Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 32 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 7

 

Les Hamptons, le 1er octobre 1988

 

Cher journal,

Il est tard. Je crois que nous ne sommes même plus le 1er octobre mais peu importe, cette date restera à jamais gravée dans ma mémoire. Assise face à la mer, j’ai une vue privilégiée depuis la terrasse de la maison de Kate. Elle m’a invitée une semaine dans sa villa de East Hampton. Chaque année, sa famille convie les amis pour célébrer l’anniversaire de mariage de ses parents. Il en faut de l’amour pour fêter une union si méthodiquement et je dois admettre qu’il ne s’agit pas d’une simple façade. Je les observe depuis mon arrivée et nombreux sont les gestes qui légitiment cette cérémonie.

La pleine lune illumine les dunes de sable blanc. Ici et là, l’oyat a grandi dans une double intention, les embellir et les stabiliser, leurs racines s’ancrant profondément dans ce milieu sablonneux. Cette plante me rappelle les journées à la plage avec ma mère. Je me souviens d’une après-midi en particulier. Elle était couchée sur le ventre, la main droite posée près de son visage. Profitant de sa sieste, je l’avais contemplée longuement, ravissante dans son maillot bustier noir et blanc, un ensemble pour confirmer une élégance innée et qui avait suscité quelques torticolis chez les vacanciers. Ses cheveux noirs bouclés étaient retenus dans un chignon à moitié défait par la dernière baignade. Quelques grains de sable brillaient sur ses épaules dorées. Le tableau était parfait et j’aurais aimé être une artiste pour l’immortaliser.

J’avais tant de questions que je ne pourrais jamais lui poser sans risquer de la blesser. Je la regardais abandonnée aux embruns et elles tournaient en boucle dans ma tête.

Comment parvenait-elle à être si forte, à mener tous les combats ? Comment pouvait-elle être tellement belle et pourtant seule ? Et surtout, comment avait-il pu la quitter ?

Elle. Cette femme d’exception. Je tentais de déceler dans ses traits apaisés une réponse, un indice. Mais rien ne venait si ce n’est un amour infini pour ma mère. Grâce à elle, j’avais confiance : rien ne pourrait nous arriver. J’avais envie moi aussi de la protéger, de la rassurer : elle avait réussi. Je voulais lui prouver qu’elle était parvenue à combler ce vide énorme et que sa fille aurait une vie heureuse. Au milieu de l’oyat balayé par le vent, je lui fis cette promesse silencieuse.

 

Nous sommes quelques privilégiés à séjourner chez Kate : Anna-Bella, Sean, Mila, Walter et surtout John. Depuis mon poste d’observation à l’abri du vent, j’aperçois la ganivelle sur laquelle nous avons posé robes et shorts quelques heures plus tôt. Cette clôture en bois de châtaignier, reliée au moyen de fil de fer galvanisé, traverse une bonne partie de la plage. Les journées ici sont ponctuées par des promenades au bord de l’eau, des baignades improvisées et des cocktails sur la terrasse de la maison. Le matin, chacun se lève à son rythme et finalement, sans le vouloir, nous nous retrouvons tous autour de la table du petit déjeuner en même temps. Est-ce l’odeur des pancakes ou le soleil qui traverse les persiennes et se matérialise en lignes lumineuses sur nos lits blancs ? Aucune idée, mais immanquablement la magie opère.

Au départ, j’étais intimidée. Les repas sont bruyants, à croire que Kate n’aime s’entourer que de fortes personnalités heureuses de s’exprimer à toute heure de la journée ! Mais ils ont sur moi un avantage important, la langue. Les mots fusent, je tente d’en attraper un au vol pour me rallier à la conversation, le temps de le traduire et de former mon idée, la tablée est déjà au sujet suivant. Après quelques repas à courir derrière les phrases, j’ai pris le parti de m’asseoir en bout de table. Depuis cette place, je suis devenue la spectatrice d’un bon film américain avec son lot de drames, de bonnes blagues et surtout, d’histoires d’amour. De ce point de vue particulier et, forte de mon silence, je peux me concentrer sur les intrigues amoureuses qui se tissent au fur et à mesure du séjour. Je peux saisir un regard entendu, un sourire discret et parfois même entrevoir un pied qui s’égare.

J’ai découvert par exemple que lorsque Kate parle, elle regarde systématiquement Walter, comme si sa réaction comptait plus que tout autre. Pour une fille qui n’a peur de rien, cela ne peut signifier qu’une chose, elle est sous son charme. La preuve, elle rougit dès qu’il esquisse un sourire.

Personne ne semble l’avoir remarqué. Il faut du temps et de la concentration pour cela, autant d’avantages dont je suis la seule à disposer. Une histoire se dessine et se mêle à une autre, je prédis même un imbroglio amoureux pour la fin des vacances. J’apprécie cette vie qui s’anime sous mes yeux, mais je crois que le père de Kate s’inquiète un peu de mon silence. De temps à autre, il me couve des yeux comme si j’étais un oiseau tombé du nid qu’il tente en vain de replacer.

Il me demande gentiment mon avis sur un sujet ou un autre. J’essaie de répondre au mieux, c’est ma façon de le rassurer que tout va bien. Et puis, mal à l’aise, nous abandonnons rapidement cet échange de politesses, avec le sentiment du devoir accompli. Je retourne à mon spectacle et lui à le jouer.

Je resserre la couverture autour de mes épaules. L’air s’est rafraîchi. Je n’ai pas pris le temps de me changer et je porte encore la robe bustier bleu nuit que Kate m’a prêtée. Tout le monde est allé se coucher, repu et heureux. Je ne parviendrai pas à m’endormir, les mots s’alignent dans ma tête et je dois les écrire sinon j’ai bien peur qu’ils m’empêchent de dormir.

Mon cher journal, je dois te raconter ces dernières heures.

La soirée battait son plein. Entre deux plats délicieux, les invités s’époumonaient sur la piste de danse. J’avais rarement vu tant d’entrain, les danses se succédaient, à croire que les Américains les connaissaient toutes. Pour ma part, je concentrais mes efforts sur chacune, essayant vaille que vaille de dissimuler mon ignorance. Depuis quelques minutes, je tentais de suivre mon cavalier et je cherchais désespérément une excuse pour m’éclipser sans le vexer. J’avais besoin d’une pause, ne plus craindre la chute pendant au moins soixante secondes. Alors que mon esprit échafaudait une fuite, mon cavalier s’arrêta net, un peu étonné, et je sentis une main sur mon épaule. Quelques mots s’échangèrent devant moi, je vis leurs lèvres bouger mais impossible de leur donner un sens, le bruit autour de nous faisaient barrage. Il devait s’agir d’une négociation dont j’étais l’objet car on passa ma main d’un homme à un autre. Mon cavalier se dirigea vers une autre cible et mon sauveur m’entraîna loin de la piste de danse.

« Je voulais être avec toi. » Voilà ce que John me dit en m’emmenant sur la plage pour nous asseoir face à la mer. Il resta un moment silencieux, comme s’il voulait prendre le temps d’admirer le spectacle de cette étendue lisse, illuminée par la lune. J’appréciais ses silences, j’y voyais une marque de confiance. John se tourna enfin vers moi, il caressa le dos de ma main et me sourit. Il prit mon visage dans ses mains et sembla attendre mon accord. Pour tout oui, je me penchai vers lui et fis ce dont j’avais rêvé depuis plusieurs semaines.

J’embrassai ces lèvres douces mais décidées. Il m’allongea dans le sable et entre deux baisers, me chuchota merci.

Nous aurions pu rester des heures sur ce sable tiède mais des voix s’approchaient déjà, d’autres rendez-vous amoureux sous un ciel étoilé. John me tendit galamment une main pour m’aider à me lever et nous rejoignîmes la fête.

 

Je dois te laisser, cher journal. J’entends des pas. C’est lui.

 

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