Une vie à t'attendre
Chapitre 1
C’est l’incertitude qui nous charme. Tout devient merveilleux dans la brume.
Oscar Wilde
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1.
Dix-huit ans plus tôt, le 18 septembre 1995
Je suis petite, si petite dans ces lieux silencieux. Je connais la nature des silences et celui-ci n’est pas bon. Il est le dernier souffle d’une maison qui s’est vidée, précipitant ma perte. Je les appelle et, en réponse, ce silence implacable. Je cours pieds nus, traverse les couloirs, visite chaque pièce, mais rien. Je sens les larmes mouiller mes joues et j’ai mal au ventre à en crever. J’ignorais qu’on pouvait avoir si peur. Où sont-ils ?
Je m’apprête à poser le pied sur cette marche, mais j’ai déjà compris. Dans quelques secondes, je cesserai d’être une enfant. Je pense à ma mère, à combien il fait froid loin d’elle.
Mon cœur se serre, mais la course doit continuer. C’est mon destin. Ma jambe se déplie au ralenti et mon pied touche le bois, faisant perdre à mon enfance ses derniers droits.
Il lui faudrait une vie pour s’en remettre. C’est ce que tout le monde raconte dans le village. Les gens débattent et la même conclusion s’impose à chaque fois : la petite est foutue. Ils regardent au loin sur la colline et pointent du doigt la vieille demeure des Campion. Elle et son unique habitante sont au centre de l’actualité locale. Cette bâtisse que l’on admire au détour d’une promenade abrite désormais un mystère. Quand on prend le temps de l’observer, ce qui frappe en premier lieu est la majestueuse prairie qui s’étend devant elle et forme une pente vers le village. Cette disposition particulière permet de l’admirer de loin et presque de tous points. Comme si l’on avait su qu’un jour, elle aurait besoin d’être à son avantage pour faire les gros titres de la presse. Les badauds s’arrêtent pour la contempler, peut-être rêver l’espace d’un instant à ce que serait leur vie au sommet de la colline. Mais justement, on connaît maintenant le sort réservé à ses hôtes : la séparation, la mort sans doute, le déchirement, c’est certain.
Au sommet de la pente verte, se dressent des murs anciens enserrant de larges fenêtres et une grande porte cochère.
Une terrasse en bois enlace la maison et accueille une balancelle, quelques fauteuils en rotin sur lesquels ont été oubliés des coussins jadis colorés. Si la prairie n’était pas si vaste, on pourrait apercevoir une petite tête blonde postée à l’une des fenêtres. Elle scrute le parc qui l’entoure. Elle guette et cherche sans repos. Dehors, la police s’affaire pour inspecter le terrain et relever les indices. Mais qu’est-ce qui a bien pu se passer ? Comment cet homme et cette femme, deux parents en plus, ont-ils pu se volatiliser ? C’est maintenant que tout le village réalise, les absents ont réussi l’exploit de rester inconnus dans une paroisse d’une centaine d’habitants. Ils ont beau interroger leur mémoire pour tenter d’aider les enquêteurs mais non, rien ne vient. À part un bonjour ou un au revoir et merci à la pharmacienne ou à la boulangère du coin, le couple était plutôt taiseux. C’est à peine si les voisins pourraient décrire Gabrielle et Charles Campion. Ils avaient le physique qui va avec leur discrétion.
Des années à se croiser sans se connaître, de politesse en politesse, les villageois ont tissé les trames de ce mystère.
Rose a six ans et découvre le pire. Ses parents ont disparu.
Pourquoi ? On l’ignore. On cherche de bonnes raisons, car on ne peut vivre avec les mauvaises. On la regarde, cette blondinette, et on se dit que ce n’est pas possible, il doit forcément y avoir une explication, une qui nous permette de dormir la nuit et de croire que le monde est bon.
Les progrès des enquêteurs étaient entravés par un fait aussi important que surprenant. La famille Campion était parvenue à créer un vide complet autour d’elle. Monsieur et madame étaient enfants uniques. La branche Campion concevait difficilement et n’avait pu accueillir qu’un seul miracle en la personne de Charles. Quant à l’épouse, Gabrielle, c’est la fuite d’un père qui expliquait l’absence de fratrie, sa mère l’ayant courageusement élevée seule. Le vide semblait s’être ensuite propagé à toute vitesse. Les parents Campion étaient orphelins depuis peu. On pourrait parler d’une famille éradiquée si cette petite ne se tenait pas là, toute droite, au milieu des policiers empressés. Rose était le sujet de toutes les discussions, mais personne n’y prêtait vraiment attention.
Pieds nus sur le tapis persan, elle observait les policiers fouiller dans les tiroirs et interroger le personnel de maison. À cette heure-ci, elle devait être à l’école pour apprendre la lettre i. Elle imagina ses camarades déclamer en chœur « iiiiiiiiiiii » et les envia.
Le désert affectif des Campion s’étendait à leurs agendas respectifs. Ils ne contenaient aucun autre rendez-vous que les visites médicales, rappels administratifs et séances de manucure de madame. Pas de collègue. Monsieur et madame étaient rentiers. L’esthéticienne, le coiffeur ? Quelle femme ne leur confie pas quelques secrets ? Il fut laborieux d’obtenir leurs adresses, car comme de nombreuses villageoises, Mme Campion était convaincue qu’il fallait parcourir quelques kilomètres pour bénéficier d’un service digne de celui de la capitale. Et difficile de dire vers quelle ville son choix s’était porté. Un stagiaire suggéra la voie électronique : « Chef, basons-nous sur les données bancaires relatant les paiements effectués ? » Ernest Jaco sourit aimablement. À la soixantaine, il en avait vu des petits jeunes faire des suggestions sorties de la série télévisée de la veille, donnant l’impression d’une idée brillante alors qu’il s’agissait simplement de la procédure à suivre dans pareille enquête.
Pourtant, il ne les rembarrait jamais. On a trop besoin de policiers motivés, répétait-il. Il l’encouragea : « Excellente idée Gaspard, va donc analyser les données disponibles ». Ce début de piste fut rapidement délaissé, le coiffeur et l’esthéticienne identifiés débitèrent la même rengaine que tout le monde : madame était réservée, presque invisible, avaient-ils tenu à préciser.
Depuis son arrivée, le chef ruminait surtout une question : dans combien d’heures faudrait-il trouver un lieu d’accueil pour la petite ? Il avait du flair pour ce type d’affaires et les chances de retrouver Gabrielle et Charles Campion lui paraissaient minces. Il n’osait même pas croiser le regard de la fillette. Sa réputation d’homme expérimenté et compétent le précédait partout mais il pouvait encore se tromper. Du moins, c’était ce qu’il espérait en se grattant nerveusement la moustache. Ils allaient les trouver, se répétait-il, comme si ce mantra était capable d’influencer la tournure de l’enquête.
Une autre difficulté décourageait les enquêteurs. Ils ne parvenaient pas à s’accorder sur le moment de la disparition.
La veille, au cours de la nuit ou même au petit matin ? Le personnel de la maison était externe, une équipe composée d’un homme à tout faire, René, et de son épouse, Louise, en charge du ménage et de la préparation des repas. Ils s’étaient présentés à huit heures, tenus à une ponctualité irréprochable. Comme à chaque sortie de week-end, ils avaient découvert un léger désordre, les lits défaits, quelques traces de chocolat sur une rampe, des miettes de pain autour de la table de la cuisine et une pile de vaisselle laissée à leur intention. La maison semblait vide, monsieur et madame étaient partis conduire leur fille à l’école, avaient-ils pensé. Ils avaient commencé à ranger quand ils avaient entendu des pas à l’étage. Ils avaient conclu que l’un d’eux était resté et s’étaient remis immédiatement à la tâche. Mais il fallait écouter les pas avec plus d’attention pour réaliser que ceux-ci étaient légèrement plus sautillants, plus légers que ceux d’un adulte. Dans leur certitude commune, ils s’étaient pressés : elle au linge, lui à réparer la vieille chaudière pour la deuxième fois en un mois, agacé que monsieur ne se résigne pas à la remplacer. Quelques minutes plus tard, aux alentours de huit heures vingt, la petite était descendue.
Rose s’était levée tôt ce matin-là. Après une rapide toilette, elle s’était habillée et avait arpenté la maison à la recherche de ses parents, en vain. Elle avait déjà fait le tour de la demeure trois fois avant huit heures pour finalement choisir de se terrer sous les couvertures du lit parental, les rêver là couchés près d’elle et se mêler à leurs odeurs.
C’est le bruit au rez-de-chaussée qui l’avait sortie de sa mélancolie. Son cœur avait bondi de joie. Ils étaient revenus !
En posant le pied sur la dernière marche de l’escalier, Rose avait aperçu au loin la silhouette familière de Louise. Elle avait appelé quand-même. Maman ? Papa ? En écho le silence.
Maman ? Papa ? Louise et René l’avaient rejointe. Ils s’étaient agités autour de la petite et avaient essayé de comprendre. Il fallait informer la police au plus vite.
Vers neuf heures, le chef avait débarqué avec son équipe. Il était désormais quatorze heures et toujours rien. Rien ne pouvant expliquer pourquoi, dans cette belle bâtisse, il y avait une enfant sans parents.
Et s’ils ne revenaient pas ? Scruterait-elle pour toujours les moindres détails de leur dernière soirée ? Le plat préparé par sa mère, les regards et les quelques mots échangés ? Tous ces indices qui n’en sont pas. Quelle histoire Rose retiendrait-elle ? Étaient-ils morts ou partis ? Était-ce sous la contrainte ou sur un coup de tête ? Pire, une décision mûrement réfléchie ? Au fond, quand décide-t-on d’abandonner son enfant ?
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