Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 21 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 18

 

Le 3 juillet 2012

J’ouvre la lettre, signet improvisé du carnet intime de ma mère. Mes mains tremblent et il me faut un instant pour calmer mon trouble. Mes yeux s’y mettent aussi. Brouillés par l’émotion, ils m’offrent une image floue. Je respire profondément et décide de commencer par la lettre. Elle ne contient ni date ni lieu. Seules quelques lignes y figurent. Je suis bien déterminée à les lire, mais l’émotion et les tremblements les mélangent. J’ai attendu toute ma vie une explication. Le mystère de la disparition de mes parents a drainé mon énergie, à force de ressasser les mêmes interrogations. Je suis fatiguée et je veux savoir ! Voilà que je suis peut-être sur le point d’éclaircir cette énigme et je reste bêtement incapable de lire quelques mots. J’ai compris leur importance à la seconde où j’ai ouvert la lettre. J’ai reconnu le papier soyeux et l’écriture souple. Ils sont identiques à ceux qui m’annonçaient : « Je vous ai cherchée longtemps. Ils ne sont pas partis. » Ma respiration se fait plus régulière. Je cligne des yeux pour recouvrer une vision nette et les premiers mots se dessinent désormais clairement. Je vais enfin savoir.

 

Ma chère Rose,

J’avais une tâche difficile. Choisir le bon moment pour te transmettre ce carnet. J’imagine que suite à la disparition de tes parents, ta vie a été construite sur les doutes et les questions. Sur un fond de tristesse certainement aussi. Je me permets de te tutoyer car j’ai l’impression de te connaître depuis toujours.

J’ai choisi aujourd’hui. J’espère qu’il n’est ni trop tôt ni trop tard sinon, d’avance, je te fais mes excuses d’avoir mal estimé. Ce n’est pas par manque d’affection, sache-le. J’ai beaucoup hésité à le lire avant de te l’envoyer. Une partie de moi voulait s’assurer que le contenu était inoffensif afin de ne pas abîmer davantage un lien qui avait déjà été tant malmené. Je crois que j’étais aussi curieux d’en savoir plus...

J’avoue avoir ouvert le carnet et lu la première page pour le refermer aussitôt. J’ignore ce que tu apprendras en le lisant. J’espère qu’il viendra prolonger le temps de la lecture une relation prématurément avortée. Je rêve qu’il puisse t’emporter là, près d’elle, et te donner le sentiment, au moins un court instant, d’avoir une maman.

Une personne qui te veut du bien

Je retourne le papier, le verso est vierge. Mon souffle est à nouveau plus rapide. Je suis partagée entre un désir puissant de rencontrer cet inconnu et une peur d’être manipulée. Pire, agressée par un tordu. Une personne qui me veut du bien ? J’adore ! Mais qui donc se présenterait comme cela ? Qui prendrait tout ce temps pour m’amener précautionneusement vers une révélation que j’attends depuis seize ans ? Est-ce que le porteur de l’enveloppe et l’auteur de ces messages sont la même personne ? Secrètement, je l’espère car son visage m’inspirait confiance. Quand je tente de m’en souvenir, une sensation bizarre mais chaleureuse m’envahit. Une impression de déjà vu. Ses traits respirent l’honnêteté. Et je ne dis pas cela parce qu’il est beau. Non, bien entendu, je suis beaucoup plus objective que cela...

Je ne suis pas la bonne personne pour ce genre de divertissement. Mon impatience légendaire me rend mauvaise joueuse. Il a toutes les cartes en main et je ne peux me résoudre qu’à une seule attitude : attendre la suite de l’histoire...

J’ouvre le journal et tombe par hasard sur cette première ligne « cher journal adoré ». Je lis la page d’une traite, bouleversée de la découvrir.

 

New York, le 6 juillet 1988

 

Cher journal adoré,

New York est tellement excitant ! Oui, je sais, je m’emporte facilement. L’excès d’enthousiasme est un de mes gros défauts. Mais, il y a pire non ? Et puis ce sont mes derniers mois de folie avant une vie de femme rangée. Charles Campion m’a demandée en mariage l’année passée et la tradition veut que les fiançailles ne s’éternisent pas. Charles est un homme sérieux, raisonnable, pas le style à s’amouracher de la première venue. Non, plutôt le genre à prendre un engagement et à mourir avec...

En bref, il est l’exact opposé de mon père. Ce lâche a choisi de partir alors que j’étais encore dans le ventre de ma mère, pour une blonde aux gros seins, paraît-il ! Tellement cliché...

Je me suis souvent demandée pourquoi il ne m’avait pas fait la politesse de m’attendre, au moins pour me dire au revoir de vive voix. Son départ a bouleversé ma mère à tel point qu’elle n’a plus jamais osé approcher un autre homme. Je l’ai surprise tant de fois au bord des larmes, seule face à sa fille.

Elle a tout fait pour m’offrir une enfance heureuse mais les questions laissées derrière lui ont continué de l’user... C’est vrai qu’on est bien fragile avec un gros ventre. Devenir maman seule, dès le départ, batailler des mois pour que je fasse mes nuits, se sentir à bout de forces, lessivée et se dire qu’il faut continuer.

J’ai souffert de la voir ainsi, parce que vois-tu cher journal, ma mère est quelqu’un de bien. La preuve, je suis tout ce qu’elle a de plus précieux et elle m’envoie à l’autre bout de la planète découvrir la vie. Elle a toujours été généreuse, faisant passer mon bonheur avant toute chose. Elle ne s’est pas étendue sur le départ de mon père, comme elle aurait pu le faire. Ce sont les voisins qui m’ont dit que la coupable était une blonde aux gros seins. Je ne sais même pas si c’est vrai.

Elle ne l’a même jamais critiqué. Je crois qu’elle espérait secrètement qu’un jour, il revienne. Au moins pour moi. Pour me connaître. Il fallait lui laisser la porte ouverte en préservant une image énigmatique, à défaut de pouvoir être positive. J’ai terriblement aimé ma mère pour cela. Dès que j’ai été en âge de comprendre la subtilité de son choix, j’ai été touchée par la force qui s’en dégageait. Je suis fière d’être sa fille. Et cela m’a donné l’espoir que je pourrais devenir à mon tour quelqu’un de bien qui ferait de beaux choix. J’avais cinquante pour cent de mes gènes qui orienteraient mes pas en ce sens et j’étais persuadée que l’éducation, son influence et son exemple suffiraient à convaincre les cinquante pour cent restants. Je crois que c’est cela qui m’a sauvée car la perte de mon père ne m’a pas laissée indemne. J’ai dû lutter pour me construire. Son absence a longtemps été tatouée dans ma peau et transpire dans certaines de mes décisions.

Ma mère est d’ailleurs convaincue que Charles en est une. Un choix guidé par le départ de mon père. Elle appelle Charles Monsieur plan plan. Cela la fait rire. Puis elle finit toujours par me dire que de toute façon, un choix n’est pas définitif, il est ce que l’on en fait.

Good night cher journal

 

Je ne reconnais pas ma mère, ce ton, ce langage léger et franc. Cet enthousiasme peu contrôlé. Je n’ai vécu qu’avec la version introvertie et silencieuse, tant éloignée de celle que je découvre aujourd’hui. J’ai du mal à croire qu’il s’agit de la même personne. Je réalise que j’ignore tout de l’histoire de ma mère. Tous mes souvenirs tournent autour de moi et nos conversations avaient pour seuls sujets : ma vie, mon école, mes amis, mon bonheur.

Au-delà de ce mystère, j’en pressens un plus grand. Quelque chose m’échappe. Ce texte transforme la mère que j’ai connue, il la rend étrange, irréelle. Elle est si différente de la jeune femme enjouée qui clame son amour pour sa mère.

J’aimerais mettre le doigt sur ce qui me tracasse et dessiner le pont qui relierait ces deux femmes, séparées de seulement quelques années.

Je tourne la page, impatiente.

 

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