Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 9 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 6

 

Le 2 juillet 2012

 

Je monte quatre à quatre les marches qui me séparent de la chambre et la scanne en quelques secondes pour localiser ma veste dans le léger désordre. Elle est posée sur un des fauteuils en cuir. Un coin blanc dépasse de la poche gauche.

Je n’ai pas rêvé, tout est bel et bien arrivé. J’enfile mon maillot à la vitesse de l’éclair et, je dévale l’escalier la précieuse enveloppe glissée dans mon thriller du moment. Je m’installe face au spectacle du jour et, avant d’avoir pu saisir son extrémité pour la déchirer, mon esprit est happé par une question : faut-il l’ouvrir tout de suite ou attendre pour faire durer le plaisir ? Cela me rappelle une étude sur l’intelligence émotionnelle des

jeunes enfants1. On y proposait aux bambins un bonbon en leur expliquant que s’ils parvenaient à ne pas le manger pendant un temps suffisamment long, ils auraient droit à deux bonbons. J’imagine les têtes blondes se tortiller face au dilemme, les yeux rivés sur le délicieux bonbon posé devant eux. Ceux qui patientaient pour obtenir deux bonbons étaient alors considérés comme ayant une intelligence émotionnelle supérieure, compte tenu de leur capacité à pouvoir reporter un plaisir immédiat pour un plaisir postposé, mais plus grand. J’ai souvent pensé à cette expérience et, après mûre réflexion, je suis persuadée que j’aurais engouffré le bonbon sans un regard pour la récompense promise. J’ai grandi dans un univers où les êtres peuvent disparaître et cette possibilité m’a privée de confiance. J’ai des difficultés à croire que mon monde va rester en l’état, que la minute qui suit va perpétuer la somme des choses contenues dans ma vie. Tout peut m’échapper, s’évaporer dans un souffle et, pour contrer cette impuissance, ma stratégie a toujours été de ne pas compter sur un futur hypothétique, quel qu’il soit, un bonbon en plus ou un amoureux. Tout ce qui m’appartient est dans l’instant, le reste doit être considéré éphémère. Cela m’a rendue spontanée, impatiente, voire irréfléchie. Le résultat est le même, j’ai toujours suivi ma volonté alors pourquoi hésiter maintenant ? Un pressentiment sans doute.

Au fond de moi, je sais que cette lettre m’est destinée, mais je ne suis pas sûre de l’apprécier. Ma vie ne contient qu’un seul et unique mystère et je crains que ce courrier y soit lié. Or, vingt ans après la disparition de mes parents, une bonne nouvelle est peu probable...

Je caresse le papier. Son grammage le rend élégant et, malgré un léger grain, sa texture reste soyeuse. Son expéditeur l’a choisi avec soin, c’est un papier qui vous dit, je vous apporte un message important avec toute la douceur possible. Au dos, un cachet de cire rouge ne laisse aucun doute, son contenu ne doit être révélé qu’à son destinataire.

Je m’apprête à ouvrir l’enveloppe quand j’aperçois un point rouge à l’horizon. Loin devant moi, les collines couvertes de plantations dissimulent par endroits le chemin de terre

vertigineux qui mène à la demeure. Le point semble avancer et prend doucement la forme d’un véhicule, puis s’immobilise au loin. Cette piste n’a pourtant qu’une seule destination,

l’endroit où je me trouve. Il s’agit sans doute d’une personne égarée. Peut-être un ami d’Oscar ou Oscar lui-même ? Mon portable est éteint, enfoui sous une pile de vêtements, au

fond de ma valise. Si quelqu’un avait voulu annoncer sa visite, il serait tombé sur ma messagerie. Je ne détourne pas le regard du point rouge et me surprends à espérer. J’aimerais que cela ne soit pas une erreur, qu’une surprise vienne à ma rencontre. J’avoue me sentir un peu seule devant tant de beauté.

J’imagine Oscar débarquer avec sa voix chaleureuse, son grand sourire et son enthousiasme légendaire. Je l’entends me dire : « Allez viens ma petite Rose, lève ton joli petit derrière de cette chaise longue et pars à l’aventure avec moi ! » Cela fait tellement longtemps que je ne l’ai pas vu.

Même s’il n’était mon aîné que de deux ans, Oscar est celui qui m’a donné la force de grandir avec peu de repères. Je ne suis pas la seule à l’avoir pris comme guide dans ce semi-désert affectif que constituait l’orphelinat. Il semblait connaître le chemin que nous devions tous suivre, avoir accepté son destin et décidé de transformer ce que la vie lui avait donné en autant de forces. J’ignore où il a pu puiser cette sagesse ! Tous les matins en me réveillant à l’orphelinat, mon cœur passait par deux états extrêmes en l’espace d’une même seconde : réaliser que mes parents n’étaient plus là et être envahie de tristesse puis découvrir à nouveau qu’Oscar existe et sentir la joie parcourir mes veines. Bien sûr, il y avait aussi les autres : Lucie, Henri, Chloé et mes amis à l’école, mais c’était différent. Oscar était mon roc, son existence me rappelait qu’il y avait de l’espoir. Même si je me considérais comme une moins-que-rien, je devais valoir quelque chose car Oscar, le grand Oscar, m’avait choisie comme amie.

Je regarde l’enveloppe sur mes genoux. Il l’aurait déjà ouverte depuis bien longtemps. Je prends mon courage à deux mains et la déchire d’un geste. À l’intérieur, il y a un simple carton assorti. Il n’y a rien sur cette face. Je le retourne avec avidité et mon être se fige. Je lis lentement les mots et je suis désormais convaincue que la missive m’est destinée. Je les ai attendus toute ma vie. Mes mains tremblent et le carton m’échappe. Qui a pu écrire cela ? Je regarde l’écriture bleue. Elle semble aisée, légèrement penchée. La phrase est lourde de sens mais elle fut apparemment facile à écrire, chaque lettre suivant souplement la précédente. Je relis à nouveau les quelques mots. Comment cette personne connaît-elle la tragédie de mon enfance ? Je fouille encore l’enveloppe et la déchire complètement pour éliminer tout doute. Mille interrogations me viennent et aucune possibilité d’y répondre. Cette impuissance me dérange, mon seul pouvoir est d’attendre que celui qui se joue apparemment de moi daigne poser sa prochaine carte. Les questions affluent mais une seule retient mon attention. La seule qui compte vraiment. Elle tourne en boucle dans ma tête. Je veux l’effacer de mon esprit alors je me lève et trempe un orteil dans la somptueuse piscine. Je m’efforce de ne plus penser et me plonge dedans avec une facilité déconcertante. J’enfouis ma tête sous l’eau et je nage toute une longueur sans reprendre mon souffle. Je tente de me concentrer sur la douceur de l’eau qui caresse mes bras et mes jambes, chaque mouvement l’appelle un peu plus. Le fluide s’affaire tout autour de mon corps et dessine un sillage. Je veux m’épuiser pour faire taire cette voix alors j’accélère.

Mes gestes sont amples et mes pieds appuient désormais à un rythme régulier sur le bord de la piscine. Je le repousse avec toute l’énergie de la colère qui m’habite et l’élan me fait rejoindre encore plus vite l’autre bord, éloigné d’une quinzaine de mètres. Je me lance dans une course folle contre moi-même, agir pour ne pas cogiter et m’oublier dans la vitesse et l’effort, telle est la légende qui a guidé mes pas jusqu’ici. Je souffle dans l’eau avec force, reprends un peu d’air pour plonger encore comme si je voulais noyer toutes ces questions et surtout la plus importante. Je sens les larmes monter, mais la colère prend le pas sur le reste. Non, ce message est une erreur, une blague. Mes parents m’ont abandonnée. C’est la seule histoire plausible, celle qui a construit qui je suis aujourd’hui et qui explique pourquoi je suis seule dans ce lieu magnifique.

Je me fatigue encore une heure avant de sortir de l’eau pour m’enrouler dans une serviette chauffée par le soleil. Son parfum de lilas m’apaise. Il me faut quelques minutes pour retrouver mon souffle. Je m’allonge dans le hamac et ferme les yeux pour me concentrer sur la chaleur du soleil qui pique ma peau par endroits et sèche les quelques gouttes d’eau.

Alors que je m’assoupis, un dernier sursaut me sépare d’une sieste bien méritée, la porte qui s’était entrouverte en moi se ferme d’un coup sec. L’incident est désormais clos. Dans une histoire où tout semble toujours m’échapper, mon seul pouvoir est de le décider. Décider de laisser derrière moi ces mots écrits sur un carton : « Je vous ai cherchée longtemps. Ils ne sont pas partis. »

 

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