Une vie à t'attendre
Chapitre 16
Le 26 juillet 2017
L’écran affiche des courbes floues et des milliers de lignes fines donnent l’impression qu’on a griffonné méthodiquement sa surface. Des ensembles lumineux se dégagent sur fond noir puis l’image tremble. Il y a du mouvement, il faut le chercher. À droite ? Non il est à gauche. Le voilà. Il est là.
Lotti dans une petite poche, un être minuscule s’offre au monde pour la première fois. Henri me serre la main, ému.
J’entends le son magique, le seul qui puisse confirmer que j’attends un enfant. Le battement de son cœur emplit la pièce et son rythme régulier mais rapide me touche. Il a survécu à toutes ces émotions, le choc de découvrir Charles au marché et la révélation de ma mère. J’ai cru le perdre quand je me suis effondrée sur le sol avec cette douleur écrasante dans le ventre, mais il est là. Intact. Déterminé à vivre.
— Il semblerait que vous soyez à huit semaines d’aménorrhée, précise la gynécologue tout en continuant à opérer différentes mesures du fœtus. Est-ce que cela correspond à vos estimations ?
— Oui je crois.
Je mens, je n’ai aucune idée depuis quand je suis enceinte, mais je ne voudrais pas passer pour une mauvaise mère. C’est vrai qu’il a fallu un moment pour que je réalise qu’une troisième grossesse était en cours, mais en même temps, n’est-il pas normal d’être distraite quand on est maman de deux jeunes enfants ? En silence, je rends grâce à Mathilda de m’avoir informée de ma grossesse avant l’accouchement et l’idée me fait sourire...
Le médecin imprime quelques clichés de mon bébé et je pense à John. J’ai glissé sa carte de visite dans la poche de ma chemise en jean. Je voulais qu’il soit près de mon cœur pour cette échographie. Quand j’ai repris conscience, allongée sur les pavés de la place du marché, j’ai d’abord songé à lui, au bonheur de savoir que le fuyard que je venais d’apercevoir à dix mètres de moi n’était pas mon père. La façon dont la vie avait orchestré les événements m’amusait, des années de recherches pour découvrir la lettre de ma mère quelques jours avant de me trouver face à Charles. Je l’aurais vu un mois plus tôt, j’aurais été terrassée par la tristesse, mais une fois le choc passé, je n’ai eu qu’une envie, plus forte d’heure en heure, celle de rencontrer mon père. Le vrai. Je crois qu’avant d’entrevoir la mine décatie de Charles, j’avais peur de trahir un homme qui avait été dupé pendant sept ans. Ce Charles suscitait une pitié qui m’avait empêchée d’agir dans l’instant.
Je n’avais pas tenté de contacter John et n’avais même pas osé confier le secret de ma mère à Henri. J’avais besoin de digérer seule cette nouvelle, au moins pendant quelques semaines. En se faisant passer pour mort pendant que je grandissais toutes ces années dans un orphelinat, Charles m’avait rendu ma liberté. Je n’avais plus aucun compte à rendre à l’homme qui m’avait abandonnée lâchement.
Allongée sur l’asphalte, mon premier sentiment fut donc une joie intense à l’idée de rencontrer ce père. Mais cette joie fit rapidement place à une foule de questions. Si Charles était vivant, comment expliquer la disparition de ma mère ? Était-elle encore en vie ? Avait-elle aussi choisi de m’abandonner ? À cette pensée, une voix ferme et douce s’était élevée en moi.
Certainement pas. Maintenant que j’avais appris à connaître cette femme, j’étais convaincue que, jamais, elle ne m’aurait délaissée, elle qui avait sacrifié son grand amour pour me protéger. Il y avait forcément une autre explication.
L’examen terminé, je me rhabille et propose à Henri de fêter ce bébé en allant déjeuner au restaurant. L’invitation l’emballe. Je crois qu’il a très peur que je sois fâchée suite à son mensonge. En réalité, je ne l’ai jamais été. Pour une raison très simple. J’ai su très vite qu’Henri avait inventé ces morts. J’avais quelques doutes en écoutant son récit, mais je les avais aussitôt profondément enfouis car j’avais besoin d’une fin, pouvoir les laisser derrière moi et avancer enfin libre. Alors, portée par l’énergie d’Henri, j’avais saisi ma chance. Puis les soupçons étaient revenus me titiller de temps à autre, quand je me réveillais au milieu de la nuit. Je pensais que c’était l’approche du mariage avec Henri qui me perturbait puis j’ai compris que je ne pouvais pas vivre en me mentant, je devais dissiper les incertitudes.
C’est ce qui m’avait décidé à contacter Ernest Jaco, le commissaire chargé de l’enquête sur la disparition de mes parents. Même du haut de mes six ans, j’avais été touchée par son engagement, sa volonté, il était prêt à dépérir pour les retrouver et son dévouement m’avait marquée. Je me souvenais précisément de sa visite à l’orphelinat quelques mois après le drame. Son visage avait pris vingt ans, les traits brouillés par la lassitude comme autant de preuves de ses tentatives désespérées.
Je voulais lui raconter la version d’Henri, espérant qu’il ne la réfute pas. Il était alors âgé de presque quatre-vingts ans mais il ne lui avait fallu qu’une seconde pour se rappeler de la petite Rose Campion. Dans le combiné, je pouvais percevoir l’émotion dans sa voix, acceptant immédiatement de me rencontrer. Il proposa un lieu pour notre rendez-vous et, en arrivant, je compris que son choix avait été plus guidé par mon bien-être que par le sien. Il s’agissait d’un de ces endroits à la mode, offrant une nourriture saine dans un décor scandinave apaisant. De hauts plafonds aux moulures anciennes donnaient toute son élégance au parquet qui craquait sous les pas. J’y ai tout de suite vu une marque d’attention d’Ernest, il voulait me dire que je comptais toujours autant pour lui. Finalement, je faisais partie d’une liste très courte reprenant les seules affaires qu’il n’était jamais parvenu à résoudre.
Il était déjà assis autour d’une table basse dans un fauteuil recouvert d’une peau de mouton, délicieusement décalée avec son personnage. Il semblait pourtant à ses aises, détendu, quasi joyeux. Je crois qu’il était rassuré de me savoir enfin adulte. Étrangement, nous étions comme de vieux amis qui se retrouvent après longtemps, ce qui me fit réaliser combien j’avais dû occuper ses pensées pendant les dernières décennies. On avait beau lui rappeler qu’il avait fait de son mieux, Ernest était convaincu qu’il aurait fallu accomplir plus.
Nous étions occupés à faire le compte rendu de nos vies quand il m’interrompit soudain.
— Vous savez, Rose, je n’ai jamais cessé d’espérer.
Il ne s’était pas pardonné de ne pas les avoir retrouvés. Tout en prononçant cette phrase, il avait resserré ses mains autour de sa tasse pour se réconforter avec le peu de chaleur qui s’en dégageait encore. La musique s’était arrêtée et un court silence plana entre nous. Je réalisai que nous avions partagé cet espoir alors que je croyais le porter seule. J’aurais aimé que la terre compte plus d’Ernest Jaco. Plus d’hommes qui se dévouent corps et âmes à une cause, simplement parce que leur intuition leur indique que c’est le bon chemin.
Je hochai la tête pour toute réponse. Il chercha ses mots pour justifier la ténacité de son espoir et enchaîna :
— C’est bête mais cette histoire de propriétés vendues dans les mois précédant leur disparition constituait pour moi un indice important. Il occupait mon esprit et j’éprouvais de la difficulté à me concentrer sur les autres affaires. Puisque je ne parvenais pas à m’expliquer la démarche de ton père, elle s’était muée en un système d’alarme, rappelant sans cesse à mon cerveau qu’un dossier n’était pas bouclé. Je t’avoue que j’explorais cette piste en dehors de mes heures de travail car j’avais reçu une interdiction formelle d’encore y travailler. Je crois qu’ils avaient peur que l’affaire me rende fou... J’ai découvert qu’en cinquante ans, jamais les délais de transcription de transfert de propriété n’avaient été supérieurs à deux mois. Jamais ! Il était donc impossible qu’un retard explique l’apparition soudaine de la vente des propriétés dans le rapport, surtout pas avec un tel décalage. Je tenais une piste, mais personne ne voulait m’écouter et j’ai dû vivre avec cette intuition qui me malmenait.
J’espérais secrètement que nos retrouvailles adouciraient son supplice. Si l’histoire d’Henri tenait la route, elle pourrait même libérer Ernest de son fardeau. Je décidai de tout lui raconter en commençant par ma rencontre avec Henri. Il semblait captivé par l’épisode de l’avion, puis amusé en m’imaginant en chemise de nuit les couteaux à la main.
J’abordai ensuite le récit d’Henri et la lettre d’aveu. Ernest pâlit. Les faits réunis donnaient un ensemble peu cohérent et je n’avais pas terminé. Je devais lui révéler mon secret, celui qui m’avait fait douter de la version d’Henri dès le départ.
Je respirai profondément et articulai en le regardant droit dans les yeux.
— Il me paraît impossible qu’ils soient tous les deux morts ce soir-là.
Ernest avala de travers et se pencha vers moi comme s’il voulait me faire une confidence.
— Pardon ? Mais comment en êtes-vous si sûre ?
— Parce que sinon comment expliquer que la montre de mon père ait mystérieusement disparu pendant la nuit ? Je me rappelle précisément le moment où il l’a déposée sur la table de nuit, avant d’aller se promener. Il était un homme d’habitudes et il n’aurait pas dérogé à la règle, surtout pas s’il s’agissait de la montre héritée de son père. « On ne se promène pas avec une montre », disait-il toujours. Était-ce pour ne pas l’abîmer ou pour se préserver de la pression du temps ? Je l’ignore mais le résultat était le même : il ne portait pas sa montre en quittant la maison le soir de sa disparition et, le lendemain, elle s’était volatilisée.
— Bon alors, je peux vous dire sans vous choquer que votre histoire de balle pour deux, cela ne tient pas la route ?
Je poussai un profond soupir, mon corps bascula lentement vers l’arrière pour se renfoncer dans les coussins du large fauteuil, un maigre réconfort. Je contemplai Ernest en silence.
Nous avions passé nos vies à rétrécir l’univers des possibles pour leur offrir une fin plausible et nous en étions toujours au même point. Il ne tenait qu’à moi de nous délivrer tous les deux.
— Vous savez, Ernest, j’en ai marre. Finalement, ma vie a pris un cours heureux. J’ai rencontré le seul homme capable de me mentir pour apaiser ma peine. Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi. Je voulais connaître la vérité sur cette histoire de balles mais maintenant, j’ai envie d’alléger ma vie, l’alléger de deux disparus. Vous comprenez ? Je vous serai toujours reconnaissante de vos efforts pour avoir tenté de résoudre le mystère qui entoure leur disparition.
Ernest respecta mon souhait. En le quittant, je lui glissai une invitation de mariage dans la poche de son veston.
— La robe vaut le coup !
Ce jour-là, je décidai de ne rien dire à Henri. Je voyais dans son mensonge une invitation à une autre vie, une vie dans laquelle personne ne m’abandonnerait. C’était sa façon à lui de me dire que c’était inimaginable, que cette version devait être définitivement écartée. Il fallait de l’audace pour oser me mentir sur leurs morts. Il fallait aussi énormément d’amour.
J’ai épousé Henri en lui faisant le cadeau d’y croire, au moins en apparence.
Pendant le trajet qui nous amène au restaurant, je joue avec la carte de visite de John. Je l’ai déjà examinée en détail et caresse une nouvelle fois son papier soyeux comme si ce geste pouvait me rapprocher de lui. La typographie est américaine. Le carton classique affiche des données inscrites dans une encre vert d’eau, une couleur à la fois sobre et lumineuse. Elle contient les informations habituelles : adresse, numéro de téléphone et profession. Je vais tout expliquer à Henri, mes recherches annuelles des pages arrachées et leur résultat. Il s’est toujours montré respectueux de la relation que je construis avec ma mère, attendant que je lui raconte l’une ou l’autre histoire du carnet sans jamais le demander. Je veux lui raconter l’importance de ces analyses de sang qui indiquent que mon taux de ferritine est trop bas, mais aussi et surtout que mon groupe sanguin est O positif. Je revois le regard de mon père en les lisant et la souffrance qui se propage sur son visage. Cette scène que j’ai détaillée pendant tant d’années sans comprendre prend désormais tout son sens. Charles avait le groupe sanguin le plus rare, AB négatif.
Je m’en souviens car la fillette de six ans était intriguée par ses visites mensuelles à l’hôpital. Il répétait qu’il fallait donner son sang pour faire des provisions et, dans ma tête d’enfant, cette seule phrase suscitait les pires scénarios. Ma mère avait beau lui expliquer qu’il pouvait recevoir du sang d’autres groupes en cas de nécessité, il restait convaincu que seul son groupe pourrait le sauver. Le gène O est récessif et face aux gènes A et B dominants, il n’aurait pas pu être mon groupe sanguin. Il était donc impossible que Charles soit mon père.
La lecture du carnet de ma mère m’avait préparée à cette révélation. En apprenant à connaître John, j’étais progressivement tombée sous son charme.
J’étais évidemment séduite par sa personnalité et son charisme. Et il avait rendu ma mère heureuse. J’avoue avoir souvent pensé que la vie aurait été meilleure avec un père comme John et voilà que l’on m’offrait de réaliser ce double rêve. Avoir ce père et gagner un parent quand on est orphelin. Henri s’engage dans une route de campagne et mon esprit continue de vagabonder pendant que j’admire les champs à perte de vue. Je me demande si John connaît mon existence et cette question en amène d’autres. Bizarrement, j’avais mis de côté la plus importante de toutes : est-il encore vivant ? Il doit avoir la cinquantaine aujourd’hui. J’imagine un homme séduisant aux cheveux poivre et sel légèrement ondulés. Un visage large et des yeux verts percutants. Est-ce que je lui ressemble ? Est-ce qu’il a d’autres enfants ? Je pourrais avoir un frère ou une sœur ! Mon imaginaire s’emballe et je me vois déjà aînée d’une famille nombreuse.
Une pointe de colère vient pourtant brouiller ce tableau idyllique. J’en veux à ma mère et à Charles d’avoir dissimulé ce secret et c’est compliqué d’être furieuse contre des absents. Je réalise que j’ai perdu tant d’années, écartée d’une famille potentielle. S’ils avaient parlé, je n’aurais peut-être pas grandi dans un orphelinat. Les larmes coulent et les hormones de grossesse n’aident pas. Henri pose distraitement sa main sur la mienne tout en continuant à conduire.
J’ignorais qu’on pouvait être à la fois furieuse et ressentir une joie profonde, quel étrange mélange. Les contrastes se multiplient, mon statut d’orpheline s’éloigne à toute vitesse avec l’espoir d’une famille qui s’agrandit de tous côtés. Un autre enfant, un père et peut-être même une fratrie.
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