Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 30 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 5

 

New York, le 18 septembre 1988

 

Cher journal,

 

J’ai l’impression que ma vie a débuté il y a un mois. Avant, je crois que je faisais juste semblant.

Ce jour-là, le 20 août, je faisais les boutiques, désespérant de ne jamais trouver cette robe de mariée. Elles me paraissaient toutes mal ajustées. Quelle farce de la vie ! La couturière avait beau les reprendre à force d’épingles et d’ingéniosité, elles semblaient définitivement inadaptées.

Certaines étaient trop larges en bas et la plupart avaient la taille mal positionnée telle une injonction désagréable de mesurer dix centimètres de plus.

Mon corps est-il si différent des fiancées américaines ? J’ai beau me tenir droite, rentrer le ventre et faire l’impasse sur le dessert du soir, ma poitrine demeure irrémédiablement comprimée dans ces bustiers étroits. Captive dans une prison bordée de perles délicates. Je me suis tant de fois regardée dans un miroir avec cette impression d’étouffer que cette simple image me donne désormais le tournis. Je revois mon teint bleuir, prête à m’évanouir dans un nuage blanc à même le sol d’une énième boutique élégante. On me répète que c’est mon imagination, que la robe est parfaite. Alors pourquoi est-ce impossible pour moi de respirer ?

Il n’y a pas que la taille qui me dérange. Ces broderies ton sur ton dissimulent une vérité. Elles font croire aux contes de fée. Les yeux fermés, je tente de déchiffrer du bout des doigts leur dessin mièvre, des petits oiseaux ou des fleurs sensées symboliser l’union à célébrer ? Mais dans mon mariage, je n’entends pas d’oiseaux chanter. On est loin des petites fleurs quand deux destins malheureux choisissent de se lier par manque d’audace. Oui, j’éprouve maintenant une certaine colère de m’être engagée trop rapidement. J’aurais dû attendre, me donner le temps de nous connaître mieux, ensemble et individuellement. Ma bague flotte toujours au niveau de mon cœur, mais elle n’est plus un rappel à l’ordre suffisant. Libérée de la dernière robe, j’ai pris la seule décision possible : laisser tomber les essais, au moins pour quelques jours.

J’adore me perdre dans les rues de New York. Partir d’un quartier que je commence à connaître, Greenwich Village, et explorer au hasard : East Village, Soho ou Chelsea. Marcher pendant des heures comme si ma vie ne comportait plus aucune échéance. Quand je regarde ces maisons en brique rouge, je pense aux autres, je laisse vagabonder mon esprit, entrer par ces fenêtres entrouvertes et inventer les existences qui s’y dessinent. Peut-être discutent-ils de leurs prochaines vacances ? Elle lui caresse la main en suggérant la plage et son rêve de sable chaud. Il sourit et ajoute qu’il pourrait surfer. Je les imagine se lisant un livre, tour à tour et à voix haute. Chacun met ses images sur les mots qui s’écoulent et ensemble, ils vivent un voyage commun mais différent. Je m’évade dans leur histoire, car je ne suis pas en paix avec la mienne. Bien sûr, New York me fait vibrer, je sens son énergie légendaire couler dans mes veines, mais une partie de moi y résiste. Elle demeure bloquée sur des choix dépassés. J’ai beau lutter, j’ai l’impression qu’ils sont tatoués dans ma peau.

Vouée à une vie d’automate, la mécanique s’est enclenchée et la suite des événements semble inéluctable. Je voudrais tellement qu’un grain de sable se glisse dans ce rouage et enraye sa marche.

C’est à ce moment précis que je sentis une masse heurter le haut de mon crâne. Elle était à la fois solide et molle. Tandis que la douleur se propageait dans le haut de mon cou puis dans mon dos encaissant tour à tour le choc, une pensée tournait en boucle. Comment peut-on être solide et mou en même temps ? Mon cerveau restait attaché à cette question insignifiante. Il me fallut un instant pour lever la tête et réaliser que j’avais foncé tête baissée dans un inconnu. Un homme grand qui n’appréciait visiblement pas beaucoup ce contact impromptu.

Un gloussement familier me fit pivoter sur moi-même et j’en perdis l’équilibre, encore étourdie par la collision. Le rire redoubla et je sentis deux bras m’attraper sous les épaules et freiner ma chute à quelques centimètres du sol. C’est de ce point de vue particulier, presque allongée sur le trottoir, que je le vis pour la première fois. Et même à l’envers et vu d’en bas, son visage me toucha. Une force dans ses traits, je crois.

Il riait et mon corps tremblait sous ses secousses. Kate se percha au-dessus de nous et fit au mieux pour nous aider à nous redresser. Mais elle déséquilibra encore davantage l’ensemble et nous nous retrouvâmes tous les trois allongés sur le béton new-yorkais.

Voilà comment je fis la connaissance de John. Il se releva et me tendit la main. Elle était grande et m’offrit une poignée confiante. Une fois à la verticale, nous sommes restés quelques secondes à nous regarder, comme si nous n’entendions plus ni le monde autour de nous ni les plaintes de Kate, restée à terre. Oui, exactement comme dans les films. Et c’est à cette minute-là que ma vie a débuté, à contre-courant d’un flot d’hommes d’affaires pressés.

John est un cousin de Kate. Il est arrivé à New York au début du mois d’août pour étudier la médecine. Je sais bien que je n’aurais pas dû, mais j’ai accepté de le revoir. Il a planté son regard dans le mien et m’a lancé : Gabrielle, veux-tu déjeuner avec moi demain ? Comme si c’était une évidence, qu’il était impossible que je dise non. J’ai aimé cette assurance et dans un réflexe, j’ai porté la main à hauteur de mon cœur pour sentir la bague au travers de ma blouse. Le tissu était doux et léger, quasi inexistant. Un anneau contre ce regard serein. Au même instant, j’aurais voulu sourire et m’effondrer. Qui allait gagner ? Tel un équilibriste qui tente de se maintenir sur la lame du fil, j’ai opté pour le compromis. Seulement un rendez-vous. Juste pour voir ce que cela fait.

Un coup de foudre. Et j’ai ôté la chaîne de mon cou.

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