Une vie à t'attendre
Chapitre 11
Automne 1997
C’est un mardi qu’une succession de décisions prises à la légère vinrent bousculer l’univers de Rose. Deux années s’étaient écoulées depuis le départ de ses parents et elle avait fait de son mieux pour s’adapter à sa nouvelle vie. S’appuyer sur Henri pour grandir tel un jeune arbre sur son tuteur, se concentrer sur la joie de Lucie et la force d’Oscar, autant de repères qu’elle avait su trouver dans son quotidien bouleversé. Rose savait désormais mener seule la valse des corvées et tâches qui la guidaient du lever au coucher et appréciait le rythme régulier de la vie en communauté. Tout semblait se dérouler au ralenti car, parmi les dizaines de pensionnaires, il y avait toujours au moins un retardataire, une garantie permanente de pouvoir prendre son temps.
Ce matin-là, elle se rendit dans le hall pour partir à l’école et surprit une conversation animée entre le chauffeur du bus et le directeur de l’orphelinat, deux hommes qui ne se refusaient pas grand-chose comme en témoignaient leurs silhouettes arrondies. Leurs gestes agitaient quelques amas de graisse et Rose était plus absorbée par cette danse des chairs que par les mots qui s’échangeaient devant elle.
— Oui, monsieur le directeur, mais je fais de mon mieux ! larmoyait le chauffeur en se grattant le menton.
L’homme passionné de bingo avait trouvé le métier parfait pour vivre son hobby. Entre les trajets qui ponctuaient sa journée, Bob se rendait dans ces grandes salles où des joueurs fiévreux tendent l’oreille à l’affût du chiffre espéré. Il attendait pendant des heures que la chance vienne, avec la même naïveté qu’à la première partie. Aucune déconvenue ne venait à bout de sa confiance, rien ne pouvait entamer son avidité. Jour après jour, avec un espoir renouvelé, il s’asseyait sur cette chaise en plastique inconfortable qui le faisait transpirer. La nuit, il rêvait de gains et de gloire. Devenir le roi du bingo pour séduire Madeleine. Et chaque matin, il se levait avec le même entrain.
— Mais Bob, comment est-ce possible que la plupart des enfants arrivent en retard ? Je ne peux plus perdre mon temps au téléphone avec des directrices d’école ! J’ai autre chose à faire ! s’impatienta le directeur.
Jules Noret était proche de la retraite et las de gérer ce genre de petits pépins. Il n’avait plus l’élan de se battre et économisait un maximum l’énergie qui lui restait en attendant sa pension. Il soupira bruyamment, espérant enfin une excuse cohérente.
— Ce n’est pas ma faute, monsieur ! supplia le vieux chauffeur.
Il fallait lancer un os au directeur pour éviter qu’il vienne fourrer son nez dans ses affaires ou pire, qu’il le licencie. Bob réfléchissait aussi vite que possible. L’idéal était de trouver un coupable pour être certain de conserver son poste et ses avantages. Ce travail prenait place dans un plan plus grand destiné à conquérir Madeleine. Il était le premier rouage indispensable car, sans lui, pas de bingo et sans bingo, pas de triomphe et sans triomphe, il n’était pas certain que Madeleine le trouve définitivement à son goût !
Bob espérait que Jules Noret ne se méfierait pas face à ses hésitations. Sinon, il aurait pu se poser des questions et se rendre compte que ces retards ne dataient que de quelques mois. Avant, il n’y avait jamais eu aucun souci. Il fallait empêcher à tout prix que le directeur ne s’engage dans cette voie et réalise qu’il devait forcément y avoir une explication.
S’il s’était simplement donné la peine de calculer les différents trajets, le directeur aurait facilement découvert la vérité : le petit bus avait le temps nécessaire pour déposer tous ses passagers à l’heure. Mais pour une fois, la chance était du côté de Bob, ce n’était pas M. Noret qui ferait un excès de zèle. La bonne question à se poser était pourtant évidente : qu’est-ce qui avait changé dans les habitudes du chauffeur depuis quelques mois ?
Bob connaissait la réponse. Elle impliquait Madeleine et le délicieux café qu’elle lui préparait chaque matin. Renoncer à ce rituel revenait à perdre toute opportunité d’emballer la belle ! Des semaines qu’il y travaillait, lui, ce vieux célibataire qui entrevoyait enfin la possibilité de ne pas mourir seul. Il tenta de se donner bonne conscience en se convainquant qu’il ne retardait les élèves que de quelques minutes. Dès que le bus arrivait au coin de la rue où se situait la brasserie, Madeleine lançait la machine et, arrivé à hauteur du commerce, elle courait le lui apporter. Le café était rapidement avalé, debout à côté du bus et une bise sur la joue de Madeleine plus tard, il embarquait à nouveau pour sa tournée. Non, il ne pouvait pas renoncer à ce rêve, le seul dans sa vie solitaire.
Si seulement Bob avait saisi que la jolie Madeleine était surtout une excellente commerciale, usant de ses charmes pour multiplier ses ventes de cafés. S’il avait compris que dans leurs brèves rencontres matinales, Madeleine ne voyait pas un rendez-vous amoureux, mais bien des francs s’amasser, chaque café la rapprochant de la permanente qu’elle s’offrirait en fin de mois. Si seulement il l’avait su, la vie de Rose aurait été bien différente.
Le chauffeur hésita encore un instant, puis marmonna la seule excuse qu’il avait pu trouver, sans même un regard pour la petite.
— Chaque matin, je perds du temps avec le détour pour l’école de Rose. Il faut partir plus tôt si vous ne voulez pas de retard !
— Impossible, vous le savez bien. Mon personnel commence à heure fixe et les petits ne vont pas se lever tout seuls ! Bon, il faut résoudre ce problème. Je vais passer quelques appels.
Et c’est ainsi que du jour au lendemain, il fut décidé que Rose changerait d’école pour rejoindre celle de Lucie et des autres pensionnaires.
Pour un café et une Madeleine, sa vie prenait un nouveau cap.
Rose profita de cette dernière journée dans l’insouciance, confiante qu’il y en aurait beaucoup d’autres. Et, sans le savoir, en franchissant le portail de son école ce soir-là, elle quitta la vie d’Henri. Bien involontairement.
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