Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 34 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 9

 

Dans ma campagne, le 30 novembre 1988

 

Cher journal,

New York est loin et mon être s’est endormi. Dans la brume, j’ai uni mon destin à l’homme que j’apprécie. Je crois que c’est la phrase la plus douloureuse qu’une femme puisse écrire. Il y avait tant de bonnes raisons de renoncer et pourtant, j’ai dit oui. Charles se tenait bien droit dans son costume impeccable, les bras plaqués contre son corps mince, pratiquement au garde-à-vous. En prononçant ce oui, j’ai tourné la tête vers lui, cherchant un regard, un sourire, un soutien. En retour, j’ai reçu ce profil immobile, projeté droit devant, comme s’il était seul à se marier ce jour-là. C’était tout Charles, accomplissant son devoir toujours comme il le faut mais jamais comme il le sent. J’ai mis cette rigidité sur le compte de la nervosité, me mentant à moi-même une nouvelle fois et je me suis concentrée sur mon secret. Ce merveilleux secret. Un choix n’est finalement ni bon ni mauvais, il est ce que l’on en fait, me suis-je répété tout bas.

Le soir des noces, Charles s’est allongé près de moi, raide et surpris par mes pieds froids. J’avais pitié de son malaise.

Comment l’aider tout en lui laissant l’initiative ? J’ai éteint la lumière et attendu les yeux ouverts. Pour patienter, je contemplais les ombres jouer sur le plafond de notre chambre, imaginant formes et histoires pour m’éloigner de la mienne. J’entendais sa respiration à mes côtés, le pauvre, il n’osait même pas me toucher. C’est terrible quand on y pense, un tel manque de liberté, nous étions deux prisonniers de ce lit, contraints à une issue que nos corps refusaient. Les minutes se sont écoulées telles des heures et le film muet projeté par la lune commençait à me lasser. J’ai touché sa main pour l’encourager et il l’a saisie comme s’il était sur le point de tomber. La peur dominerait cette première nuit, j’ai accepté mon sort et me suis tournée vers lui. C’était pour un rêve plus grand. J’ai caressé son bras et je l’ai aidé à trouver les gestes. Fidèle à lui-même, il a suivi les instructions et en a fait sa routine. Il n’a rien dit et l’acte s’est clôturé dans un silence complet.

Ses bras mous ont tenté de m’entourer, une façon de me remercier je suppose ? Ou peut-être voulait-il me rappeler qu’à sa manière il m’aimait ? Je l’ignore. Dans ma vie américaine, j’avais vécu une liberté infinie et des gestes vivants et je me retrouvais maintenant cloîtrée dans cette grande maison, mon destin scellé à celui d’un être sec. J’ai pleuré à cette pensée. Cela n’a pas duré longtemps, nous étions épuisés par une journée de festivités et de mondanités.

J’ai tenté de pleurer sans bruit pour ne pas le froisser. Malgré mes précautions, je crois que Charles m’a entendue. Peut-être a-t-il cru que mes larmes étaient une évaluation de sa performance ? J’espère que non, personne ne mérite cela.

Bien sûr, cela n’avait pas été transcendant. Il aurait fallu pour cela que nos êtres participent. Au lieu de cela, ils s’étaient tapis dans l’ombre, craintifs. Les mains de Charles avaient parcouru mon corps, plus par obligation que par envie, croyant qu’il fallait bien passer par là pour actionner les codes du passage secret. J’aurais dû lui dire que mes larmes n’étaient pas la note que j’accordais à un élève peu méritant, mais notre relation semblait inéluctablement se construire sur les non-dits et je n’ai pas trouvé la force de lutter contre. J’ai tapoté sa main légèrement pour tenter de le rassurer mais je pense que c’était pire que tout. Je n’aurais pas osé tapoter la main de John avant nos quatre-vingts ans et encore !

Le lendemain, je me suis réveillée dans cette nouvelle maison et j’ai découvert ma vie de femme mariée. Je connaissais mon objectif et il fallait que je m’y attelle, dès le départ. Je me suis levée et j’ai décidé d’être heureuse.

Accepter mon choix pour en faire un choix fabuleux. J’ai vite compris que Charles serait un homme absent. Une nuit de noces avec lui m’avait suffi et ce premier matin avait confirmé mon intuition. En m’unissant à cet homme, j’avais surtout épousé la solitude et ce petit déjeuner seule face à l’assiette de porcelaine ornée de papillons bleus fut un premier rendez-vous avec mon épousée. Au fond, comment étais-je en solitude ? Pourrais-je m’y habituer ? Mon esprit n’eut pas le temps de former une réponse car Louise est entrée dans la cuisine, essoufflée et les joues rouges. Elle s’est excusée pour son retard. J’ignorais que je l’attendais. J’ai trouvé cela comique qu’elle doive détailler les raisons de sa présence alors que j’étais apparemment son employeur. Une première blague de Charles, involontaire malheureusement. Il n’avait pas cru bon de me demander mon avis ou même de m’avertir.

Je suppose que dans sa famille, la bonne à tout faire est livrée avec la maison, un genre de kit de survie pour la jeune mariée.

J’ai tout de suite vu en Louise une compagne agréable pour les années à venir, elle était forte et d’une simplicité désarmante. Sa personnalité semblait s’adapter en tout point à la mienne. Était-ce naturel ou un attribut de la fonction ?

Sans doute un peu des deux. Elle ne réfléchissait pas ou peu avant de parler et la fraîcheur me manquait. Elle lisait entre les lignes et j’étais souvent peu encline à m’expliquer. Mais surtout, elle était chaleureuse et il en fallait de la chaleur pour ranimer la flamme de notre foyer gelé. Cette première matinée de femme mariée, je l’ai donc passée avec Louise.

Elle avait beaucoup à faire dans notre demeure qui comptait une quinzaine de pièces. Un travail sans fin, le mythe de Sisyphe se matérialisant sous mes yeux. Je me sentais un peu perdue dans cette grande bâtisse et Charles avait omis de nous présenter, nous, le contenu et le contenant.

Humblement, j’ai donc demandé à Louise de me faire visiter ma maison et je crois que c’est à ce moment-là que l’appréciation est devenue réciproque.

Nous avons initié ce périple particulier, elle me présentant les mérites des lieux comme le guide passionné d’un musée et moi aspirant à une intimité avec ces briques pour compenser celle que je ne trouverais pas dans la chair. Avide d’en savoir plus, je la suivais de pièce en pièce. Elle attirait mon attention sur une frise, m’expliquait l’histoire d’une vieille cheminée, s’émerveillait devant le carrelage ancien de l’entrée.

Une fois notre visite achevée, je l’ai observée s’occuper de nos vêtements, prendre soin des meubles, vernir les sols ternis. Constante et efficace. Contempler ces gestes ordinaires me rassurait, ils créaient un pont entre ma solitude et le monde réel, me maintenant en vie malgré mon union funeste. Spectatrice captivée, je me tenais là, assise, recroquevillée sur moi-même dans un vieux fauteuil en cuir.

Elle s’affairait autour d’une table en bois quand j’ai réalisé que je me sentais bien, ici, dans l’odeur de pin qui taquinait mes narines. Comme si la bâtisse, Louise et moi nous étions mutuellement adoptées, créant une famille d’un genre nouveau.

Les journées se sont succédé avec une lenteur peu commune, chacune ayant toutefois le mérite de me rapprocher de la nouvelle. Elles se déroulent sans surprise, rythmées par les repas, pris seule ou accompagnée selon l’humeur de Charles, les promenades, les histoires de Louise et depuis peu, quelques siestes improvisées. Mon époux reste pour moi un mystère. Il vaque à ses multiples occupations selon un horaire précis, un programme journalier qu’il s’attache à réaliser minutieusement. Pourquoi ? Je l’ignore. Il semble légèrement pressé, donnant une grande importance à une valse quotidienne qui ne paraît jamais aboutir. Ses baisers ponctuent ma journée tel un métronome marquant une mélodie joyeuse. Au début, j’ai cru à une blague. Avait-il réglé un réveil pour lui rappeler d’aimer sa femme ? Cela amusait beaucoup Louise que je la prévienne, un sourire en coin : « Attention dans deux minutes, je vais être embrassée ! » J’avais pris le parti d’en rire, comprenant doucement que Charles ne pourrait exister autrement que dans un tissu de routines. Peut-être sa façon à lui de gérer l’angoisse de devenir prématurément un homme respectable.

J’aurais aimé éclaircir cette énigme, comprendre mieux l’homme qui m’avait choisie pour partager son existence.

Finalement, nous étions deux êtres humains, avec nos failles et nos limites, nous pouvions décider de fonder cette équipe, chacun palliant les fragilités de l’autre, comme deux pièces d’un même puzzle. Je crains que cette ambition soit pour une autre vie, un autre couple car dans celle-ci, notre lien se tisse d’échanges par bribes et onomatopées, insuffisants pour joliment s’aimer...

 

J’en avais des choses à te raconter pour combler une absence de quelques semaines. Mais il y a une nouvelle, plus importante que tout autre, qui me pousse à prendre la plume.

Je sentais la fatigue envahir progressivement mes journées et j’ai d’abord cru à une certaine lassitude bien légitime. Même en y mettant du mien, l’atterrissage dans cet univers austère était un défi pour la femme indépendante qui avait quitté New York. Mais non, ce n’était pas cela. Le médecin l’a confirmé aujourd’hui. Un petit être est venu se planter au creux de mon ventre et a choisi de s’accrocher. Rien que pour cela, je l’aime déjà. Charles est ému, cet enfant tient du miracle pour la branche Campion qui conçoit difficilement. Pour moi, ce bébé est une évidence. Et le cadeau qui donne sens à ma vie.

 

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