’il pressentait que je me trouverais de l’autre côté, dans ce premier face-à-face virtuel.

Je restai quelques minutes à admirer celui que j’avais tant de fois imaginé à la lecture du carnet de ma mère. Son sourire chaleureux mobilisait la totalité de son visage et je ne pus m’empêcher de sourire à mon tour.

En peu de temps, je rassemblai assez d’informations confirmant qu’il était encore en vie. Visiblement, il n’avait pas assimilé les différentes modalités de Facebook, notamment le mode garantissant une certaine confidentialité aux photographies postées. Elles étaient disponibles pour tous. Je fis défiler les clichés de son profil pour en découvrir un peu plus. Je pus identifier une épouse à la longue chevelure rousse et plusieurs garçons qui revenaient fréquemment, ses fils peut-être. Il semblait passer la plupart de ses week-ends dans les Hamptons, sans doute sa résidence secondaire. Je pris note de tous ces indices ainsi que des noms des personnes qui commentaient le plus fréquemment ses photos, celui des restaurants ou cafés récurrents, autant d’éléments qui me permettraient de rétrécir ma surface d’investigation une fois sur le terrain. Par chance, il n’avait pas non plus désactivé la fonction de localisation, ce qui me facilita grandement le travail. Je pus alors définir un périmètre de quelques maisons donnant sur la plage parmi lesquelles se trouverait la sienne. Je préférais de loin cette aventure à l’alternative ennuyeuse de me présenter simplement à son cabinet, prétextant le mal de gorge d’un de mes enfants. Je voulais le chercher avec le hasard comme complice et avoir tout l’espace possible autour de nous pour cette rencontre afin que chacun puisse être libre de partir dans la seconde.

Rester devait être un choix. Sans plus attendre, j’ouvris une nouvelle page et réservai nos billets d’avion pour New York.

 

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