Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 31 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 6

 

Ubud, le 15 juillet 2012

 

Chère maman,

Un mystère s’est envolé et avec lui, tous mes espoirs. Je tente de me convaincre que c’est pour le mieux, car je ne peux pas passer une vie à t’attendre, à vous imaginer vivre dans un pays lointain et à me dire que si j’avais été une autre, vous seriez peut-être restés.

Henri m’a raconté l’histoire d’une traite, comme si, même après toutes ces années, je devais savoir au plus vite. Je crois qu’il avait mal. Personne n’a envie d’être ce messager funeste. Ses phrases se succédaient à toute vitesse et il m’était difficile d’intégrer toutes ces informations à ce rythme.

Il vous a cherchés longtemps. Dans notre village, il était même devenu célèbre pour cela. On l’appelait poétiquement « l’amoureux de Rose » alors que la vie nous avait séparés une dizaine d’années auparavant. Mais Henri était déterminé et méthodique. Il interrogeait chacun, tentait de recouper les histoires, de bien maigres indices pour n’importe qui, mais pas pour lui. Pour l’amoureux de Rose, ils valaient de l’or. Sa volonté était inébranlable et il lui fallut un peu plus de cinq ans pour voir ses efforts récompensés. Il pensait que chaque information constituait une brique dans la construction de la vérité, qu’il fallait simplement qu’elles s’empilent pour la voir émerger. La vie avait choisi une autre voie. Ce sont bien ses efforts patients qui lui offrirent la clé du mystère mais ce ne fut pas grâce aux indices récoltés. Ceux-là furent inutiles.

Non, c’est la célébrité qu’il avait bâtie qui lui amena le dénouement, un matin dans sa boîte aux lettres.

Une enveloppe verte à son nom et une lettre dépareillée, signe d’un manque de soin ou de temps. La lettre que chaque villageois aurait pu écrire et celle qui les rendrait à jamais tous potentiellement coupables. Une lettre d’aveu.

La conjugaison indiquait que c’était un homme qui se libérait du lourd secret. Henri crut d’abord à une blague. Beaucoup avaient pris l’habitude de le taquiner. Poursuivre une quête sur plusieurs années pour un amour d’enfance est étrange et cela peut mettre mal à l’aise. Et quand on est inconfortable, il arrive qu’on charrie pour se distraire du sentiment désagréable. Mais à la lecture de cette lettre non signée, Henri se ravisa. Pareille blague aurait été cruelle.

La lettre était courte, une quinzaine de lignes. Une écriture tremblante traversait la page péniblement, comme un rameur l’océan. L’aveu paraissait difficile. Qu’est-ce qui pousse un être à déposer pareil bagage ? Son poids ? Une vie qui se termine ? Une bonté soudaine ? De la pitié pour celle qui est restée peut-être...

Alors voilà ma chère maman, le récit de ce qui nous a séparées toi et moi.

Ce soir-là, vous aviez choisi de vous promener. Au départ, vous souhaitiez peut-être seulement parcourir notre parc ?

Puis, vous vous êtes aventurés un peu plus loin, quelques mètres sur un autre territoire. J’invente un peu ici car cela, je ne le saurai jamais. Il n’a pas révélé l’endroit. Papa marche devant toi, la forêt et ses arbres touffus filtrent une lumière douce. La nuit tombe et vous êtes probablement sur le chemin du retour. Soudain, un bruit derrière vous et vous vous retournez pour découvrir un animal sorti de sa cachette.

Un cerf, une apparition magique pour ce moment en amoureux. Derrière lui, les arbres semblent s’aligner à l’infini, leurs troncs s’élancent vers le ciel. J’imagine que c’est la dernière image qui s’est imprimée dans vos esprits avant la douleur. Ce cerf au milieu des bois.

Il n’aura pas fallu grand-chose, un chasseur peu prudent tirant dans la pénombre, un manque terrible de précision, une main qui tremble ou un déséquilibre au moment de faire feu ?

Je l’ignore. Une énorme infortune en tout cas. Il voulait l’avoir, ce cerf majestueux, mais il n’a eu que vous. La balle a d’abord traversé la tête de Papa pour terminer sa course dans ton cœur. Quelle issue pour une histoire d’amour d’achever une vie en partageant la mort, une balle pour deux.

La chasse était interdite dans ce lieu-là et le chasseur aura sans doute craint la prison, les soucis financiers, la fin d’une vie tranquille. La sienne. Lâche, il n’a pas réfléchi et, pris de panique, il est allé chercher une pelle. Les décisions se sont ensuite enchaînées rapidement. Enterrer ces deux corps, bien profondément et du même coup, m’enfouir avec vous. Puis choisir de se taire pour ce qui m’a paru une éternité.

J’imagine la scène. Ton regard surpris en voyant ton mari s’écrouler. J’ai aujourd’hui presque l’âge que tu avais à l’époque et la rage me poussa un instant à vouloir liquider tous les chasseurs du coin pour être sûre qu’il soit dans le lot.

L’impuissance rend stupide.

Après avoir raconté son histoire, Henri s’est tu. Il me fixait sans oser parler. Sa main semblait avancer vers moi puis reculer. Je crois qu’il voulait la poser sur mon épaule mais que, perdu devant ma douleur, il abandonnait à chaque fois.

Puis, j’ai pleuré et il m’a serrée contre lui. Nous sommes restés longtemps enlacés, je retrouvais sa patience du temps du banc sous l’arbre. J’ai pensé que j’allais passer le restant de mes jours à pleurer tant le flot de larmes était constant.

Pleurer et enrager. Et bizarrement, cette vision de moi vieillissant avec ces seules activités m’a fait sourire. Devant la caricature d’une mégère qui s’agitait dans tous les sens, déversant larmes et crachats, j’ai compris que je ne serais jamais comme cela. Par un mécanisme curieux, cette image si éloignée de moi me signifiait que la tristesse et la colère s’épuiseraient pour faire place à autre chose. Et cela m’a apaisée.

J’entends désormais cette voix intérieure qui s’élève au-dessus du tumulte. Ils ne m’ont pas abandonnée, je n’étais pas responsable. Quel soulagement. Je découvre ma vie sous un autre jour, chaque élément se réaligne sur cette nouvelle vérité. Et une question domine toutes les autres : qui devient-on quand on a enfin le droit de s’aimer ?

Rose

 

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