Une vie à t'attendre
Chapitre 13
Automne 1997
Chloé avait du mal à croire ce que les fillettes lui racontaient.
Tout en écoutant les enfants, leur éducatrice préférée avait initié un autre dialogue, intérieur celui-ci. Bien sûr les adultes pouvaient manquer de tact, mais comment oser enlever cet enfant de son école, repère essentiel ? Du jour au lendemain ? Et sans même lui donner la possibilité de dire au revoir ? C’était cruel. Dans un univers où la souffrance était visible dans tant de jeunes regards, beaucoup se seraient endurcis mais Chloé avait trouvé la force de continuer avec la même sensibilité, sans s’altérer.
— Moi vivante cela ne se passera pas comme cela ! ajouta Chloé en regrettant aussitôt ces derniers mots.
Parler de vie et de mort devant ces orphelins était un sujet délicat. On ne l’abordait pas à la légère comme on peut le faire dans une vie où la perte n’est pas devenue une réalité.
Rose n’avait pratiquement jamais vu son éducatrice préférée en colère. La jeune femme avait su gérer son impatience dans les moments difficiles, obtenir le respect des enfants sans hausser le ton, éduquer sans faire peur. Dans cette révolte, Rose voyait de l’amour, un peu d’espoir aussi et cela lui faisait du bien. Dans un quotidien qui lui avait trop souvent prouvé son impuissance, Chloé lui montrait qu’elle ne serait pas toujours une victime.
— Je vais tout de suite aller leur dire ce que j’en pense de leur nouvelle organisation !
Elle allait franchir la porte, puis se ravisa.
— Rose, qu’est-ce que tu voudrais, au fond ? Rester dans ton école ?
Rose réfléchit un instant. Que voulait-elle au fond ?
— Cette fois-ci, je veux pouvoir dire au revoir.
Chloé dut respirer profondément pour cacher son émotion.
Une gamine de huit ans qui vous dit cela ! Elle avait pourtant l’habitude de voir les petits pensionnaires grandir vite. Ceux qui n’étaient pas engloutis par la colère ou leur tristesse semblaient plus aptes à surmonter des difficultés que les enfants du même âge. Les épreuves les avaient forcés à s’adapter aux vicissitudes de la vie. Ils pouvaient ressembler à un patchwork coloré, une fois adultes, certaines parties d’eux avaient mûri trop vite alors que d’autres étaient restées immatures. Incroyablement forts et incroyablement fragiles, ils devaient évoluer parmi ceux qui connaissaient une relative tranquillité. Parvenir à se laisser approcher et réussir à faire confiance à nouveau.
Chloé connaissait le chemin qui attendait chacun d’eux. Un soir d’été, elle avait été abandonnée dans un panier sous un arbre, enveloppée dans une couverture. Un petit mot avait été négligemment agrafé « Prenez soin d’elle ». Dans une vie, on a rarement aussi peu qu’un panier et une couverture.
C’était tout ce que possédait ce bébé, gazouillant comme si sa mère allait revenir pour lui donner câlins et purée de carottes. Aujourd’hui, elle était devenue une trentenaire aux cheveux châtains et aux yeux bleus, dotée d’une élégance naturelle, même en jean et vieux sweat gris. Sa vocation s’était imposée naturellement, elle avait choisi d’accompagner ceux qui partageaient son destin. Elle lança un dernier regard à ses protégées et s’engagea dans le couloir, prête à affronter le directeur.
Il était presque huit heures quand Chloé se dirigea au pas de course vers son bureau. Il ne fallait pas le manquer, lui qui était si ponctuel quand il s’agissait de terminer sa journée de travail. Elle frappa à la porte et attendit un bruit indiquant sa présence. Une chaise racla le sol.
— Oui, lança paresseusement Jules Noret.
Chloé entrouvrit la porte et tenta d’adoucir son ton pour dissimuler sa colère.
— Monsieur, je dois vous parler. C’est à propos de Rose, dit Chloé sur un ton plus plaintif que voulu.
Le directeur connaissait bien l’éducatrice, sa détermination et surtout son sens de la justice. Il poussa un soupir et d’un geste de la main lui offrit de s’asseoir. Il était tard, il fallait aller à l’essentiel pour qu’il puisse enfin retrouver les siens. Il passa une main sur son visage pour tenter de se réveiller, être efficace et trouver une dernière solution. Chaque journée contenait des centaines de solutions pour résoudre des centaines de problèmes. Il se faisait vieux, comme son crâne dégarni et ses traits fatigués l’attestaient. Son ventre légèrement bedonnant mettait à mal la ligne de boutons de sa chemise à carreaux et il grogna encore devant ces zigzags, signes de son manque de discipline. Il opina pour encourager Chloé à continuer.
— Vous ne pouvez pas changer Rose d’école aussi brutalement.
Le directeur ne voulut pas perdre de temps. Reconnaître ses torts n’était pas son fort, mais c’était parfois nécessaire.
— Vous avez raison. Que proposez-vous ?
Déstabilisée, Chloé resta un moment silencieuse. Elle avait soigneusement préparé son argumentation sans imaginer qu’elle pourrait obtenir gain de cause aussi facilement.
— Je... hésita Chloé.
— Oui ?
— Il faut qu’elle puisse leur dire au revoir et maintenir le contact, s’aventura Chloé.
— Que proposez-vous exactement ?
— Nous pourrions faire une petite fête ici ou à l’école ?
— À l’école alors, conclut le directeur.
Il ferma son dossier et se leva pour signifier que la conversation était terminée. Il griffonna un numéro de téléphone sur un papier et le tendit à sa jeune employée.
— Voici les coordonnées de Madame Geneviève, dit-il en enfilant sa veste. Elle m’a contactée aujourd’hui pour les mêmes raisons. Je vous laisse vous organiser.
Il eut la présence d’esprit d’ajouter :
— Merci, votre dévouement fait la différence pour nos enfants.
C’était sa façon à lui de dire « merci d’être l’humain que ma paresse ne me permet pas d’être, cela me permet de bien dormir la nuit ».
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