Une vie à t'attendre
Chapitre 13
Le 26 juillet 2017
La route s’engage dans les bois, formant une courbe harmonieuse jusqu’à la prochaine colline.
Quelques mouvements de balancier et le ronronnement du moteur ont suffi, ma fille s’est assoupie. Le rétroviseur m’offre l’image attendrissante de sa petite tête inclinée vers l’arrière à la recherche d’un appui. Dans l’habitacle, son souffle et le mien alternent en une musique intime. J’ai pu créer ce lien. La pluie qui martèle les vitres me rappelle que j’ai choisi cette vie. Je m’enfonce encore un peu plus dans la forêt et chaque virage amène un paysage renouvelé. J’ai pris l’habitude de la traverser, une route magnifique pour une course hebdomadaire au marché du village d’à côté. Depuis quelques années, il s’installe sur la place, à l’abri d’une vieille église.
Quelques échoppes forment un itinéraire efficace pour la ménagère du coin. Un mélange d’odeurs fortes me frappe quand j’ouvre la porte du véhicule et je manque de tomber, malmenée par une nausée soudaine. Vaille que vaille, je tente d’enfiler des bottes en caoutchouc et un ciré. Heureusement, la pluie atténue les senteurs et le haut-le-cœur se dissipe rapidement. Je me débats avec les attaches de la poussette et parviens enfin à y asseoir Mathilda, encore à moitié endormie. Je suis enceinte d’à peine deux mois mais déjà mes formes se dessinent, difficilement dissimulées sous les couches de tissus. Mon petit ventre exerce une pression sur la ligne de boutons du ciré, dessinant un serpent et autant d’entrées pour l’air frais de cette journée pluvieuse.
Les habitués sont nombreux à s’agiter à cette heure matinale. Je me glisse dans la cohue, séduite par les couleurs qui s’offrent à moi. Les étals débordent de fruits et légumes à l’aspect brut. Des formes peu élégantes et couvertes de terre se blottissent les unes contre les autres dans de vieilles caisses en bois, tableau rehaussé par le parfum puissant des herbes aromatiques et autres plantes à repiquer. Partout autour, des cris vantant la qualité et le prix des produits s’unissent en un refrain peu harmonieux. À les croire, nous serions conviés à l’affaire du siècle ! Les dégustations s’enchaînent et une tarte au citron et chocolat blanc enchante mes papilles. Le goût acide me rappelle le gâteau que ma mère préparait certains dimanches pluvieux, sa croûte au citron meringuée. Elle lançait joyeusement « s’il pleut, on fait un gâteau ! » et sans attendre de réaction, elle plongeait la tête dans le frigo pour en sortir les ingrédients. La réalisation de la recette était un travail d’équipe malgré ma contribution maladroite et les poussières de coquilles d’œufs qui atterrissaient dans l’appareil de la meringue. Ma mère tenait particulièrement à la touche finale. J’étais invitée dans ses bras tandis qu’elle tentait de sculpter l’œuf blanc battu pour lui donner une forme amusante. Je la vois encore se hasarder à esquisser un cœur ou un soleil qui fondraient inévitablement dans la chaleur du four. Elle le sait bien mais elle s’obstine, sans doute parce que son initiative m’enchante.
Mes yeux d’enfant doivent pétiller à l’idée de ce dessin gravé dans un nuage sucré. Elle m’interroge avec un petit sourire en coin. « Alors Rose comment est ton humeur, aujourd’hui ?
Une humeur d’étoile ou de petite maison ? » Dans cette tradition, nous avions chacune un rôle à tenir, le mien consistait à ne pas me montrer déçue lorsque, une fois la recette achevée, trônait sur la table un dessert dont le moelleux blanc désordonné et informe avait repris ses droits.
Aujourd’hui, je me demande s’il n’y avait pas dans ce rituel instauré par ma mère une leçon qu’elle souhaitait me transmettre. Sans doute, est-ce le lot de tout orphelin de tenter de s’enrichir des maigres années vécues avec les absents et d’y trouver des trésors insoupçonnés. Alors, dans la coutume du gâteau au citron, ma mère voulait-elle m’apprendre que c’est bon de rêver ? Ou bien qu’il faut profiter de la beauté des choses, peu importe leur issue ? Ou encore qu’on peut bien persévérer à dessiner dans la meringue mais qu’à la cuisson, rien ne tient ? Ne pouvant me décider, j’ai tenté d’intégrer tous ces enseignements à la fois, comme autant de pépites dans un quotidien speedé.
À force de se croiser, on apprend à se connaître, nous faisons partie d’un même clan, les fidèles du marché du samedi matin. Témoins du temps qui passe sur les autres, nous contemplons le résultat à un rythme hebdomadaire, les enfants grandissent, des rides se creusent, un être disparaît et un ventre pousse. Loin d’être de simples consommateurs, notre présence ici est un geste citoyen, car ce marché ne propose que des produits locaux et saisonniers, dans le respect de notre planète. C’est Oscar qui m’a sensibilisée à cette cause. J’avoue que, absorbée par ma propre existence, j’avais fermé les yeux sur d’autres questions essentielles. Il me fallait survivre et c’est à cela que je dédiais mon énergie d’enfant avant qu’Oscar ne me propose cette promenade, une fin d’après-midi d’été. Il m’avait exposé la situation simplement, une somme de faits dont je devais seule tirer les conclusions. En me montrant les arbres, il avait parlé des forêts décimées, en guettant un animal dans un sous-bois, il avait abordé la disparition des espèces. L’air de rien, il citait des chiffres et des études. J’avais vite compris où cet amoureux de la nature voulait m’emmener et son habituel pouvoir de persuasion avait achevé le travail. Un intérêt était né, bien moindre que les grandes ambitions d’Oscar, mais suffisant pour m’allier à son engagement.
Une heure s’écoule avant que je puisse terminer ma liste de courses. La fatigue commence à se faire sentir, alourdissant le poids des sacs. D’un pas lent et légèrement courbée, je me dirige vers la voiture et chaque mètre me coûte. Je suis absorbée par le dessin que forment les pavés sur mon chemin lorsque j’entends un cri perçant. Une seconde me suffit pour identifier son origine, là, sur ma droite, un petit garçon aux baskets affublées de lumières clignotantes hurle en se frottant énergiquement la tête. Sans doute s’est-il heurté à la barre de fer qui soutient le plateau du stand à jus après avoir voulu ramasser un jeu. Cela arrive tout le temps à la maison, les petits œufs naissent sur le crâne de mes têtes blondes, rapidement gavées d’arnica. Rassurée, je suis sur le point de retourner à ma rêverie lorsqu’un détail attire mon attention. À quelques mètres devant moi, une dizaine de personnes se pressent autour du pain frais et cette image s’imprime sur ma rétine. Rien d’anormal à première vue et pourtant mon esprit s’y agrippe comme s’il fallait repérer une anomalie. Quelques secondes sont nécessaires pour assimiler ce qui se passe mais déjà mon corps réagit, une crampe violente me tenaille le ventre. Une sueur froide descend le long de mon dos et mes mains se crispent sur la poussette, tentant de me raccrocher à un réel qui m’échappe. J’ai envie d’hurler et de vomir à la fois, écrasée par une souffrance aussi imprévisible qu’intense.
Parmi la dizaine de têtes affairées autour du pain, l’une d’elles me regarde. Il me faut un peu de temps pour le reconnaître, tant d’années ont défilé depuis son départ.
La salive glisse dans ma gorge, se transformant en couteaux quand j’essaie de l’avaler. Il faut que je respire. C’est une illusion, une erreur, je dois retrouver mon calme. Il y a une explication. Je fais face à un homme que l’âge a mal aimé, les traits de son visage épaissis sont désormais sensibles à la gravité. Mon cerveau s’affole à tenter d’organiser des données qui ne peuvent s’accorder, à comprendre l’absurdité qui prend vie à quelques pas de moi. Que fait-il ici ? C’est impossible. Il est mort depuis longtemps, tué par la balle qui l’unissait dans un dernier souffle à ma mère. Je dois forcément me tromper. Je cligne des yeux pour tester leur efficacité mais son visage est immobile, comme si ma vue l’avait pétrifié sur place. Les crampes se font plus fortes et m’obligent à me plier en deux. L’air manque et le sol tremble sous mes pieds, une masse semble me pousser dans le dos et précipiter ma chute. Je tente de me rattraper à l’aide d’une main mais la pierre se rapproche inéluctablement. La crasse, la dureté et ce qui ressemble à une double trahison. C’est lui.
J’en suis certaine. Un choc et le noir complet. Il m’échappe à nouveau. Comme dans un cauchemar, je perds prise perpétuellement.
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