Une vie à t'attendre
Chapitre 3
Le 18 septembre 1995
Henri se concentrait pour mettre bout à bout la succession d’énigmes que constituait la conversation de ses parents, mais le sujet restait flou. Ils s’exprimaient par bribes, lançant des regards navrés au petit. Sa mère affichait un air grave depuis le début du dîner et son père marmonnait à voix basse. Ils semblaient inconfortables, comme s’ils voulaient répondre à une question mais se heurtaient à leur ignorance.
Impuissants.
— Vous parlez de quoi ? demanda Henri.
— Mon chéri, je ne sais pas comment aborder cela mais... essaya sa mère.
Elle se frotta les mains nerveusement et supplia son mari du regard.
Ces dernières heures, son cœur de maman avait été mis à rude épreuve. Comme toutes les mères du village, elle ressassait les mêmes questions. Comment la gamine va-t-elle survivre à la perte de sa maman ? Comment une mère peut-elle partir, vivre, respirer sans la chair de sa chair ? Pourquoi la vie nous met-elle face à de tels drames ? Comment puis-je épargner mes enfants ? Elle était loin, plongée dans cette réflexion anxiogène quand Henri tenta à nouveau d’en savoir plus.
— Papa ?
— C’est à propos de ta camarade de classe. Rose. Rose Campion, tenta son père en butant presque sur chaque mot.
On voyait que le sujet était douloureux, mais il parvint à achever :
— Il est arrivé quelque chose à ses parents, mais on ignore encore quoi. Ils ont disparu.
Sans exiger plus de détails, Henri quitta la table pour se réfugier dans sa chambre. Il connaissait bien Rose, dans sa classe depuis trois ans. De nature discrète, elle se révélait tout autre une fois le portail de l’école franchi. Sa personnalité lui avait valu le surnom de soleil. C’est ainsi que les autres l’avaient appelée un jour de mauvais temps. Et le surnom était resté. Rose avait dû très tôt s’adapter à deux mondes différents, la maison où les êtres et les mots se font rares et l’école où la vie prend sa revanche avec les cris et les autres.
Elle avait tenté de prendre le meilleur des deux univers, flâner de longues heures dans la demeure victorienne, courir dans le grand parc et découvrir un temps qui s’étire à l’infini. Et puis, à l’école, rire, se heurter aux limites et voir sa liberté rabotée par une maîtresse ou un camarade. Elle avait pris goût à ces contraintes qui naissent des autres, autant de murs auxquels elle aspirait quand, sur la prairie verte, les heures devenaient interminables.
Henri se rassura, les parents de Rose allaient revenir. Les adultes s’inquiètent vite. Il arrive même qu’ils s’énervent pour une simple trace de boue sur un pantalon du dimanche ! D’un geste rapide, il ôta ses chaussures et s’allongea sur son lit, les bras en croix. Des taches de rousseur révélées par le soleil parsemaient son visage d’enfant. Il ferma les yeux et unit ainsi pour un instant ses longs cils. Les dernières vingt-quatre heures avaient été mouvementées, le mystère de Rose n’était pas la seule énigme de son quotidien agité. Avec un peu de repos, il oublierait vite. Dormir pour ne plus penser. Dormir jusqu’à revoir le soleil. Son soleil.
Au service des Campion depuis toujours, Louise s’était spontanément proposée pour s’occuper de Rose.
— Commissaire Jaco, avait-elle supplié, il s’agit certainement d’une erreur, les parents vont revenir. On ne va pas mettre la fillette à l’orphelinat dès ce soir ? Laissez-lui l’opportunité de digérer les événements. On ne peut pas détruire tout son monde en un jour ! Qui serait assez cruel pour vouloir cela ?
Louise était une femme forte, physiquement et mentalement. Il émanait bonté et douceur de ce visage rond, encadré par une masse de boucles rousses. Comment résister ? Le commissaire, un tendre aussi, n’en avait pas envie. Cette affaire le préoccupait, il s’acharnait à multiplier les ordres et les heures supplémentaires sans que cela donne la moindre piste. Et ce n’est pas la nuit blanche qui l’attendait qui changerait le cours des choses. Ernest Jaco en avait vu dans sa carrière des cas compliqués, mais il y avait toujours au moins un élément qui pointait dans une direction. Ici, rien.
Alimentant une culpabilité tenace, il se répétait que, si proche de la retraite, il avait dû manquer quelque chose. C’est vrai qu’à son âge, la vue baisse et le cerveau a besoin de plus de temps pour fonctionner efficacement. Chaque nouvelle heure réduisait son pouvoir d’action et les rapprochait du pire alors il pouvait bien faire un peu de zèle, oublier quelques dispositions et céder pour rendre le destin de la petite moins tragique. Rose fut donc confiée à Louise pour profiter une nuit encore de la vieille demeure aux grincements familiers.
Pour la dernière fois avant longtemps, la petite se dirigea vers la salle de bains parentale. Ses pieds glissèrent sur le parquet chaud et dans une marelle improvisée, elle prit soin de faire chanter la latte flottante que René tardait à réparer.
À chaque nouvelle saison, son père insistait pour que la latte soit fixée et René répondait invariablement que cela serait fait sans attendre. Ce même échange se jouait toujours entre deux portes, chaque homme tenant son rôle, Charles Campion celui du garant de la qualité des lieux, et René, celui de l’homme à tout faire prêt à accepter toutes les missions sauf une, une exception qui perpétuait cette valse de la demande et de l’inaction. René ne pouvait pas rompre sa promesse, celle de conserver coûte que coûte la latte en l’état. Aucun des deux hommes n’osait aborder le fond du problème et risquer de mettre en péril cet équilibre délicat. Il aurait fallu se hasarder à la confrontation, d’une part faire le compte des saisons écoulées sans la réparation pour monsieur et, d’autre part, expliquer l’engagement secret pour René. Par lâcheté ou sagesse, ils évitaient l’affrontement et la latte persévérait dans une mélodie à laquelle tous s’étaient accoutumés.
Comme beaucoup de filles de sa classe, Rose était fine et sportive. Son teint clair légèrement rosé et ses cheveux ondulés offraient un tableau délicat. Elle était grande pour son âge, ce qui lui permettait de faire sa toilette dans une salle de bains d’adultes, à condition d’être aidée du petit escabeau fabriqué par Charles, une de ses rares réalisations.
Elle monta dessus, ses pieds nus à plat sur le bois travaillé par son père. Goûtant à cette caresse, elle se rappela ses efforts pour affiner la surface afin qu’elle soit la plus douce pour sa fille, peut-être pour qu’elle ait le sentiment de se hisser chaque jour sur ses mains à lui, la portant à bonne hauteur pour apercevoir son reflet dans la glace. Rose tourna le vieux robinet et initia une série de gestes anodins, se débarbouiller le visage, brosser ses dents, dénouer ses longs cheveux.
Autant de mouvements qui deviennent cruels quand l’autre disparaît. Avant, quand Rose se préparait au coucher, sa maman était assise sur le bord de la baignoire et son père lui criait du fond du couloir de ne pas oublier de peigner ses cheveux vingt fois comme le faisaient sa mère et sa grand-mère avant elle. C’était dans leurs bras à tous les deux que s’achevait la journée avec une histoire, parfois deux, la voix calme de sa mère, les baisers déposés sur son front par son père. Leurs odeurs et leurs corps tièdes.
Chaque minute de ce rituel nocturne était habitée par eux, chaque minute signifiait désormais leur absence. Qu’avait-elle pu donc faire pour qu’ils renoncent à elle ? Dans les heures qui avaient suivi la disparition, elle avait d’abord ressenti une profonde tristesse. Elle avait tout de suite pensé à un accident et à leur mort. Sinon, comment expliquer la situation ? Elle regardait le monde s’agiter dans sa maison et l’impuissance s’emparer d’elle car que peut-on faire face à la mort de ceux qu’on aime ? Puis, au détour d’une remarque anodine, le doute avait surgi, comme une porte de sortie. Et s’ils n’étaient pas morts, s’ils étaient juste... partis ? Elle s’était engouffrée dans la brèche et n’avait plus voulu lâcher ce nouvel espoir. Mais à six ans, c’est chose impossible de voir le mal dans ses parents, ils sont des héros, des dieux, ils sont parfaits. Oui, elle pouvait espérer qu’ils soient toujours en vie, quelque part sur terre, mais ce serait au prix de la douceur.
Et c’est ainsi que sa tristesse infinie se mua en colère. Si ses parents n’étaient pas les méchants qui l’avaient abandonnée alors c’était forcément elle qui avait commis une faute, elle qui les avait fait fuir et c’est cette logique particulière qui guidait désormais ses pensées. Quand avaient-ils arrêté de l’aimer et choisi de vivre une autre vie loin d’elle ? Rose ressassait ces questions en se regardant dans le miroir. Son regard s’était durci en une journée. Un dégoût la gagnait, il prenait la forme d’une violence qui brûle le ventre et donne envie d’hurler. Une férocité qui lui fit lever le poing pour le cogner dans la glace et briser son reflet en autant de morceaux que son être. Le sang glissa sur son poignet et poussé par la gravité, termina sa course en tachant sa robe de nuit blanche brodée d’oiseaux.
Alertée par le bruit, Louise la rejoignit dans la salle de bains.
Elle essuya délicatement les taches et pansa les blessures.
Elle ne parut pas choquée par le sang, elle comprenait. Elle faisait partie de ceux qui pensent que rien ne sert de parler quand la douleur est forte. Louise n’avait pas eu la chance d’être mère, mais elle en avait clairement l’instinct. Elle prit la petite contre elle, sans un regard pour la robe de nuit rosie et lui raconta encore une fois sa naissance, ses premiers pas, sa première purée, ses premiers mots. Tous ces moments auxquels elle avait assisté de loin, comme la Louise qui s’occupe de tenir la maison. Avec des mots simples, Louise lui murmura que la suite n’était pas toute tracée, qu’elle ne serait pas toute seule. Rose n’écouta pas vraiment ce soir-là
mais une partie d’elle se laissa imprégner par la mélodie de cette phrase répétée encore et encore, telle une prière destinée à influencer le cours de son histoire : « S’il te plaît, laisse les autres t’aimer. »
Louise veilla l’enfant. Son corps imposant, allongé aux côtés de celui de Rose, débordait du petit lit. Elle n’avait pas voulu entamer le confort de la petite et prendre la place que sa corpulence d’adulte bien portante méritait. Le cadre du lit lui scindait le dos, une douleur bien légère face à la tragédie qui se jouait sous ses yeux. Elle caressa les cheveux de Rose comme elle l’aurait fait avec sa propre fille, elle la regarda respirer et goûta à ces minutes rares et précieuses. Elle pensa à nouveau aux derniers mots d’Ernest Jaco. « Pas de famille pour les parents Campion. Personne pour hériter de l’argent ou de l’enfant. Le tout serait donc placé. Rose dans un orphelinat du coin pour continuer sa scolarité dans le même établissement et l’argent de la famille sur un compte en banque jusqu’à ses dix-huit ans. »
Louise aurait aimé garder Rose contre elle pour la protéger mais de quel droit pouvait-elle se prévaloir ? Aucun lien de sang, aucun écrit des parents. Elle avait beau connaître chaque détail de la vie de Rose, au regard de la loi, elle n’était personne. Au petit matin, elle habilla l’enfant, boucla sa valise et lui fit ses adieux.
Rose franchit le portail de l’école et parcourut le chemin jusqu’à sa classe, les yeux rivés sur ses chaussures. Le temps était gris mais sec. Inutile de lever la tête, elle connaissait par cœur le chemin. Elle se concentra sur le bruit du gravier se dispersant sous la pression de ses pas et décida d’aller directement s’installer en classe. Sa maîtresse était une longue perche toute fine, les cheveux noués dans un chignon serré. Depuis sa chaise, c’est d’ailleurs tout ce que Rose pouvait apercevoir à cet instant précis. Madame Geneviève était derrière son bureau, la tête enfouie dans son cartable et en remuait le contenu, ses lunettes perchées sur le bout de son nez. Elle sortait de temps à autre un objet et restait concentrée sur sa tâche, sans même un regard pour ses élèves qui venaient s’asseoir au compte-gouttes dans la classe. Tant mieux, se dit Rose, en tripotant les boutons de son gilet bleu marine. Elle avait hâte que sa maîtresse commence pour penser à autre chose. Elle craignait les autres et les questions qu’ils pourraient lui poser. Avec ses pieds posés à plat sur le sol, son buste légèrement en avant et ses cheveux en bataille, elle paraissait sur le départ d’une course.
Rose avait beau réfléchir, elle ne comprenait pas ce qui avait pu se passer. Où étaient-ils partis ? Comment avaient-ils pu disparaître sans faire de bruit ? Sans laisser de trace ? Leurs voitures étaient toujours garées devant le vieux garage. Le sac de sa maman était pendu dans l’entrée. Leurs manteaux aussi. On était à la belle saison mais quand même ! « On aurait pu croire à un tour de magie », avait lancé maladroitement un policier sans un regard pour la petite postée près de lui. Mais Rose savait déjà que la magie n’a droit de cité que dans ses rêves et qu’en aucun cas, elle ne pourrait arracher deux habitants à leur petite vie bien rangée.
Au-delà de ces questions, un détail la tracassait depuis quelques heures, il s’agissait presque d’une certitude. Elle n’avait pas osé en parler à la police ni à Louise. Personne n’avait cru bon l’interroger, on supposait qu’elle n’avait rien vu ni entendu. Il lui avait fallu du temps pour mettre le doigt sur ce qui la titillait. Pendant la nuit, elle avait profité du sommeil de Louise pour parcourir la maison malgré la fatigue et les émotions qui brouillaient son esprit. Tout avait l’air désespérément à sa place. Comment trouver une anomalie dans un univers tellement connu ? Par dépit, elle s’était recroquevillée dans un vieux fauteuil en cuir. Assise en boule face au lit de ses parents, elle tentait de se remémorer leurs derniers gestes. Non, il n’y avait rien de particulier. Elle devait remonter encore dans le temps, sur le fil ténu de ses souvenirs. Elle ne voulait pas aller dormir ce soir-là et s’était mise à sauter sur le grand lit, sa mère essayait de la raisonner et derrière elle, son père se préparait pour leur balade, enfilant une écharpe. Il paraissait sérieux, presque fâché.
Encore une fois, il laissait Gabrielle se débrouiller seule avec sa fille. L’image se figea soudain. Là ! Rose se redressa, elle avait perçu quelque chose dans ce tableau, derrière sa mère suppliante. Bien sûr ! Pourquoi n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? Avant la promenade, son père avait enlevé son bien le plus précieux pour ne pas risquer de l’abîmer. Une montre au mécanisme complexe qu’il remontait patiemment chaque matin à la main. Sa mère l’avait tant de fois taquiné sur sa dévotion pour un simple objet qui vous indique l’heure. Une montre que chaque génération se transmet depuis cent cinquante ans, geignait Charles pour se défendre. Un bien qui passe d’un valeureux Campion à un autre. Rose en était sûre maintenant. Comme pour chaque sortie, il l’avait enlevée et posée sur la table de nuit. Elle se leva d’un bond pour vérifier, passa la main sur le marbre lisse du chevet, puis regarda sous les meubles. Rien. C’est le tic-tac de la trotteuse qui manquait à la pièce. La montre avait disparu.
Sa réflexion fut interrompue par le brouhaha des élèves, un bruit de chaises et des bavardages confus. La classe allait commencer. Madame Geneviève se leva et prit position au centre de l’estrade, à l’endroit précis où elle donnait tous ses discours. Elle lissa sa jupe droite et se racla la gorge, autant de tentatives vaines de retarder un moment qu’elle redoutait.
— Mes enfants, un peu de silence s’il vous plaît. Il arrive une bien triste histoire à votre camarade Rose.
Rose sentit tous les regards se poser sur elle, puis se détourner rapidement pour ne pas l’embarrasser.
— Nous ne savons pas encore ni pourquoi ni comment, mais le papa et la maman de Rose ont disparu. On ignore où ils auraient pu se rendre.
Madame Geneviève saisit le regard inquiet de la chouchoute au premier rang et son discours fut détourné par lui.
— Je ne veux pas que vous ayez peur. C’est tout à fait exceptionnel... En fait, cela n’arrive jamais. Enfin presque jamais.
La maîtresse se tortillait les mains, en proie à un profond malaise. On ne vous prépare pas à ce genre de situation !
Que dire ? Elle se sentait perdue face à ces vingt paires d’yeux qui attendaient sagement la suite de sa déclaration.
— Donc, je disais : Rose traverse une épreuve difficile et nous devons l’épauler.
Pour la première fois, elle regarda la jeune élève et sentit les larmes lui chatouiller les yeux. Comme tout le monde, elle avait beaucoup d’affection pour la petite. Pas pour ses bons points, non, pour la chaleur et l’humour qu’elle distillait dans la classe. Dans tout groupe, chacun tient un rôle. Cela, Madame Geneviève l’avait bien compris après quelques années de métier. Et si Rose abandonnait le sien ? Il ne fallait pas y penser. On ne connaissait pas encore l’issue de cette affaire. Elle devait rester optimiste, surtout devant les enfants.
Madame Geneviève respira profondément et tenta de mettre de l’ordre dans ses émotions. La fin de son message était difficile et il lui faudrait du courage, beaucoup de courage.
Elle se répéta mentalement une injonction impossible à tenir quand on choisit de dédier sa vie aux enfants et qu’on les voit évoluer, jour après jour, pendant plusieurs années. Ne pas pleurer. Ne pas pleurer. Ne pas pleurer.
— Rose n’a pour l’instant plus de famille. Elle va être recueillie dans un orphelinat de la région en attendant que nous retrouvions ses parents.
Madame Geneviève tenta de prononcer cette dernière phrase avec tout l’optimisme qu’elle pouvait trouver en elle en ce début de journée difficile.
— Je pense que, dans l’attente, chacun de nous devrait se considérer sa famille et la traiter comme telle. Je compte sur vous les enfants. Rose, je suis là si tu as besoin de quelque chose.
Elle termina abruptement et passa à la leçon de calculs.
Madame Geneviève avait fait de son mieux, mais les enfants avaient déjà compris en voyant leur camarade arriver à l’école que tout serait différent. Ils avaient vu Rose traverser la cour de récréation et avaient fait un premier pas vers elle, voulant enfin comprendre pourquoi les adultes étaient dans tous leurs états depuis hier. Mais même chez un enfant la sagesse peut prendre le pas sur l’envie. Les enfants du village ont eu tout le temps de s’intéresser à l’autre, leur activité principale consistant à regarder la vie s’écouler. Ils sont devenus experts dans le décryptage de regards, de gestes dérisoires ou de soupirs. Ils savent repérer quand papa est déçu par la vie ou quand maman renonce à elle-même.
Voir Rose trottiner en se faisant petite telle une souris, sentir qu’elle aurait préféré disparaître dans ses chaussures ou se cacher derrière son cartable, il ne leur en fallait pas plus pour décider d’offrir à Rose le droit d’être invisible. Ils pouvaient attendre et vivre avec une énigme de plus. Les mystères peuplaient déjà leur vie d’enfant. Pourquoi papa s’assied quand maman range ? Pourquoi maman préfère-t-elle jouer toute seule dans sa cuisine plutôt qu’avec nous dans le salon ? Pourquoi faut-il prendre un bain tous les jours alors qu’on se salit le lendemain et qu’il faut tout recommencer ?
Les camarades de Rose avaient envie de l’aider mais comment ? Lui dire « Rose on t’aime » alors qu’eux sont partis. Ils étaient perdants d’avance. Ils firent de leur mieux pour adoucir son quotidien : ne l’approcher que si vraiment nécessaire, lui parler de tout sauf de cela, faire comme si rien ne s’était passé parce que si rien n’est arrivé, cela signifie qu’ils ne sont pas partis. Et s’ils ne sont pas partis alors Rose est toujours un soleil. Pour eux. Et puis surtout pour elle.
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