Une vie à t'attendre
Chapitre 12
Le 2 juillet 2012
Je ne me doutais pas qu’elle serait aussi belle. Je suis encore sous le choc de notre rencontre. A-t-elle remarqué que ma main tremblait en lui tendant l’enveloppe ? A-t-elle vu l’émotion dans mes yeux ? Je ne crois pas. Rose semblait distraite, égarée, loin de nous et de cet avion qui nous emportait ailleurs. En découvrant sa petite mine, je mourais d’envie de lui en dire plus, de la prendre dans mes bras pour la rassurer, mais je dus m’en tenir au plan. Ne pas l’effrayer, juste éveiller sa curiosité pour la préparer pour la suite.
Arrivé à destination, j’ai loué une petite voiture sympathique qui me donne l’impression d’être en vacances chaque fois que je la regarde. Comme si elle me lançait : « Allez, viens profiter ! T’en as bien besoin ! Détends-toi un peu ! » Alors, j’ai obéi. Je me suis installé dans un hôtel sur la plage et j’ai pris mon temps. Les jours qui m’attendaient étant aussi délicats qu’importants, il fallait manœuvrer correctement pour l’approcher et savoir quand faire le premier pas.
Je l’imagine ouvrir cette enveloppe tandis que j’observe les vagues répéter leurs allers-retours incessants. Y aura-t-elle cru ? Il n’a pas été facile pour moi de prendre cette décision mais c’est la seule qui m’était possible.
Aujourd’hui, j’ai voulu lui rendre visite. J’ai traversé des kilomètres de paysages vallonnés, couverts de points colorés, de rizières et autres plantations. Pendant ce long trajet, je n’ai rien admiré, trop concentré sur mon plan et ce n’est qu’au retour que j’ai saisi toute la beauté de la région. J’avais quitté la route principale, pris une première route plus étroite puis une autre qui semblait peu utilisée et j’ai compris que je me rapprochais de ma destination. J’allais m’engager dans une pente quand soudain, mon moteur s’arrêta net. Je sortis en pestant sur la société de location et fis un tour rapide de la voiture. Pourquoi ? J’avais dû voir cela dans un film et m’imaginer que cela pourrait aider. Mon petit tour ne révéla rien de particulier et me conforta dans mon intuition de départ, tout se passait sous le capot. Mes muscles étaient raidis par des heures de crispation. Nerveux à l’idée de cette visite précipitée, j’avais conduit les épaules soulevées et les mains trop serrées sur le volant, comme si la voiture pouvait m’échapper. Mon instinct me dictait d’attendre et mon véhicule allait dans son sens. J’ai finalement soulevé le capot et fait mine d’examiner l’intérieur. Je n’y connaissais rien en mécanique et la vue du métal sali ne m’inspira guère.
J’approchai une main de l’appareil pour au dernier moment, me raviser. La route avait été longue et le moteur était certainement chaud.
Alors je décidai d’attendre, assis sur un petit rocher sur le bas-côté de la route. C’est là que je découvris, face à moi, au loin, la maison d’Oscar. J’avais suivi aveuglément les indications de mon GPS sans même tenter d’apercevoir le domaine. La propriété était imposante, prolongée par une terrasse et son immense piscine, autant de tentations après la distance parcourue. En fixant ce point, mes yeux s’adaptèrent à la lumière et au relief et je pus gagner en précision. Je crus voir un corps sur une chaise longue et j’eus cette impression bizarre qu’elle pouvait me voir moi aussi, assis sur mon rocher. À quelques centaines de mètres, je nous imaginais dans ce face-à-face intense, à nous regarder droit dans les yeux, elle, sur sa terrasse et moi, sur le bord du chemin. Puis, elle s’est levée, a plongé dans la piscine et cette vision m’a rongé de culpabilité. Comment osais-je perturber sa quiétude, sans même m’annoncer ? En une fraction de seconde, je voyais défiler mon plan et je ne pouvais m’empêcher de douter. Était-ce vraiment la meilleure option ? Pour Rose ? Pour moi ?
Je regagnai la voiture pour profiter d’un peu d’ombre et j’effleurai du bout des doigts le petit paquet posé sur le siège passager. Je devais être plus patient, la laisser se reposer, elle le recevrait plus tard. Je tournai la clé pour tenter de démarrer le véhicule et le moteur ronronna miraculeusement. Je rebroussai chemin en me délectant cette fois-ci du spectacle qui s’offrait devant mes yeux.
Je crois que j’ai bien fait d’attendre. Je pose un pied pour sentir la chaleur du sable et saisis le paquet sur la chaise longue à côté de moi. Je l’ouvre pour vérifier son contenu. Il s’agit d’un carnet manuscrit dont la couverture en cuir bleu semble usée d’avoir été trop tenue. Je passe le doigt sur le liseré plus foncé qui borde son contour et l’approche de mon visage. Son odeur me rappelle mon enfance. Je suis à la fois impatient que Rose le découvre et, en même temps, j’ai peur de remuer le passé. Je feuillète distraitement quelques pages.
L’écriture est régulière et légèrement penchée. La première page date du 3 juillet 1985.
New York, le 3 juillet 1985
Cher journal,
Quelle effervescence ! Bien sûr toutes les villes ont une grande activité mais, ici, c’est différent. Il y a cette énergie particulière qui chaque matin me pousse hors de mon lit. J’ai envie de découvrir, bouger, créer, vivre. Ma mère m’a loué un studio dans Greenwich Village. J’ai même un balcon sur lequel j’ai reproduit un petit jardin en plantant dans de larges vasques des herbes aromatiques : menthe, aneth, coriandre et basilic. J’ai semé aussi quelques-unes de mes fleurs préférées dans des petits pots individuels que j’ai accrochés au mur. Toute cette nature en miniature me rappelle ma campagne natale. Chez nous, comme dirait ma mère, la nature est aussi essentielle que l’air et l’eau !
Mes cours d’anglais ne me prennent qu’une petite partie de la journée et, le reste du temps, je fais exactement ce que je veux ! Quatre mois de liberté avant de rentrer en Europe... Et demain, une grande fête pour le Jour de l’Indépendance. Des amis de ma mère m’ont invitée à la réception qu’ils donnent pour leur fille, Mary.
Aujourd’hui, une journée de promenade dans les rues de New York m’attend, l’occasion de trouver la robe de mes rêves.
C’est ma mère qui m’a conseillé de tenir ce journal pendant mon séjour à l’étranger pour être certaine d’avoir toujours quelqu’un à qui me confier. Elle-même a commencé le sien au même âge et sa mère avant elle, une tradition pour notre lignée féminine. J’aime bien cette idée. Me sentir moins seule en devenant ma confidente.
Ces lignes dénotent avec le souvenir de son auteure. Cette jeune femme ne paraît pas timide ni introvertie, bien au contraire. Je l’imagine enjouée, enthousiaste. Mal à l’aise, je referme le carnet. Il ne m’est pas destiné. J’ai l’impression de violer l’intimité d’une femme dont j’ai aujourd’hui dépassé l’âge. Sa disparition l’a bloquée dans le passé, à un âge devenu pour elle éternel. Je suis l’aîné de celle qui a écrit ces lignes et un jour prochain, je deviendrai l’aîné de celle qui a disparu.
Il est temps que ce carnet revienne à Rose. Je confie ce bien précieux à la réception de l’hôtel en leur demandant de le faire parvenir par coursier. Quand l’apporter ? Aujourd’hui ? Non, demain.
Laissez-lui encore quelques heures d’innocence. Une nuit avant de découvrir qui était vraiment sa mère.
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