Une vie à t'attendre
Chapitre 4
Le 1er juillet 2012
La nuit ne va pas tarder à tomber sur la communauté indonésienne qui s’affaire dans un murmure continu. Depuis le taxi, j’aperçois une mère suivie de jeunes enfants docilement alignés en file indienne. Par quelques gestes délicats, elle guide une progéniture confiante dans ces rues bondées. Une part de moi se crispe face à ce spectacle, il réveille des craintes profondes de ne jamais pouvoir vivre ce lien maternel, ni comme enfant ni comme mère d’ailleurs. J’ai l’impression d’être inapte à vivre une relation paisible. Comme ces jouets défectueux qui doivent être renvoyés à l’usine, je n’ai pas été produite correctement et suis vouée à dysfonctionner. C’est vrai que je ne suis pas simple, je n’ai de cesse de tester l’autre et, malgré tous ses efforts, je reste convaincue qu’il m’échappera. Pourtant, j’essaie. J’observe les autres pour m’instruire de leurs succès, tout semble aisé pour eux, ils se meuvent dans leur quotidien avec la confiance que chaque jour leur offrira la somme des personnes présentes dans le précédent. Évidemment, c’est plus facile quand on croit que tout le monde va rester. Comme une élève studieuse qui veut désespérément devenir normale, je scrute leurs attitudes, les mots qu’ils utilisent, leurs réactions. Je lutte pour devenir une autre et souffre de constater que je reste la même. Le petit groupe s’éloigne et se transforme en points colorés dans le rétroviseur poussiéreux. Les rues sont encombrées de part et d’autre d’échoppes aux tons vifs, procurant une réalité augmentée à l’Occidentale que je suis.
Confortablement installée dans l’habitacle climatisé, je perçois les voix qui animent la ville, autant de sons aux tonalités exotiques. J’aime ce moment de la journée où le temps semble ralentir et laisser place à la flânerie. J’ouvre la fenêtre et passe une main, un vent chaud enveloppe mon bras tel un châle en cachemire, doux, léger et apaisant.
La tristesse des dernières heures a lentement fait place à une curiosité pour l’aventure qui m’attend. Ce pays, je le fantasme depuis longtemps. Je n’en connais rien excepté ce qu’une expérience d’un nourrisson de quelques jours a pu laisser comme souvenirs. Mes parents séjournaient dans une des propriétés de famille de mon père, profitant d’une dizaine d’hectares de nature pour adoucir les semaines entourant ma naissance. La maison s’élevait sur trois étages et comptait une dizaine de chambres dans lesquelles le mobilier de base semblait s’être reproduit inlassablement : un lit à baldaquin, deux tables de nuit, une coiffeuse et quelques fauteuils recouverts d’un tissu en lin clair. Les pièces demeuraient pourtant uniques, décorées grâce aux trouvailles de mes ascendants, de la couverture patchwork rouge et fuchsia cousue à l’aide d’étoffes achetées sur un petit marché par ma grand-mère, à la vieille horloge chinée par mon arrière-grand-père. Chaque expédition décorait une chambre, la transformant en un petit musée racontant les histoires qui l’avaient habillée.
Les grandes baies vitrées des pièces principales offraient une vue imprenable sur la longue piscine creusée dans la roche, puis sur la plage et l’eau qui s’étend à l’infini. À l’arrière, le spectacle était également époustouflant, les jardins jalonnés de massifs colorés au parfum de jasmin se muaient progressivement en prairies, bois ou rizières. Ma mère s’installait dans un vieux fauteuil pour contempler ce paysage dont chaque lumière révélait un nouvel attrait. Tout dans la maison avait été fabriqué dans des matériaux nobles et authentiques, du bois, du bambou, de la pierre, ce qui accentuait encore la sensation de bien-être. Elle m’avait souvent parlé des mois passés en Indonésie comme d’une bouffée d’oxygène pour l’aventurière qu’elle était. Elle s’amusait à me décrire les lieux en détail, puis quand mes yeux pétillaient suffisamment face à ce qui ressemblait tant à un château, elle enchaînait sur l’histoire intense de l’accouchement et là, je retenais carrément mon souffle.
Mes parents avaient le projet de faire venir notre médecin d’Europe pour un accouchement naturel à domicile, mais je m’étais manifestée un mois avant la date du terme, bousculant leur plan. Un matin, en pleine rue, la poche des eaux s’était rompue. Ma mère me répétait toujours, amusée par sa naïveté : « Tu t’imagines ma chérie, je suis restée d’abord immobile, me demandant ce qui m’arrivait ! » Au milieu de cette flaque, elle souleva un pied puis l’autre pour sauver ses jolies sandales en cuir et s’attarda sur sa longue jupe vieux rose mouillée par endroits. Elle regarda autour d’elle pour appeler à l’aide, mais seul mon père lui répondit par un haussement d’épaules. Puis, elle se rappela les instructions du médecin et comprit. Son pouls s’accéléra, mais elle garda son calme et ils se rendirent à l’hôpital.
L’établissement rustique qui avait vu défiler des drames et des civières persévérait à se dresser fièrement. Comme il fallait bien se contenter de l’infrastructure locale, mon père resta silencieux devant la peinture défraîchie et prit son épouse par le bras pour la soutenir.
Ma mère poursuivait toujours son récit avec plus d’émotion, m’expliquant le défi de mes premiers instants de vie. Car oui, avait-elle pour habitude de dire avec emphase : « Tu as frôlé la mort ! » Enfin, c’est en ces termes que je m’en rappelle. La salle d’accouchement était sommaire et le travail particulièrement délicat, l’enfant se présentant mal. Des heures de souffrance plus tard, l’infirmière avait pu saisir le nouveau-né pour l’emmailloter dans un linge dont l’usure indiquait qu’il avait déjà accueilli quelques centaines de bébés. Le premier examen n’était pas satisfaisant, il y avait un problème. Épuisée par ses efforts, ma mère ne comprenait pas grand-chose de ce qui se disait autour d’elle. Mon père tentait d’en savoir plus, mais son anglais hésitant ne lui offrait que des fragments d’informations. J’avais un peu de fièvre et les paramètres n’étaient pas normaux. Selon les documents du médecin traitant de ma mère, j’étais prématurée de plusieurs semaines et pourtant, mon poids et ma taille étaient plus que convenables. Une chance inouïe, paraissait-il. Mon arrivée sur terre fut donc agitée mais j’étais robuste. J’avais bataillé ferme sous les yeux mi-clos d’une mère exténuée et la vie avait pris le dessus pour toutes les deux. Elle m’avait enfin regardée, embrassée et cela avait suffi à déloger le dernier virus. Du moins, c’était ainsi que ma mère présentait les choses et moi, du haut de mes six ans, j’avais bien envie de croire à ses histoires de bisous magiques qui guérissent ! Je me rappelle cette photographie écornée où elle me tient dans ses bras, exténuée mais heureuse. J’imagine les efforts qu’elle a dû faire pour se rendre présentable pour ce premier témoignage public de son rôle de maman. Sans doute m’avait-t-elle nourrie pour m’apaiser, puis avait revêtu cette jolie chemise de nuit blanche brodée de roses claires délicates, brossé ses longs cheveux et attaché quelques mèches à l’aide d’une pince. Elle s’était redressée dans le lit, le dos soutenu par quelques coussins, pour sourire malgré les contractions de retour. Sur le cliché, elle me regarde et semble comblée. Je dois avoir quelques jours seulement. On voit une petite main qui se tend, comme si elle voulait caresser la joue maternelle. Je me rappelle de ces doigts déterminés et je suis touchée par cette confiance. Ma mère était déjà tout mon univers.
— Mademoiselle, vous êtes arrivée, répète le chauffeur de taxi légèrement excédé.
Je sors de ma rêverie et paie le montant affiché au compteur. On m’ouvre la porte sur une nuit noire. Une femme se présente une lanterne à la main et me parle avec un accent prononcé, sans doute celui des gens du pays.
— Vous êtes l’amie de monsieur ? Rose ?
— Oui...
— Bienvenue mademoiselle. Avez-vous fait bon voyage ?
— Oui, merci.
Je mens. Les échanges banals avec des inconnus me mettent mal à l’aise alors j’essaie de donner la réponse la plus évidente, celle qui n’exigera pas de développement, quitte à laisser la vérité de côté. En réalité, la route était cabossée, j’ai eu la nausée pendant tout le trajet et la nuit est tombée si rapidement que je n’ai rien pu voir des paysages qui me séparent désormais de l’aéroport.
— Je m’appelle Lila, poursuit la femme.
Une longue chevelure noire et brillante s’épanouit jusqu’au milieu de son dos et sa peau mate met en valeur un sarong en soie rose fuchsia. Tout a l’air simple, facile dans sa tenue.
On imagine le poids de la tradition dans chacun des plis du vêtement, dans l’entretien de sa chevelure, dans les traits qui cernent ses yeux. La vraie beauté est évidente.
— Enchantée.
— Vous devez être fatiguée. Votre lit est prêt. Je peux réchauffer un peu de riz au curry si vous souhaitez manger quelque chose.
— Cela ne sera pas nécessaire, merci.
— Suivez-moi. Je vais vous montrer votre chambre.
Nous nous partageons mes bagages. Lila m’entraîne sur un chemin et, une centaine de mètres plus loin, je découvre une demeure à peine éclairée. La bâtisse à l’allure coloniale est imposante, mais la couleur ocre de ses pierres la rend chaleureuse. Je pose la main sur le mur longeant la porte d’entrée pour sentir la chaleur accumulée au cours de la journée et profite du parfum des nuits indonésiennes, ces effluves d’épices et de fleurs flottant dans l’air tiède. Comme mon hôtesse me regarde bizarrement, je souris gênée et me décide à entrer. Le plafond du hall est magnifique, ses mosaïques dessinent une jeune mariée dansant devant son époux ébahi, tous deux entourés d’invités aux tenues flamboyantes. La scène me rappelle le mariage d’un ami du maître des lieux. Quelques années plus tôt, à Hampi en Inde, il s’était uni avec une jeune Indienne qui ressemblait étrangement à celle qui flotte au-dessus de ma tête.
Aujourd’hui, Oscar partage sa vie entre Cochin et Ubud, où il a acheté cette maison, celle de ses rêves. La fatigue aidant, je décide de reporter la visite au lendemain. Nous gravissons lentement un escalier aux marches de bois clair et Lila ouvre la porte sur la chambre d’ami. Au centre de cette grande pièce, un lit surmonté d’un voile léger et, sur la droite, en dessous d’une large fenêtre, une baignoire d’époque. La chambre est baignée d’une lumière douce et un parfum d’antimoustique élimine mes dernières crispations. Lila me laisse seule et je m’effondre aussitôt sur le lit. Dans un dernier effort, je me déshabille et me glisse sous les draps sans même prendre le temps d’enfiler une robe de nuit. En quelques secondes, je m’endors. Paisiblement.
Douze heures plus tard, j’ouvre enfin les yeux, l’esprit embrumé. Il me faut un instant pour me rappeler où je suis.
Je m’étire lentement, caressant les extrémités du lit. Un voile plane au-dessus de moi comme un hymne à la volupté. Cela me rappelle les campements improvisés de mon enfance, en plus beau bien sûr. Je parcours la pièce du regard. Elle est peu meublée. Deux fauteuils en cuir brun foncé se font face autour d’une petite table en bois telle une invitation à la lecture en amoureux. Près de la baignoire se trouve une vasque d’une forme élégante, surplombée d’un miroir ancien et un rocking-chair a été disposé devant la fenêtre pour admirer le paysage. Je le regarde avec envie. Le mouvement de balancier m’a toujours plu. Il est ancré en moi plus que n’importe quel autre. Mon corps incline naturellement vers cet état et tout semble alors se réajuster, jusqu’au plus petit atome. C’est pour cette raison que j’aime le voilier, n’être plus que ce mouvement et se fondre dans les flots bleus loin du rivage.
Le bruit des casseroles provenant de la cuisine me décide à faire une toilette rapide. L’eau fraîche sur mon visage est un délice que je m’empresse de renouveler, peu habituée à la chaleur humide qui règne ici. Dans la valise, mes vêtements compressés ont imprimé des plis irréguliers et je me demande comment les hôtesses de l’air parviennent à conserver leur tenue intacte. J’ai pourtant enroulé patiemment chaque vêtement sur lui-même, suivant les instructions du pliage à la mode. Mes yeux parcourent la série de rouleaux qui colorent l’intérieur de ma valise et s’arrêtent sur un tissu clair, une robe écrue légèrement décolletée devant et dans le dos. Je l’enfile, appréciant la douceur du coton sur ma peau et m’assieds face au miroir. Mon reflet me renvoie un visage reposé, serein. J’ai toujours admiré ceux qui savent être détendus en toutes circonstances. Ces êtres qui se promènent comme s’ils avaient tout le temps, comme si rien ne pouvait jamais être grave ni urgent. Convaincus que rien ne pourra leur arriver, ils traversent la vie, un sourire sur les lèvres. Voilà à quoi je ressemble ce matin. À une personne détendue. Difficile à croire que celle qui anticipe les moindres soucis potentiels puisse enfin lâcher prise ! J’en connais beaucoup qui riraient...
Une couche de crème et une pince dans les cheveux plus tard, je dévale les escaliers, attirée par l’odeur du pain frais.
Je me laisse guider par ma gourmandise et trouve du premier coup la porte de la cuisine. Le vieux four à pain est assurément le meuble star de cette pièce avec son antre s’ouvrant sur au moins un mètre de large. Adossé à un mur et bâti de briques blanches, il s’élève sur plusieurs mètres, reliant le sol au plafond. Au centre de la cuisine, une longue table en bois est dressée pour une seule personne. À cette vue, la solitude m’envahit, mais pas pour longtemps. Lila pousse la porte et me lance un joyeux bonjour.
— Avez-vous bien dormi Rose ?
— Oui, c’est si paisible ici.
— J’imagine que vous devez avoir faim ! Asseyez-vous, je vais vous servir un petit déjeuner.
— Vivez-vous ici toute l’année ?
Lila ne semble pas gênée par la question. Concentrée sur la préparation de l’assiette, elle met un temps à répondre.
— À vrai dire, je vis dans un petit village à vingt minutes de marche d’ici. Il m’arrive parfois de rester dormir lorsque la nuit est tombée. Comme hier par exemple.
— Vivez-vous là avec votre famille ?
Je dois donner l’impression d’avoir autant besoin de parler que de manger. En réalité, j’ai la fâcheuse habitude de poser beaucoup de questions pour éviter que l’on m’en pose. Lila se prête peu à l’exercice, dessinant diplomatiquement quelques limites à respecter. Âgée aujourd’hui d’une quarantaine d’années, la vie ne l’a pas épargnée. Son mari est décédé quelques années plus tôt lors d’un tremblement de terre. La vie et la mort dépendent souvent de quelques hasards et ce jour-là, Lila était au marché du village voisin avec ses enfants.
Elle connaissait son mari depuis l’enfance. Avant le drame, elle n’avait pas vécu un jour sans le voir. Son visage faisait partie de tous ses souvenirs et leurs personnalités s’étaient construites au contact l’une de l’autre, érodées par les traits que chacun développait. Leur union avait donné quatre filles et les rires avaient empli la maison au bout du village. Ils s’étaient suspendus quelque temps à la mort du père, puis, entourée de ses filles, Lila avait continué à vivre. Les cinq femmes ne manquaient pas de se retrouver le soir avant le coucher pour échanger les confidences de la journée. La mort de leur « homme », comme elles l’appelaient souvent, les avait soudées encore davantage.
Lila opte pour une réponse simple et une petite voix en moi me supplie de la laisser tranquille.
— Oui, je vis avec mes enfants. Je dois partir quelques heures, mais je reviendrai en début de soirée. Je vous laisse découvrir la maison.
— Merci Lila. Bonne journée.
Oscar m’avait souvent parlé de son petit paradis et ses paroles reflètent bien la réalité. Devant moi, une terrasse surplombe un poumon vert. Une piscine à débordement d’un bleu cristallin vient lécher un sol de pierres anciennes et semble verser ses flots dans le vide. L’explosion de couleurs et de végétation qui jaillit devant mes yeux n’avait jusqu’alors existé que dans mes rêves. Je m’allonge sur une chaise longue au bord de l’eau. L’esprit apaisé, je m’imprègne du spectacle. Je pourrais passer des heures à le contempler.
Voilà un beau projet. Et pour une fois, je suis à la hauteur, me dis-je avec une pointe de sarcasme. Mais mon cerveau se remet déjà à fonctionner. Je repense au petit déjeuner de ce matin. Ai-je été indiscrète avec Lila ? Oui, sûrement. Mes pensées m’emmènent ensuite dans la journée de la veille. La route jusqu’ici et la découverte du domaine. Plus tôt dans la journée, l’avion et... Comment ai-je pu l’oublier ? L’agent secret. L’enveloppe. Elle est sans doute encore dans la poche de ma veste.
Je bondis de ma chaise et manque de trébucher sur mes sandales. Je ne prends pas la peine de les chausser et me précipite vers ma chambre. Un sentiment délicieux parcourt mes veines. Celui de perdre la tête ? Une envie d’aventure ?
Cela y ressemble, mais il y a quelque chose en plus. J’ai déjà vécu cette légèreté, quand j’étais encore insouciante... Non, ce que je ressens avec force pour la première fois depuis longtemps, je sais ce que c’est. Je me rappelle maintenant. C’est de l’espoir.
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