Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 27 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 2

 

New York, le 10 août 1988

 

Cher journal,

 

Les choses se précisent. Charles m’a écrit une longue lettre dans laquelle il détaille les préparatifs du mariage.

Apparemment, nous aurons un dîner composé d’un tartare de poisson à la japonaise, suivi de gibier accompagné de légumes cuisinés au sirop d’érable et d’une tarte aux framboises en dessert. Il a pris soin de glisser un exemplaire du menu dans l’enveloppe, un carton bleu ciel joliment ponctué d’une écriture dorée annonçant ce périple culinaire raffiné. Il me décrit les décorations et les fleurs choisies pour mon bouquet de mariée. Il a apparemment trouvé l’orchestre parfait pour jouer à la fête. Celui-là même qui a célébré les vingt ans de mariage de ses parents. Autant te dire que j’ai hâte...

Timidement, il me demande mon avis sur certains points, sans trop insister, de peur que je choisisse de m’envoler tel un oiseau. Cette fois-ci, définitivement. Ou bien devrais-je y voir un message ou pire, un reproche dissimulé ? Peut-être. Mais Charles n’est pas une personne directe et je ne suis pas disposée à déchiffrer d’éventuels sous-entendus. Nous verrons bien où pareille association nous mènera. Quelle musique aimerais-je pour la danse des mariés ? Ai-je une préférence pour la couleur de sa cravate et celle des nappes ? Je n’en ai aucune idée. Tout m’est égal au fond. Des détails dans une vie. Des détails éphémères de surcroît.

Je ne peux m’empêcher de voir dans ce courrier une vaine tentative de m’intéresser à un projet commun qu’il doit mener en solitaire. Je suis une lâche et, bizarrement, je ne me sens pas coupable. Pire, j’avoue que j’avais presque oublié l’événement de l’automne, accessoirement l’événement d’une vie. Je ne me connaissais pas aussi insensible et me rassure en me rappelant que j’ai au moins contribué à la fête en prenant une décision, celle du lieu. Un château de famille au milieu des vignes.

Nous étions censés visiter une dizaine de propriétés appartenant à sa famille mais j’ai tout de suite su que c’était lui. Ce château-là. J’ai été conquise dans l’instant. Mais au lieu d’être heureuse, cela m’a diminuée. Cette évidence m’a pincé le cœur parce que devant ce château que je découvrais pour la première fois, je réalisais que je venais d’approcher ce qui, dans mon existence, ressemblerait le plus à un coup de foudre. Face à des briques.

Ce oui clair en réponse à sa demande genou à terre, ce son bref pour mettre un terme à la souffrance de Charles, m’avait aussitôt enlevé la chance de vivre cette expérience unique.

Celle de me sentir portée par un oui puissant. Ne pas devoir chercher en moi les arguments ni la force pour accepter cette union mais être submergée par l’évidence tel le torrent d’un fleuve en crue.

Ce château, je crois que je l’ai aimé d’abord parce qu’il parlait de moi et de mon histoire. Nous avions dépassé le portail de la propriété depuis quelques minutes quand, au détour de l’allée, il s’est dressé fièrement. Au milieu d’arbres centenaires et en grande partie dissimulé sous un lierre sauvage, il paraissait indécis. Il avait choisi de s’élever vers le ciel élégamment, les briques prenant ensemble la forme d’une demeure de prestige mais sans jamais être parvenu à contrer sa face sauvage. Cette verdure qui en prenait possession incontestablement. À moitié rebelle, à moitié contraint à une vie rangée. Cette image en écho à mon présent de jeune fiancée me toucha et, à cet instant précis, je décidai d’unir mon indécision à la sienne en me mariant en son sein.

Charles, méthodique, insista pour me faire visiter chaque pièce, chaque recoin de ces hectares parfaitement entretenus. Il me montra avec un enthousiasme mesuré les lieux où nous pourrions être photographiés et je m’imaginais statique sous les ordres du photographe, devant ce gazon anglais enlaçant quelques îlots d’herbes folles laissées libres à dessein. Je sentais crisser sous mes doigts le tissu de la robe de mariée, froissé par mes mains cramponnées, par crainte de glisser dans ce ravin qui semblait se creuser partout autour de moi. Je patientai donc sagement pendant deux heures avant de lui annoncer que sa présentation m’avait convaincue, que je ne pouvais pas imaginer plus bel endroit pour me marier. Et c’est ainsi que ce château sauvage et moi scellâmes nos destins, un avenir commun pour deux rebelles qui ont renoncé.

Charles accepta à contrecœur que j’aille vivre mes derniers mois de jeune fille à New York et je fis ce que toute future mariée normalement constituée aurait abhorré, je lui déléguai la mission d’organiser les noces. J’aurais été jusqu’à lui confier la tâche de choisir ma robe si ma mère ne m’en avait dissuadée.

Ce matin-là, elle et moi étions attablées devant nos cafés fumants pour la première rencontre du jour. Une tradition qui avait vu défiler les breuvages de mon côté de la table : biberon, laitage, jus de toutes sortes et puis, enfin, le jour de mes seize ans, la possibilité d’un café. Ce rituel ambitionnait de nous offrir à toutes les deux, un agréable début de journée. Ma mère m’écoutait patiemment lui expliquer la visite et les premières décisions concernant les préparatifs dont la principale était que Charles organiserait tout. Elle avait d’abord tenté une approche diplomate puis, confrontée à mon obstination aveugle, elle avait opté pour la franchise. Je me rappellerai toujours sa phrase : « Je n’ai jamais vu une façon aussi inventive et radicale de dire à son bien-aimé qu’un mariage ne compte pas. » Elle l’avait prononcée en riant, amusée par ma candeur. Elle m’avait ensuite regardée droit dans les yeux et demandé : « Ma chérie, veux-tu vraiment l’épouser ? » Sans comprendre pourquoi, je savais que ce moment serait décisif, qu’il me postait au carrefour de deux vies bien différentes. J’avais encore le choix. Il n’était pas trop tard. Mais j’ai pris peur et pour la première fois de ma vie, j’ai menti à ma mère, non sans un certain dégoût pour moi-même.

Non, je ne voulais pas l’épouser mais comment dire à cette femme qui m’avait tout donné que je me sentais si peu digne d’amour ? Que le départ prématuré de mon père, cet homme qu’elle semblait avoir follement aimé, avait anéanti pour moi ce rêve ? Je n’y croyais pas et j’avais saisi ma chance avec Charles, persuadée qu’elle serait l’opportunité d’une vie. Sa fragilité, tremblant à genoux, n’avait été qu’une main dans le dos, me poussant inévitablement vers la suite imposée par mon histoire, éliminant les dernières résistances et faisant fi des vicissitudes que ce oui entraînerait dans son sillage.

J’ai baissé la tête et malheureusement, j’ai choisi le silence.

 

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