Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 25 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 23

 

Ma maison, le 14 août 2007

 

Chère maman,

Aujourd’hui, après douze ans d’absence, j’ai déposé mes valises dans notre maison. Je me suis mise à genoux et j’ai pleuré. Là, dans l’entrée. Plusieurs heures se sont écoulées. Les sanglots semblaient venir de profondeurs insoupçonnées.

Ni pensée ni image, juste des larmes, mes yeux rivés sur le joli dessin du carrelage ancien, le même qui avait accueilli mes jeux d’enfants pendant que tu cuisinais plus loin. La maison de mon enfance jadis si grande a rétréci avec les années. Elle s’est tassée comme une vieille dame, sous la pression de mon regard d’adulte. Elle n’en a pas l’allure pourtant, parfaitement entretenue par Louise et René.

J’ai dix-huit ans et contre toute attente, je suis encore en vie. Voilà ce que je me suis dit en ouvrant la porte de la maison. Et c’est cette phrase anodine qui a tout déclenché tel un mot de passe pour actionner un barrage. Comme si j’avais retenu mes larmes toutes ces années jusqu’à retrouver la sécurité de ce foyer. J’étais touchée d’avoir survécu. Émue de découvrir que j’avais grandi. Malgré la vie. Sans toi. Je me suis souvenue de cette phrase que Chloé me répétait souvent : « Le début de l’histoire n’est pas heureux. Mais la force de vie est là alors la fin le sera. » J’ai pleuré encore plus fort. Je ne sais même pas pourquoi. J’avais l’impression que ce flot me lavait de l’intérieur, aplatissant les aspérités de mon être, l’érodant pour qu’il devienne encore plus entier, plus solide.

Je comprends mieux pourquoi Louise a insisté pour m’accueillir. Mais même si j’ai baigné dans mes larmes, je voulais vivre seule ces retrouvailles. La vérité est que je voulais les vivre seule avec toi et papa. Avec vos présences imaginées. Lui, assis sur sa chaise à lire son journal, levant distraitement la tête, retirant un instant ses lunettes pour m’observer. Toi, lâchant tout pour courir vers moi, t’agenouiller, me serrer contre toi. Fort. Car bizarrement, si l’histoire que j’ai choisie pour expliquer votre disparition parle d’abandon, une incohérence subsiste. Le temps passe et je réalise en revisitant mes souvenirs avec mes yeux d’adulte, qu’en réalité, tu m’aimais puissamment. Lui aurait pu partir mais toi ? Je n’y crois plus qu’à moitié.

L’esprit a ses mystères car malgré tout, je persiste à penser que je ne vaux rien et que là réside le motif de votre départ.

J’ai beau grandir et accomplir des projets, franchir des étapes, j’en reviens toujours au point de départ. C’est moche mais je ne peux m’en empêcher. Sinon comment l’expliquer ?

Et ne me dites pas que vous êtes morts. Deux corps évaporés par le vent ? Volatilisés ? Allons, je ne suis plus une petite fille de six ans. Douze ans que je peaufine ma version, celle où vous êtes partis. L’avantage est que vous êtes vivants.

L’inconvénient est que je n’ai pas de valeur. À l’arrivée ? La solitude m’attaque de toutes parts. Mais j’ai survécu. Il reste donc une chance, dirait Louise. Une chance que mon histoire prenne un cours différent. Une chance de me laisser aimer. Je n’y crois pas vraiment. Enfin, juste un peu pour lui faire plaisir.

Au bout de quelques heures, après avoir laissé toute ma peine dans l’entrée, j’ai regardé devant moi le grand escalier et je me suis dit que ma vie était un peu comme cela. Que désormais, il s’agirait de se concentrer sur une marche à la fois, avoir un plan précis et parcourir les étapes jusqu’à l’accomplir.

J’accédais à l’indépendance, une vie sans parents enfin justifiée. Et face à moi, je découvrais ce vide, une liberté effrayante. J’ai compris alors qu’il n’y avait qu’une seule solution. Entamer des études sérieuses, canaliser cette rage et empiler les livres sur ma tête pour garder les pieds sur terre. Devenir brillante pour légitimer ma place dans ce monde. Et attendre d’être touchée par la grâce.

1. GOLEMAN D., L’intelligence émotionnelle. Comment transformer ses émotions en intelligence, Éditions Robert Laffont, 1997.

2. Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince.

 

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