Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 12 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 9

 

Automne 1995

 

Chaque jour, sous le platane, Henri se demandait s’il agissait bien. Il aurait aimé pouvoir prononcer ces mots magiques qui arrêtent le flot de larmes, avoir le geste qui aide vraiment son amie, mais il avait la désagréable impression qu’au lieu de la sauver, il la maintenait simplement en vie, un peu comme le respirateur artificiel de son arrière-grand-père. Rose semblait partie depuis longtemps, elle vivotait à présent. Quand la tradition du platane avait connu son premier jour de pause, Henri avait espéré un mieux. Il pensait la retrouver. Mais Rose était devenue cet animal craintif, se poussant dans les rouages d’un programme bien huilé, lever, petit déjeuner, école, dîner, coucher. Elle jouait mais elle n’était pas à la fête.

Elle apprenait à lire, mais la passion n’y était plus. Elle écoutait les histoires d’un air distrait et semblait ailleurs. Elle parlait peu et ses mots ne concernaient que le nécessaire. Un monde réduit à l’absolument utile. Rose vivait dans la peur, la peur de perdre, la peur de mal faire. La seule chose qu’elle n’avait clairement pas perdu était sa répartie mais elle avait pris des allures de sarcasme.

— Pourquoi est-ce que tu me regardes comme ça, Henri ? T’es amoureux ?

Le garçon sortit brusquement de sa torpeur et tenta d’évaluer la situation. Amoureux ? Regarder qui ? Quoi ? Ces derniers temps, son sommeil était affecté par le chagrin de

Rose. Chaque nuit, il luttait pour gagner quelques heures de repos et de petits cernes s’étaient creusés sous ses yeux.

— Laisse-moi tranquille.

Malgré l’affection qu’il portait à son amie, la pique faisait son ouvrage. Il sortit son sac de billes pour une partie et les partagea entre eux.

— Alors, comment c’est l’orphelinat ?

Henri n’avait encore jamais abordé le sujet de crainte de la faire pleurer mais sa curiosité prenait maintenant le pas sur ses bons sentiments. Rose mit un temps à répondre ; en bonne stratège, elle comptait les billes réparties en deux tas pour vérifier leur équivalence.

— Ce n’est pas un orphelinat, c’est ma maison ! dit Rose avec une pointe de colère.

— Pardon...

— Il y a Lucie et son grand frère qui connaît toutes les cachettes... du palais. Oui, on vit dans un palais en fait, c’est tellement grand, Henri. Au début, j’ai cru que j’allais m’y perdre !

Rose semblait enthousiaste en décrivant sa nouvelle vie.

— Un palais ? Raconte !

Absorbé par son récit, il se faisait écraser à la partie de billes. Elle avait pris soin de les distribuer en lui attribuant les plus belles et les avait récupérées en quelques coups.

— Dans le grand hall d’entrée, le sol est un peu froid car il est en pierres, mais il y a des fauteuils recouverts de velours rouge tout doux. Le soir, on se réunit tous là pour écouter les histoires. Souvent, on allume un feu dans la cheminée, comme dans les contes. Cela me rappelle les soirées dans mon ancienne maison.

Rose ne prononçait jamais le nom de ses parents, le mot maman ou papa. Elle parlait juste de son ancienne vie ou de son ancienne maison. Comme si elle était parvenue à tirer un trait sur son passé pour passer à l’étape suivante. Henri n’avait pas osé imaginer la vie de Rose là-bas et était soulagé d’entendre sa description.

— Je suis dans la même chambre que Lucie. Le soir, elle me rejoint dans mon lit pour me raconter sa journée dans son école. Je connais par cœur le nom de ses copains, surtout les pires et les meilleurs.

Rose parlait vite, comme si le barrage qui avait retenu un torrent de mots avait finalement lâché.

— Lucie m’a montré comment choisir et assortir mes habits chaque matin. Il y a beaucoup de choses que je fais toute seule maintenant et le soir, nous avons le droit de lire au lit.

— Tu lis déjà des livres ? renchérit-il généreusement.

— J’essaie... Ce sont les histoires de Mila. Elle voyage beaucoup et il lui arrive plein de choses. Il y a beaucoup de dessins et très peu à lire. J’espère que plus tard, je pourrai voyager comme elle.

Rose tira sur son pull vieux rose. Il faisait frisquet et les manches se raccourcissaient chaque semaine. Elle savait ce qui l’attendait, elle devrait un jour l’abandonner s’il ne se décidait pas à grandir avec elle. Mais comment accepter de ne plus s’envelopper dans ce vêtement tricoté avec patience par sa mère ? Alors Rose dissimulait ses poignets nus sous une veste, un subterfuge pour quelques jours de sursis. Les adultes avaient compris et fermé les yeux, certains le cœur serré.

— Et ceux qui s’occupent de toi ? Ils sont gentils ?

— Ça dépend...

Elle marqua une pause, hésitant à aborder le sujet. Elle baissa les yeux et déjà Henri regrettait sa question. Pour une fois qu’elle était enthousiaste.

— C’est Chloé qui s’occupe souvent de Lucie et moi et elle a l’air vraiment contente d’être là avec nous. Les autres s’impatientent parfois, ils veulent qu’on s’habille rapidement parce qu’ils disent qu’ils doivent rentrer chez eux. Je les imagine alors dans leurs maisons, prenant dans leurs bras leurs enfants. Et j’ai un peu mal mais je me tais.

Henri eut un pincement au cœur. Rose avait l’air d’avoir grandi plus vite que lui. Était-ce là le plus grand impact de la souffrance ? Non, sans doute pas. Son plus grand impact était la distance qui s’était installée entre elle et les autres, entre elle et Henri. Ce mur invisible qu’elle avait bâti en quelques semaines, une épaisseur comme le vaccin le plus efficace contre un autre abandon.

Henri aurait encore deux belles années pour choyer Rose et donner vie à sa promesse. Trop peu pour la retrouver, mais assez pour ne pas la perdre définitivement.

 

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