Une vie à t'attendre
Chapitre 20
East Hampton, le 1er octobre 2017
Il est six heures du matin quand je décide de tenter ma chance. Nous avons pris une suite dans un agréable hôtel en bord de mer. Tout le monde est encore endormi, un miracle compte tenu du décalage horaire et surtout, de la vitalité de mes enfants.
Le profil Facebook de mon père offrait une foule d’endroits où le rencontrer : ses trois restaurants favoris pour le brunch, un club de golf, la rue de sa résidence secondaire ou encore la plage près chez lui. Et puis, une nouvelle opportunité s’était dessinée ces derniers jours. John avait partagé sur sa page un événement au profit de Care & Fun for Kids, une association dont le but est d’égayer les séjours en hôpitaux des enfants. Il en avait fait la promotion avec enthousiasme, avec des commentaires tels que « Go go go », « Pleaaaaaase join me! », « The place to be! ». Bref, il était évident qu’il participerait à cette course, mieux encore, les commentaires échangés indiquaient qu’il s’y préparait activement. Il avait débattu avec quelques-uns de la meilleure stratégie pour approcher le challenge sportif compte tenu de son âge. La plage serait l’endroit idéal et il avait pris devant tous ses amis (et sans le savoir, aussi devant le reste du monde) l’engagement solennel de s’exercer à six heures du matin chaque week-end, ce jusqu’au grand jour.
La perspective que ce soit John qui choisisse l’heure et l’endroit m’amusait ! J’avais été séduite par cette option, alliant surprise et sport dans un cadre sauvage. Étant donné qu’il n’était pas certain que je le croise lors de son entraînement, cela réduisait le stress que j’aurais pu éprouver si nous nous étions fixé rendez-vous. Ici, j’allais sur la plage dans l’espoir de l’apercevoir, ce qui donnait à ma quête des allures de jeu plus que de rencontre dramatique.
J’enfilai mon jogging, réalisant qu’il me serrait beaucoup plus que quelques semaines auparavant. Peu importe, je le plaçai en taille basse et mis un long t-shirt pour protéger mon ventre de l’air frais. J’allais quitter la chambre quand je réalisai que je voyais Henri et les enfants pour la dernière fois, avant de devenir moi aussi l’enfant de quelqu’un. Mathilda avait insisté pour dormir avec son frère, ils formaient un tableau émouvant, leurs corps emmêlés, sa main sur le visage de Jack, la jambe de ce dernier en travers des cuisses de sa sœur et l’impossibilité de déterminer à qui appartenaient certains bras. Curieusement, dans leur micmac, ils avaient l’air confortables. Je déposai un baiser léger sur leurs fronts tièdes et m’enfuis en fermant la porte le plus doucement possible.
Je n’étais qu’à un petit kilomètre de la plage où John allait courir et il me fallut peu de temps pour parcourir la distance.
Certes, la grossesse me ralentissait mais mes pas restaient dynamiques. Le médecin m’avait autorisé le sport dans certaines limites, il ne pouvait pas être source de douleur physique et mon souffle devait être aisé, de façon à pouvoir tenir une conversation tout en m’activant. Je respectais scrupuleusement ses instructions, ponctuant mon effort de courtes pauses, assise devant la mer à respirer profondément, tel que l’on me l’avait enseigné dans les cours de yoga prénatal.
Je m’apprêtais à changer le cours de deux vies, la mienne et la sienne. J’imaginais John, accélérant le rythme, ignorant tout de ce que les prochaines minutes lui réservaient comme surprises. J’essayais de me mettre à sa place, de goûter au sort des hommes qui implique que l’on puisse aimer une femme une nuit et vingt-neuf ans plus tard, jour pour jour, découvrir le cadeau de cette union charnelle. Je n’avais pas choisi la date d’aujourd’hui par hasard. Le 1er octobre semblait être le point de départ de mon histoire et le premier pas de ma mère vers la fin de la sienne, ma naissance et sa mort liées à jamais dans un acte d’amour. Un amour qui avait traversé les années. C’était ce sentiment précisément qui me donnait confiance, John l’avait aimée follement et mon patrimoine génétique se partageant entre lui et elle, j’avais bon espoir de lui plaire.
Mon attention fut attirée par un coureur isolé, il progressait lentement, ses cheveux poivre et sel ondulés bondissant à chaque avancée. Mon cœur cogna dans ma poitrine et je me dirigeai vers lui. J’avais de la difficulté à distinguer son visage, compte tenu de nos deux corps en mouvement. Les mètres nous séparant diminuaient maintenant à bonne cadence et je lui faisais presque face. Je voulais réfléchir mais le temps manquait et je n’avais pas envie de le poursuivre sur la plage, une fois que nous nous serions croisés. Alors j’ai bêtement appelé, en fixant l’inconnu pour qu’il n’imagine pas que je visais quelqu’un d’autre. John. Le prénom n’a eu aucun effet et le coureur m’a distancé en me regardant bizarrement.
Je ralentis, mon élan freiné par ce premier échec et me pliai en deux pour récupérer mon souffle et détendre le bas de mon dos malmené.
J’avais envie de pleurer, j’ignore si c’était le manque de sommeil, les hormones ou l’émotion intense que je venais de vivre, à l’idée d’avoir trouvé mon père mais soudain, je voulais tout lâcher, accepter mes larmes et m’entourer de compassion pour ce que mon existence avait compté de surprises et de défis. Je me redressai pour poursuivre mon but mais devant moi, un homme s’immobilisa. Il semblait abasourdi, comme si son cerveau ne pouvait expliquer la réalité qui prenait forme devant lui. Il me dévisagea et ses lèvres bougèrent sans parvenir à produire un son, comme s’il essayait de comprendre, mais que la situation lui faisait perdre tous ses moyens. Puis, finalement, il fit cette tentative étrange.
— Gabrielle ?
Je ne pus m’empêcher de sourire. En prononçant ce prénom, il nous honorait toutes les deux. Il se souvenait si bien du visage de ma mère qu’il avait reconnu ses traits dans celui de sa fille. Dans une volonté de prolonger ce moment irréel, je répondis.
— Oui ?
— Je ne comprends pas, fit-il dans un français correct. Vous ressemblez tellement à une femme que j’ai aimée, il y a bien longtemps.
— Je pense qu’il vaut mieux nous asseoir, fis-je en montrant mon ventre pour justifier ma requête. Avez-vous des problèmes de cœur ? Je veux dire des problèmes physiques ?
— Non, rétorqua-t-il, de plus en plus intrigué par notre échange insolite.
— Ouf ! Je ressemble à Gabrielle parce que je suis sa fille, Rose.
— Gabrielle a eu une fille ? Je l’ignorais ! Je n’ai eu qu’une seule lettre de sa part, en réponse à celle que je lui adressais pour lui dire que je l’attendais toujours. Dans sa lettre, elle me disait m’aimer et vouloir me rejoindre ici, aux États-Unis.
Il marqua une pause. John avait ce délicieux accent américain qui rendait chacune de ses phrases charmantes. Il sembla hésiter à poursuivre, sans doute par crainte de trahir la confiance de ma mère. Il se lança finalement, tout en dessinant des ronds dans le sable avec sa main droite en une vaine tentative de gérer le surcroît d’émotions.
— Elle m’écrivait qu’elle avait besoin de quelques semaines car ce serait un bouleversement pour ses proches. Elle disait aussi avoir une surprise pour moi.
Il m’observa soudain d’un air suspicieux.
— Et puis, je n’ai plus jamais rien reçu. Je lui ai envoyé plusieurs courriers, lui demandant si tout allait bien et ils sont restés sans réponse.
La tristesse dans ses yeux était profonde. Je ne parvenais pas à me décider sur la façon de lui apprendre deux nouvelles qui le secoueraient certainement. Je redoutais que la mort de ma mère soit la meilleure introduction mais il fallait commencer par elle.
— Je suis navrée, ce que je vais vous dire risque de vous bouleverser. Je ne sais pas comment m’y prendre, avouai-je la voix tremblante.
— Elle est morte, c’est cela ? Après quelques années d’espoir, c’est en tout cas ce que je me suis forcé à croire, pour pouvoir avancer.
Je hochai la tête doucement. Il soupira et se mit à faire des ronds également avec sa main gauche.
— Mais alors, pourquoi êtes-vous ici aujourd’hui ? Par hasard, sur cette plage ?
Puis, il se ravisa.
— Ce n’est pas un hasard, une coïncidence pareille est impossible.
Il avait planté son regard dans le mien et je ne voulais pas détourner la tête, priant pour qu’il devine la suite logique à notre histoire.
— J’ai vingt-huit ans, essayai-je pour le mettre sur la piste.
C’était utopique, l’excès d’émotion l’empêcherait d’aligner les indices et de trouver la réponse.
— J’imagine que cela va être un choc pour vous mais... je suis votre fille. Vous êtes mon père, ajoutai-je dans une tentative inutile de clarification.
J’étais soulagée qu’il ne souffre pas de pathologies cardiaques car il passa rapidement par plusieurs états, l’effroi, la stupeur, la surprise, la méfiance et finalement, le doute. Il scruta une nouvelle fois mon visage pour y trouver les preuves de cette filiation puis répéta pour lui-même.
— Ma fille ? Ma fille ? J’ai une fille ? Une fille ! Une fille !
Il avait prononcé ces mots d’abord doucement comme pour s’y habituer. Puis, sa joie avait grandi et l’homme posé s’était métamorphosé en gamin.
— Lève-toi, je veux t’admirer ! Une fille !
Il me tendit la main.
— J’ai toujours rêvé d’avoir une fille, dit-il les yeux brillants.
Il fit un geste vers mon ventre naissant.
— Oui, tu vas être encore grand-père !
— Encore ? Mais je n’ai pas de petits-enfants ? Mes fils ne sont pas mariés.
— J’ai déjà deux enfants, Mathilda et Jack.
John ne se retint plus et m’embarqua dans une danse rythmée par la chanson qu’il venait d’inventer. J’ai une fille et des petits-enfants, j’ai une fille et des petits-enfants, j’ai une fille et des petits-enfants.
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