Une vie à t'attendre
Chapitre 19
Le 12 août 2005
Depuis la balancelle, Rose contempla un instant le spectacle des cimes au vent. Les feuilles brûlées par le soleil, synonyme de l’été qui avance, parsemaient les extrémités d’arbres centenaires et flottaient dans le ciel telles des taches argentées. Le soleil était désormais haut et les journées chaudes ne surprenaient plus.
Louise s’agitait dans la cuisine. Il en provenait quelques bruits de casseroles, le son d’un mixeur qui s’anime et surtout un arôme de vanille, parfumant les alentours, telle l’invitation des pâtissiers aux badauds. Le genre d’effluve qui met à mal toutes les bonnes résolutions. Les invités étaient installés autour de la table qui avait été déménagée sur la terrasse pour l’occasion. Poussant la porte du pied, Louise les rejoignit en brandissant un gâteau recouvert d’un glaçage blanc sur lequel avait été dessiné un nombre seize en pâte mauve pailletée. « Joyeux anniversaire ! » entonna Louise, rapidement suivie par les autres. Louise attendit que chacun soit absorbé par le gâteau ou une conversation pour attirer Rose dans la cuisine.
— Rose...
Elle hésitait, l’air de devoir tenir une promesse à laquelle elle ne croyait pas vraiment.
— Quelques jours avant sa disparition, j’étais au marché avec ta mère. Elle s’était arrêtée devant l’échoppe d’un brocanteur et lancée dans une longue explication. J’avoue que j’écoutais à moitié. Elle parlait très vite. Si j’avais su le tournant que la vie prendrait, j’aurais fait plus attention évidemment...
Louise poursuivit, moins incertaine.
— Je ne pourrais pas te répéter exactement ce qu’elle m’a dit, mais seulement ce dont mon vieux cerveau a bien voulu se rappeler.
Rose l’encouragea d’un sourire.
— Elle parlait de l’importance d’être une amie pour soi.
Comme je lui demandais aussi poliment que possible où elle voulait en venir, elle pointa le doigt vers la pile de carnets, coincée entre deux vieilleries à prix d’or. Et là, je me souviens précisément ce qu’elle a dit : « Il faut un carnet intime pour Rose. Un rendez-vous avec elle-même. » J’ignore pourquoi, mais cette phrase m’a marquée.
Louise lui tendit le vieux carnet enveloppé d’une couverture en cuir brun foncé. Sur la première page, quelques mots étaient écrits à la main.
Ma petite Rose,
La vie a son lot de secrets et d’épreuves. Sur ce chemin, être une alliée pour soi est précieux. Prends un temps ici pour apprendre à te connaître et à t’aimer. C’est si facile pour moi, il m’a suffi de te regarder.
Ta maman
Émue, Rose essuya quelques larmes et, approcha spontanément le carnet de son visage pour respirer son odeur. Non, le parfum de lavande de sa mère ne s’y était pas attaché. Dans une entente silencieuse, Rose eut le sentiment de comprendre le sens profond de ces mots, malgré le mystère porté par certains. Ce message semblait à la fois chargé de regrets et d’espoir, à l’image de ces vieux carnets délaissés qui espèrent une nouvelle vie. Elle fit rouler les pages sous son pouce pour mesurer l’importance de son futur récit. Pas de doute, elle aurait l’espace pour se raconter.
Le soir-même, elle s’assit sur son lit, quelques coussins dans son dos et les jambes repliées pour lui servir de support.
Le Palais, le 12 août 2005
Cher journal,
J’ai peur d’écrire, peur que tout ce que je pourrais raconter ici soit triste, comme si prendre de la hauteur ne me permettait que de distinguer clairement la grande ombre qui plane sur ma vie. Il y a pourtant beaucoup de moments joyeux mais ils restent insuffisants pour que mon existence prenne cette couleur-là.
L’autre jour, Zoé, une fille de l’école, me demandait comment c’est de vivre sans parents. Je n’ai pas su quoi répondre sur l’instant, mais depuis, cette question tourne en boucle dans ma tête, comme un disque rayé, c’est agaçant.
Peut-être devrais-je commencer par là pour m’en débarrasser : alors, ça fait quoi de grandir sans eux ?
Pas du bien, c’est certain. Au début, j’ai eu l’impression de vieillir en une journée et ce n’est pas les autres qui allaient me décourager, à répéter que j’affrontais bien les choses, que j’avais l’air si mûre pour mon âge.
C’est vrai que j’ai eu le sentiment de grandir vite et ce n’est que bien plus tard que j’ai compris une subtilité. Seule une partie de moi avait mûri prématurément, le reste avait été laissé à l’abandon. Aujourd’hui, je me sens assez douée pour m’exprimer et me débrouiller, mais je ne sais absolument pas comment me défaire de ma peur. Sur ce point-là, j’ai toujours six ans.
Quelques mois après la disparition de mes parents, c’est en regardant le puits condamné dans le jardin de l’orphelinat que j’ai eu une révélation. J’ai réalisé que plus jamais ma mère ne serait là pour me protéger. Et c’est là que d’un seul coup, la peur est apparue pour ne plus jamais me quitter. J’avais l’impression qu’elle était comme ce puits, sans fond, terrifiante et dangereuse. Par moments, je crois qu’elle n’est plus là mais en réalité, c’est seulement parce que j’en suis distraite. Si je me concentre à nouveau sur mon ventre, je la sens, douleur légère qui le parcourt. Bien sûr, j’ai vécu la solitude mais ne pas me sentir en sécurité est bien pire. Cela implique de ne jamais être tranquille. Je voudrais tant connaître ce cocon de douceur dans lequel les autres enfants se blottissent le soir avant de s’endormir. J’envie leur insouciance. Moi, je ne peux compter que sur moi et c’est fatigant.
Aujourd’hui, j’ai franchi toutes ces étapes importantes pour devenir adulte et bizarrement, par leur absence, ils ont habité ma vie plus que n’importe qui. S’ils avaient été là...
Qu’auraient-ils pensé ? Que m’auraient-ils conseillé ? Auraient-ils été fiers ? Auraient-ils continué de m’aimer ?
Souvent, ces questions prennent le pas sur ce que je vis et je m’envole dans mes pensées, laissant mon corps traverser une nouvelle étape. Perdre une dent, embrasser un garçon pour la première fois, réussir à l’école, souffler les bougies sur un gâteau d’anniversaire. Leur absence plus forte que n’importe quelle présence. Pour toujours ?
Alors voilà, Zoé, ce que cela fait de vivre sans parents. Je suis en alerte, comme un animal apeuré. J’ai besoin de repos.
Mais qui pourrait me l’assurer ?
OceanofPDF.com