Une vie à t'attendre
Chapitre 18
Le 26 juillet 2017
Chère Rose,
J’aurais dû prendre la plume depuis longtemps pour te raconter la soirée d’été qui a mis fin abruptement à ton enfance.
Un groupe sanguin est souvent anodin. Il nous dit peu de choses, surtout à moi qui n’ai jamais porté grand intérêt à la science. Il fallait donc que différents éléments se combinent pour que ce groupe sanguin prenne un sens particulier. Une émission de télévision sur ce thème, ouvrir une enveloppe et pour une fois m’intéresser aux résultats qu’elle contient.
Quelle était la probabilité qu’ils soient réunis en peu de temps ? Que je découvre que tu es O positif et comprenne qu’il est impossible scientifiquement que je sois ton père.
Pour être honnête avec toi, je me suis plusieurs fois demandé comment nous avions pu te concevoir si facilement sans jamais parvenir à t’offrir une fratrie. Je t’observais vivre, bouger, parler et je ne retrouvais rien de l’homme que je suis.
Tu as vingt-sept ans aujourd’hui, presque l’âge de Gabrielle lorsqu’elle prit la décision de partir avec toi pour vivre son grand amour. C’est ma découverte qui a tout précipité.
Aurais-je dû me taire et contribuer à la valse des non-dits que nous dansions si bien avec ta mère ? Si j’avais pu dissimuler ma confusion à la lecture de tes résultats sanguins, elle n’aurait peut-être pas eu le courage de tout me révéler et de mettre un terme à notre morne relation. Mais pour une fois dans mon existence, c’est l’émotion qui a triomphé et j’ai hurlé ma peine d’avoir été trompé. L’acte datait mais la trahison avait été permanente, elle m’avait laissé t’aimer tel un père et son amour pour John n’avait jamais faibli. Avec quelle force devait-elle l’aimer pour que quelques rencontres animent le feu pendant quasi une décennie ? J’étais détruit et mon corps sans énergie ne pouvait plus faire semblant. J’avais consacré ma vie à entretenir une image qui n’avait pas conquis et j’étais épuisé. Pour la première fois, je voulais crier qui j’étais et ce cri m’entraîna vers ma perte.
Le soir de notre disparition, nous étions près du fleuve pour parler de ce que je venais de découvrir. La discussion promettait d’être animée alors nous avions choisi de nous éloigner de la maison pour éviter de te réveiller. Elle était belle dans sa longue jupe en lin et ce chemisier léger. Le visage de Gabrielle avait un éclat différent, sans doute celui de l’amour naissant. Son regard brillait et la sérénité avait gagné son corps qui se dessinait gracieusement dans le paysage vert de la campagne. Notre rendez-vous aurait pu ressembler à celui d’amoureux tant le lieu était romantique, le bruit de l’eau qui coulait avec force là plus bas, les arbres partout autour de nous en seuls témoins et ce soleil qui descendait doucement dans le ciel. Elle se tenait debout devant moi, prête à accueillir la foudre. J’ai hurlé ma douleur quand elle m’a tout révélé. Je ne pouvais plus la regarder, celle qu’à ma façon j’avais tant aimée. Furieux et meurtri, je me suis retourné et c’est là qu’elle a eu ce geste qui l’a poussée vers sa fin. Elle a avancé la main pour la poser sur mon épaule, en signe de réconfort et ma réaction l’a tuée.
Car vois-tu ma petite Rose, quand dans un mouvement de colère, j’ai rejeté la main de ta mère, je n’aurais pas imaginé la suite. Mon refus était ferme mais pas de quoi la faire vaciller, je te le jure, aucune part de moi n’a jamais souhaité sa mort. Que faut-il de malchance pour que mon geste la fasse chanceler et qu’elle trébuche se prenant le pied dans une ronce ? Que son centre de gravité la porte légèrement vers l’arrière, que tentant de retrouver l’équilibre, elle pose l’autre pied sur une terre humide et que celui-ci glisse à nouveau, précipitant une chute dont je ne serais même pas témoin. Car même en entendant ses cris de terreur, je croyais encore, homme bien égocentrique, que c’était la peur de tout perdre. Moi, je restais le dos tourné, orgueilleux. Je refusais qu’elle lise la souffrance sur un visage qu’elle n’était jamais parvenue à aimer. Elle, elle hurlait car elle avait compris où le mouvement l’emportait. Elle savait qu’en tombant elle te perdait et comme toute mère, tu fus sans doute la dernière image projetée sur l’écran de sa vie. Ta naissance, ton premier sourire, ton dernier baiser ou le jour futur de ton mariage ? Nul ne sait ce qu’elle contemplait quand sa tête a heurté la pierre, là dans ce fleuve turbulent. Il me fallut un moment pour comprendre et ce fut ma deuxième erreur. J’ai pris trop de temps pour me retourner. J’étais blessé et je ne voulais plus la voir. Puis il y eut ce silence et j’ai cru simplement qu’elle s’était calmée. Après quelques minutes, j’ai repris mes esprits et je l’ai appelée. Gabrielle. En réponse, le courant qui se propage avec force.
Après trop longtemps, j’ai enfin osé la regarder et elle avait disparu. J’ai avancé, donnant soudain un autre sens à ses cris désespérés et c’est là que j’ai compris, en voyant son écharpe sur le sol et son corps volatilisé. En une seconde, j’ai imaginé la chute vertigineuse, l’impact de sa tête sur la roche dure et la fin de toutes ses belles idées. Il n’y avait rien à la surface de l’eau, elle avait dû mourir sur le coup, puis ballotée entre les remous, le courant l’aura rapidement aspirée vers le fond et emportée avec lui comme sa possession. Mon premier élan a été de sauter puis je me suis ravisé. Plusieurs longues minutes s’étaient écoulées, il était certainement trop tard. J’ai tenté de sonder les profondeurs pour la localiser mais il n’y avait que des pierres et des algues puis le fleuve qui s’engage dans ce tunnel sous le pont, un siphon qui l’aurait achevée si sa chute ne l’avait pas déjà fait. Pour n’importe quel homme, sauter aurait signifié risquer sa vie. Pour moi, c’était pire.
C’était du suicide. Effrayé par l’eau depuis toujours, je n’avais pas appris à nager. Une honte pour ma famille de sportifs, une honte qui aura condamné ta mère définitivement. Alors j’ai fait le pire choix qu’un homme puisse faire, j’ai préféré ma vie à la sienne.
C’est détruit et furieux que j’ai fui le pays le lendemain.
Arnold Lepage, un conseil de mon père, avait tout planifié.
Cet homme âgé avait deux grands atouts : un esprit vif et un carnet d’adresses riche en contacts de tout genre. J’étais persuadé d’être accusé de meurtre si je restais là et il ne m’avait pas donné tort, j’avais un mobile et j’étais l’unique témoin d’une scène tragique. J’aurais pu tenter le mensonge mais j’étais un homme faible. Et comment prétendre ignorer comment ma Gabrielle avait disparu alors que cette image des flots agités était gravée dans ma mémoire et me traumatisait chaque seconde ? L’émotion m’aurait rattrapé et la peur de ces quatre murs qui se resserreraient inévitablement autour de moi aurait gagné. J’ai toujours été angoissé et c’est ce qui m’a perdu une nouvelle fois.
Et puis, pour être honnête, il m’aurait été impossible de vivre avec toi. Ton visage n’aurait été qu’un rappel permanent de tout ce que j’avais raté. À travers lui, je voyais désormais celui d’un autre qui avait su se faire aimer follement. Un amant qui avait été le seul à pouvoir lui donner un enfant. Une souffrance bien trop grande pour l’anxieux que je suis. Tout mon corps tremblait rien qu’en t’imaginant, de peur, de rage, de tristesse et de honte aussi. Et même si je revenais en échappant à la prison, tout le monde saurait que je suis définitivement bon à rien, incapable de garder en vie une épouse que je n’étais même pas parvenu à engrosser !
Arnold m’avait fait asseoir à cette vieille table en bois. Le ton de sa voix était calme, presque doux. Il m’expliqua en quelques mots la nécessité de me garantir mon statut de rentier car il me voyait mal travailler. Il ajouta qu’il fallait d’agir vite si nous ne voulions pas attirer les soupçons. J’ai écouté, silencieux, abasourdi de le voir concevoir une stratégie si habilement, comme s’il connaissait parfaitement les gestes à poser dans ce genre de situation. Avait-il eu besoin d’élaborer ce type de scénario pour mon père ? Je n’osais même pas y penser... Les décès de mon enfance se présentaient soudain sous des dehors suspicieux.
Arnold était allé droit au but. Je devais décider quelles propriétés seraient vendues en urgence pour subvenir à mes besoins. En réalité, ma liberté était limitée, nous devions opter pour celles situées dans des pays moins regardants pour les formalités légales. Le vieux conseil déclara immédiatement avoir des contacts dans trois pays où étaient localisées certaines propriétés. Il laissa sous-entendre que seuls ces intermédiaires pourraient permettre une vente rapide et surtout, point délicat dans notre plan, une inscription rétroactive du transfert de la propriété. La vente devait dater d’un à trois mois avant ma disparition pour ne pas être une preuve évidente de ma survie et de mon éventuelle culpabilité. Mon choix fut donc de convenance et en une minute, je décidai comment briser l’empire construit par plusieurs générations.
Arnold créa cette association du Grand Pardon pour recueillir les gains. Il ne manquait pas d’humour ! La fortune amassée me permettrait de vivre aisément jusqu’à ma mort. Le reste, je te le laissais, ma façon à moi de m’excuser. Oui, je sais c’est dérisoire. Arnold m’autorisa un passage à la maison, dans la nuit noire. Je n’avais que quelques minutes pour faire mes adieux au seul endroit au monde capable d’apaiser mes angoisses. J’ai pris l’argent dans le coffre, quelques médicaments et affaires et en passant devant ma table de nuit, j’ai craqué et saisi la montre que chaque génération s’était transmise, même si je craignais que ce détail me perde. Tout dans mon être me dissociait de la lignée Campion, seul ce trophée témoignait de mon appartenance.
Pendant des années, je me suis détesté de t’avoir abandonnée cette nuit-là, mais animé d’une haine profonde à l’égard de ta mère et de tout ce qu’elle m’avait apporté, c’était devenu l’unique voie possible pour moi.
Tu mérites de connaître toute la vérité. J’avais voulu te revoir de loin, peut-être pour égoïstement admirer en toi la Gabrielle qui s’épanouissait. Tu lui ressembles tellement. Je ne voulais pas faire intrusion dans ta vie ainsi, je souhaitais juste t’observer, cela faisait tant d’années que j’attendais ce moment et je n’avais pas pensé que tu pourrais m’apercevoir, ni même me reconnaître. Seulement une fois, m’étais-je promis. Mais quand je t’ai vue, j’ai compris le monstre que j’avais été. Dans ma souffrance, j’avais oublié que tu es toi aussi un être humain. Pardon pour le marché. Pardon pour tout.
J’espère que tu ne verras pas dans ma fuite une preuve que tu n’es pas aimable, mon départ parle beaucoup plus de moi que de toi parce que qu’est-ce qu’il faut être con pour manquer d’amour pour son enfant, même sans lien de sang.
Je suis un lâche Rose et j’ai raté ma vie à cause de cela. Je n’attends pas ton pardon, je voulais juste te libérer d’une énigme longue de plus de vingt ans.
Charles Campion, celui qui aurait tant aimé être quelqu’un, par exemple ton père.
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