Une vie à t'attendre
Chapitre 12
Le 5 juillet 2017
La latte est maintenant sous mes mains, identifiée. Je tente de la bouger. Il y a un léger jeu. La fente est trop étroite pour y introduire mes doigts. J’essaie à plusieurs reprises, je n’ai aucune envie de m’éloigner si près du but. Je suis le genre de personne qui préfère s’obstiner plutôt que de choisir une approche qui nécessite plus de temps mais garantit un succès. Je me ravise, il me faut impérativement un objet long et fin. Je dévale les escaliers et manque de trébucher en abordant un virage trop serré vers la cuisine. J’ouvre les tiroirs et fouille à la recherche de l’outil. C’est un couteau muni d’un manche en bois clair et usé qui est sélectionné. Une destinée inattendue pour un couteau en fin de vie que de pouvoir participer à un moment aussi décisif. C’est sa lame qui m’a convaincue. Certes, il est évident qu’elle en a vu défiler des tomates, mais elle a l’avantage d’être suffisamment épaisse pour ne pas céder sous la pression de sa future fonction.
De retour, assise en tailleur près de ma latte, j’introduis délicatement la lame dans la fente et l’actionne tel un pied-de-biche. Elle se soulève péniblement. Le temps semble être parvenu à la coller au sol auquel elle appartient. L’espace se creuse et la lumière éclaire progressivement les profondeurs du soubassement. Je suis fascinée, mon être se tend comme si j’assistais à un miracle. Je dégage la latte et le béton crasseux apparaît finalement. En son centre, une enveloppe bleue et quatre lettres. Rose. Je reconnais l’écriture de ma mère. Je veux la saisir mais la nervosité me rend maladroite et plusieurs fois, elle m’échappe, mes ongles grattant le sol sale sans but. Je dois me calmer, respirer profondément et retenter ma chance. Délicatement, je passe le bout des doigts sous l’enveloppe et parviens finalement à la disposer sur mes genoux. L’écriture régulière de ma mère traverse brièvement un papier élégant et confirme mon intuition. Notre histoire n’est pas terminée. J’ai lu des dizaines de fois son carnet et j’avoue le connaître par cœur. Avec le temps, j’avais accepté de ne plus être surprise. C’était ma manière de lui dire au revoir. Je rêvais de ces pages arrachées mais une partie de moi s’était résignée. Je me forçais à cette chasse au trésor annuelle car elle était l’opportunité de passer une journée en sa compagnie, comme d’autres se recueillent sur une tombe.
En me voyant là au sol près de ma latte, nul ne pourrait deviner la valeur de ce moment. Il contient la possibilité d’un instant à partager dans une histoire inachevée. Je reste cette fille assise face à ma mère qui me guide dans les méandres captivants de sa vie imparfaite. C’est pour préserver ce qu’il me reste à vivre avec elle que je choisis d’aller à contre-courant d’un élan profond et naturel, déchirer cette enveloppe. De toute façon, je dois répondre à une autre question avant cela.
J’aperçois par la porte entrouverte la baignoire ancienne qui siège au milieu de notre salle de bains de campagne. J’y ai passé des heures à barboter en discutant avec ma mère.
C’est ici avec elle que je veux savoir. Nous imaginer côte à côte, son visage et ses expressions altérés par la lecture du journal. Avant sa découverte, son souvenir était discret, parfois fade. Maintenant, je la vois apparaître avec ce regard espiègle, enjouée et lumineuse. Ses longs cheveux flottent sur ses épaules, libérés d’un chignon trop convenu. C’est cette femme qui est montée dans l’avion à New York, quittant à contrecœur la ville qui l’avait révélée. C’est elle, la vraie Gabrielle. Que s’est-il donc passé pour que la New-Yorkaise vivante devienne cette femme incolore ? Dehors les nuages gris s’accumulent en une masse opaque et dénotent avec la végétation illuminée par les derniers rayons de soleil. Un contraste en écho à la personnalité de ma mère, alliant réserve et joie de vivre.
Je regarde la boîte en carton qui dépasse de mon sac. Je retarde ce test depuis quelques jours, protégeant jalousement ce secret. J’ai eu envie de prolonger l’incertitude. Être enceinte juste pour moi avant d’offrir mon ventre au monde.
J’ouvre l’emballage et me penche sur le mode d’emploi. Je m’exécute et j’immerge la tigette dans le liquide confidentiel.
Les trois minutes d’attente s’écoulent plus lentement que toutes autres. Assise sur le bord de la baignoire, je croise et décroise les jambes nerveusement. Ma mère, elle, est restée debout et sautille sur place. Encore un instant avant la réponse. Je m’oblige à suivre les instructions précisément pour éviter les déceptions. L’aiguille des secondes parcourt péniblement le dernier quart. Je touche mon ventre et regarde ma mère. Une croix bleue se dessine. Je me lève et j’imagine ses deux bras autour de moi, m’entraînant dans une danse joyeuse. Et soudain, cette odeur de lavande, la sienne, inonde notre salle de bains. Je veux connaître la fin de son histoire, je me sens prête. Je saisis l’enveloppe et la déchire d’un geste sec. Je suis proche du but !
La lettre est datée du 25 août 1995, soit quelques jours avant sa disparition. Affamée, je la lis d’une traite.
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