Une vie à t'attendre
Chapitre 8
Le 5 juillet 2017
J’effleure le reliquat des pages déchirées et ferme les yeux pour tenter de déceler le secret qu’elles dissimulent. Combien de pages ont été arrachées ? Deux, trois, cinq ? Chaque année en renouvelant la lecture du journal de ma mère, cette partie m’intrigue, me saisit par les tripes pour ne relâcher sa prise que quelques jours plus tard. Je suis face à une énigme et cette absence inexpliquée prend progressivement plus de place que n’importe quelle autre confidence car, au fond de moi, je rêve qu’elle recèle un nouveau mystère qui, comme chaque révélation, ressusciterait pour un temps ma mère.
La première fois, la découverte des pages manquantes avait pourtant été frustrante. Je m’étais attachée à son périple new-yorkais et étais impatiente de lire la suite de l’histoire. On m’avait enlevé la fin d’un bon roman et surtout, une opportunité de toucher du bout des doigts le bonheur de ma mère. M’approcher de ce John, le voir se construire et prendre le temps de connaître l’homme qui l’avait rendue vivante. Quel choc de me retrouver soudain plongée dans l’atmosphère austère qui entourait son retour à la maison.
Avec les années, j’ai accumulé des dizaines d’hypothèses pour expliquer ces pages arrachées. De la plus banale à la plus complexe. Au début, je pensais à quelques ratures ou à une expérience déplaisante qu’elle voulait oublier. Puis, je me suis aventurée plus loin, je l’imaginais dans les rues de New York, assise sur un escalier ou accoudée à un bar, un inconnu la voit griffonner dans son journal et la supplie de le dépanner de quelques pages. Non, ce n’est pas ça. Impossible, le récit semble bien manquer quelques épisodes. Après, j’ai vieilli et mes exigences ont grandi avec moi, une histoire renversante s’imposait pour être à la hauteur des autres révélations. Sinon pourquoi aurait-elle éliminé ces pages-là ?
Je ne vois qu’une raison, elles contiennent un secret, une chose inavouable. Si mon père tombait sur ce carnet, il aurait pu découvrir cette relation illicite et pourtant, elle l’avait laissé là. Que fallait-il pour qu’elle dissimule certaines confidences ?
Et pourquoi ne pas avoir tout enlevé et ne pas risquer de le blesser ? Parfois, j’aime croire que son geste était guidé par moi. Mon père, attaché à son petit monde rangé, ne se serait pas hasardé dans les tiroirs de ma mère. Mais moi ? Avait-elle perçu la personnalité d’une intrigante ? Voulait-elle m’adresser une déclaration faite de pages présentes et d’autres arrachées ? Un message que je serais seule apte à déchiffrer ? Me proposait-elle un jeu de piste vieux de dizaines d’années, les indices éparpillés dans des gestes et des regards que j’ai oubliés ? L’envie d’y croire ne manquait pas...
Et si j’avais raison, pourquoi devais-je découvrir cette histoire d’amour sans en connaître l’issue ? Ou étais-je censée poursuivre ma quête de vérité jusqu’à trouver les pages manquantes ?
Chaque année, ces questions se posent et je remets l’ouvrage. Je m’évade une journée dans la demeure de mes parents, devenue aujourd’hui notre maison de campagne. Je m’installe sur la balancelle et tente de créer un récit digne de la plume de ma mère. Ce passage du carnet révèle la scénariste qui sommeille en moi et aucune histoire ne vient à bout d’un appétit féroce, je veux aller plus loin, habiter ma mère et comprendre les non-dits qui ont contribué à nos destins. Pendant quelques jours, tout devient possible. Je m’autorise ce rêve, être proche de ma mère, lui redonner vie et découvrir enfin ce qui se cache derrière les absentes.
Mon rituel est double. Il y a l’écriture d’une histoire pour combler le vide et puis une chasse au trésor. Peut-être les a-t-elle jetées, rendant cette recherche vaine, mais peu importe, le chemin compte autant que la quête. Il m’offre une journée en compagnie de ma mère et n’a-t-on pas droit à au moins une journée d’espoir par an ?
Telle une gamine, j’explore la maison. Tout est permis, caresser les murs d’une main minutieuse en quête d’une porte secrète, arpenter les couloirs à la recherche d’un espace ignoré, fouiller les recoins des greniers et caves en rêvant d’y trouver les pages coincées derrière une pile de vieux magazines. Un mantra scande mes gestes : « Où les as-tu mises maman ? » Avec le temps, mon champ d’expédition s’est rétréci, diminué graduellement par mes opérations annuelles. Chaque élément de la maison m’est désormais tellement familier qu’il en devient presque invisible et cette réalité m’oblige à avoir l’œil aguerri. Dans un domaine plus qu’exploité, difficile de débusquer la nouveauté alors je dois approcher cet intérieur comme si je le contemplais pour la première fois. Aiguiser mes sens pour qu’ils attirent mon attention sur une anomalie.
Je revois ma mère, un jour d’inspiration, tapisser ces murs avec ce papier-peint décoré de fleurs et d’oiseaux. Une façon de souhaiter la bienvenue à nos invités, me glisse-t-elle. Elle a disposé un large coussin et quelques livres sur le carrelage et, du haut de mes cinq ans, je la regarde couvrir progressivement la peinture foncée avec ce dessin chantant. Elle travaille tard et la lumière ne suffit plus à éclairer le grand hall mais elle continue malgré tout, le toucher compensant les faiblesses de la vue. Depuis mon coussin, je l’observe silencieusement. J’ai compris que mon statut de spectatrice dépendait avant tout de ma collaboration. Autrement formulé par ma mère : « Tu es une alliée ou tu es au lit. » Elle pose ses mains et semble offrir au mur une longue et patiente caresse destinée à lisser le papier. La tâche exige agilité et dextérité. Une fois la colle posée, elle bondit jusqu’à l’escabeau et les actions s’enchaînent alors à une vitesse maîtrisée : se hisser sur la pointe des pieds pour déposer tout contre le plafond l’extrémité du lé, allonger la bande sur sa longueur et passer ses mains pour éliminer les aspérités. Elle avance, aveugle mais confiante ; partiellement privée d’un sens, elle en intensifie un autre.
Mais oui, c’est cela ! Je dois me priver d’un sens pour en décupler un autre. Je décide de fermer les yeux et parcourir la maison une dernière fois aujourd’hui. Je commence par monter doucement le grand escalier qui me répond avec des grincements aigus. Je comprends que je suis arrivée sur la dernière marche, plus solide et statique sous mes pieds. Je me débarrasse de mes chaussures et j’entends l’une d’elle dévaler les escaliers. Les sons sont modifiés, d’une précision accrue. Je tente de m’avancer, les bras ouverts de part et d’autre, ma main gauche frôle le mur et la droite reste dans le vide. Le plancher est doux sous mes pieds nus. J’avance lentement comme si cette obscurité nouvelle rendait dangereux un univers parfaitement maîtrisé. Un parfum vient chatouiller mes narines, je l’avais ignoré lors de ma première exploration, une pointe de lavande noyée dans une chimie complexe. Le tout diffuse un rendu artificiel, se partageant entre effluves fades et plus pointues, cliniques. J’ai dû marcher quelques mètres et il est bientôt temps de tourner.
Mon cerveau tente d’afficher un plan précis en trois dimensions mais mes orteils fracassés contre le mur témoignent de ses limites. Je prends à gauche, clopinant le temps que la douleur s’estompe. Au fond de ce couloir, il y a ma chambre d’enfant et sur le chemin, l’ancienne chambre de mes parents, les chambres d’amis, notre salle de bains, les pièces redistribuées au gré des naissances de mes enfants.
Mes pas font maintenant chanter les lattes du parquet. Il s’agit d’un chant uniforme, monocorde et je me surprends même à perdre de l’intérêt pour ce jeu lorsqu’un son me rappelle à l’ordre. Il est différent des autres et a animé mes couchers d’enfant. Une vieille latte en bois que René n’a jamais pris la peine de remplacer. Je fais marche arrière et le son résonne à nouveau dans la maison silencieuse.
Mon cœur s’agite et, avant même d’avoir ouvert les yeux, je suis à genoux, les mains courant sur le parquet à la recherche de la latte singulière.
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