Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 29 sur 47

Pages du PDF

Une vie à t'attendre

Chapitre 4

 

Ubud, le 10 juillet 2012

 

Rose avala de travers. Il avait parlé d’un ton léger, la tâche semblait facile, évidente même. Il n’aurait pas adopté une intonation différente pour annoncer qu’il partait acheter une salade au marché du coin. Comment osait-il ? Ressentait-il l’obligation de développer ? Apparemment pas.

Ils étaient assis à cette table comme deux inconnus. La quiétude des premières heures du jour, l’isolement de la maison et cette terrasse infinie surplombant la nature, donnaient à leur rencontre des allures de tête-à-tête sur le toit du monde. Chacun de leurs mots formait un son clair dans cet univers silencieux. La fluidité de leurs échanges s’était envolée et rendait leur conversation étrange, le temps ayant distendu le lien et effacé leurs habitudes. Les centaines d’heures passées ensemble s’étaient évaporées avec les années, laissant démunies deux personnalités qui cherchent comment s’emboîter pour construire un nouveau lien. Ils avaient grandi, leurs mains d’adultes en témoignaient avec leurs gestes désormais maîtrisés. Rose essaya d’assimiler les informations qui s’accumulaient à toute vitesse. Sa nuit avait été courte. Bien trop courte.

Elle s’était pratiquement arrêtée de respirer quand il avait prononcé ces trois mots. Retrouver tes parents. Elle voulait crier que ce silence était une torture, mais elle désirait aussi préserver ce mystère qu’elle avait choyé toute sa vie.

Bizarrement, elle avait pris goût à cette liberté de ne pas devoir choisir entre deux souffrances, la perte ou l’abandon.

Si la résolution de cette énigme résidait dans le départ de ses parents, elle aurait voulu le savoir immédiatement pour au plus vite comprendre et les revoir. En revanche, s’ils étaient morts, elle souhaitait les maintenir en vie encore quelques minutes, retarder l’épreuve du deuil qui mettrait fin à ses rêves d’enfant.

C’était cette profonde contradiction qui divisait son être. Elle tenta de parler, mais les mots s’entrechoquaient dans son cerveau, empêchant l’un d’eux de sortir indemne. Elle était condamnée à rejoindre Henri dans un silence qui rendait leur face-à-face soudainement intime.

Puis une image s’imposa à Rose, celle d’une route à travers champs. Les images ont une puissance que les mots n’ont pas. En admirant ce paysage inventé par son esprit, elle sentit une force grandir en elle. La route était large au milieu des champs de blé, traçant une ligne droite jusqu’aux vallons. On pouvait aisément l’imaginer traverser lacs et montagnes, s’encaissant tel un cours d’eau entre deux collines, suivant sa voie immanquablement. De part et d’autre, une étendue immense et autant d’opportunités mais un seul chemin inscrit dans la terre, celui d’une vie choisie jour après jour. C’est ainsi que Rose aurait rêvé la sienne, simple et évidente comme une route à travers champs.

— Retrouver mes parents ? articula-t-elle difficilement.

Elle semblait avoir puisé au fond de son être pour poser cette question et les mots avaient émergé tels quels, inachevés et bruts. Henri ne prêta pas attention au trouble de Rose. Il doutait désormais de sa démarche. Qu’est-ce qu’il lui avait pris ? Penser que l’on peut sauver quelqu’un ? Même Rose ? Quelle folie. Quelle bêtise. Il ne pouvait plus renoncer maintenant. C’était trop tard. Il s’était engagé et devait aller jusqu’au bout de son entreprise. Il avait introduit le doute dans l’existence de Rose et ne pouvait plus l’abandonner. Il se racla la gorge et continua.

— J’imagine que tu dois me prendre pour un fou de m’attaquer à un mystère qu’une dizaine d’enquêteurs se sont révélés incapables d’élucider.

Rose resta muette. Elle se voyait mal le juger.

— Mais j’ai appris une chose... On ne choisit pas un rêve parce qu’il est réalisable, on le choisit parce qu’il a un sens pour soi, parce qu’il donne du sens à une vie.

Il essayait de se remémorer ce qui avait initié cet élan, cette énergie qui avait gonflé ses ailes de jeune homme et l’avait porté jusqu’ici, en Asie. Il en fallait de la détermination et il en avait eu jusqu’à présent. Peut-être fallait-il ne plus questionner la pertinence de ses actes, mais au contraire se lancer à corps perdu dans ce projet mûrement réfléchi ? Sa réflexion fut interrompue par une voix douce.

— Je n’aurais pas cru pouvoir être un jour le rêve de quelqu’un, rétorqua Rose avec humour.

— Pas mal d’avoir choisi Ubud, dit Henri avec un petit rire nerveux.

— Pardon ?

— Euh... Ubud, un lieu pour guérir ? Ubud vient de ubad, qui veut dire médecine en indonésien et...

— Bon, où veux-tu en venir finalement Henri ? Alors tu les as trouvés oui ou non ? Tu as un sacré culot de venir jusqu’ici, aussi tôt en plus, pour bouleverser mon existence avec tes grandes révélations et puis me tenir en haleine pour me parler en indonésien. Je m’en fous Henri. Crache le morceau !

Rose avait retrouvé une certaine audace, celle qui ponctuait leur relation d’enfants. Elle pouvait se révolter et Henri restait tranquille, telle une mer d’huile. Il détourna les yeux, gêné et sa mine s’assombrit.

— Malheureusement, j’ai échoué.

Rose avait espéré pendant quelques minutes et faisait face à une nouvelle déception. Elle se leva, consternée.

— Pourquoi viens-tu ressasser tout cela ? Me laisser croire ne fût-ce qu’un instant que tu les as retrouvés ? Est-ce que tu peux imaginer ce que j’ai pu ressentir à l’idée de les revoir ? Et combien je suis abattue maintenant ? Pourquoi es-tu venu ici ?

Rose le regardait, tremblante de colère. Elle allait lui tourner le dos, prête à le quitter. Mais Henri saisit sa main et lâcha sans autre préambule :

— Parce que j’ai découvert ce qui s’est passé.

 

OceanofPDF.com