Une vie à t'attendre
Chapitre 14
Le 2 juillet 2012
Je me dégage de ses bras aimants et je regarde Oscar.
J’ignore comment réagir. Et puis, quels mots pour contrer tous ces non-dits qui flottent entre nous ? Je sens les papillons dont Lucie m’a tant de fois parlés. Oscar cligne des yeux et donne l’impression de vouloir détourner le regard.
Serait-il intimidé ? Le grand et fort Oscar ? Celui dont l’assurance n’a jamais faibli dans nos jeux d’enfants ? J’avoue que j’aime bien le sentir faillible, savoir qu’il est humain comme nous. Il glisse sa paume le long de mon bras et termine sa caresse en prenant ma main dans la sienne. Elle est chaude et son contact me rassure. Sans un mot, il me guide vers la table qui a été dressée et me tend mon verre de vin. Nous trinquons avec ces premiers mots si faciles pour nous. À nos vies. Mais ce rituel prend ce soir un autre sens. À nos vies entremêlées. À nos vies mélangées. À cette union soudaine. Je crois que nous sommes tous les deux surpris par ce baiser. S’embrasser constitue plus qu’un tabou, c’est une impossibilité. Nous avons grandi ensemble, unis par des liens aussi forts que ceux du sang. Plus forts même puisque nous nous sommes choisis, contrairement aux familles qui se créent au gré de la nature. Il y avait ces moqueries des autres enfants sur mon prétendu amour secret pour Oscar, mais je n’ai jamais pris cela au sérieux.
Je trempe mes lèvres dans le vin frais. Un parfum de fruits rouges ? Une note plus puissante ? Peu importe, je n’y connais rien. J’ai juste envie de m’enivrer, prendre de l’assurance et définitivement museler cette petite voix qui me rappelle à l’ordre. M’enivrer avec Oscar. Ses yeux brillent un peu et je me dis qu’il ne doit pas boire souvent. Il tente l’humour et me présente ma chaise à force de grands gestes comme le ferait l’homme galant d’une autre époque. Je ne trouve pas ça drôle, mais je souris poliment pour ne pas le décourager. Après tout, il est le seul à essayer de retrouver un semblant de normalité et des repères dans notre relation bouleversée. Je le souhaite aussi, alors je me lance :
— Tout cela a l’air délicieux, j’ai une faim de loup !
Pas très original, mais je n’avais rien de mieux. Mon cerveau submergé par toutes ces émotions ne semble travailler qu’à cinquante pour cent de ses capacités. Mes efforts ne sont pas vains, Oscar enchaîne :
— Lila est une excellente cuisinière ! Goûte ses patates douces, c’est un régal !
Nos échanges sont dignes d’une mauvaise série télévisée. Ils sonnent faux. Malgré tout, nous persévérons à retrouver ce naturel envolé avec nos baisers. Il offre de me servir et j’acquiesce. Nous essayons de faire comme si rien ne s’était passé mais l’ambiance est pesante. Je persévère sur un ton que je veux léger.
— Tu restes souvent dans cette maison ?
— J’y viens le week-end et si possible en semaine. J’y ai trouvé un foyer. Je me sens chez moi ici.
Comment se sentir autrement dans cet endroit idyllique ? Je cherche quoi dire, car je ne veux pas laisser le silence s’installer. Oscar semble poursuivre le même objectif.
— Alors Rose, pourquoi es-tu venue te réfugier ici ?
Sa question est légitime. Je n’y ai pas encore réfléchi. Dans mon histoire, on peut partir sur un coup de tête sans devoir se justifier. On pourrait trouver une explication facile à ce comportement, la disparition soudaine et inexpliquée de mes parents un jour de printemps. Je trouve cela un peu commode, je crois que j’aurais été un peu la même sans cette épreuve. Ce côté sauvage a toujours fait partie de moi et leur départ n’a fait qu’accentuer mon caractère indépendant et légèrement impétueux. Pour Oscar, je suis prête à trouver une réponse alors j’essaie.
— Cela ne fonctionnait pas avec Arthur et j’avais trois mois devant moi avant la reprise des cours.
— Cela ne fonctionnait pas ?
— Oscar, tu me connais... Je me force, mais je reste incapable de mener une vie comme tout le monde. J’ai beau essayer, je ne ressens pas grand-chose.
— Vraiment ? Aucun sentiment ?
— Je crois que je ne suis pas normale.
Je m’interromps pour observer sa réaction, car je ne veux pas lui déplaire. J’ai besoin de lui dans ma vie, peu importe si les autres me trouvent bizarre. Je devine de l’intérêt dans son regard, il a envie de me comprendre et cela m’encourage.
— Alors je tente de faire semblant, me rassurant que le reste suivra. Habituellement, je le choisis sympa, beau, intelligent, drôle si possible et puis j’attends. Les soirées, les brunchs et les balades s’enchaînent. Je découvre dans le regard de l’autre ce désir et en moi, presque rien. C’est à chaque fois le même scénario.
Je fais une pause. Je redoute qu’Oscar prenne mon explication pour une mise en garde prétentieuse. Je suis partagée mais mon envie d’être honnête gagne après seulement quelques secondes.
— Puis, vient le moment où l’élu du moment s’en aperçoit.
Le plus souvent, il se met en colère. Sans doute se sent-il floué ? Je lui ai volé son temps, ses caresses, ses attentions. Il a contribué seul à une danse qu’il croyait commune. Mes tentatives d’explication sont vaines. Comment raisonner un homme blessé ? Lui assurer que j’ai tout tenté pour l’aimer ? C’est pire, même si c’est la vérité.
Je voudrais qu’il dise quelque chose, mais il a baissé les yeux sur son assiette. Je n’aurais pas dû être aussi transparente.
Qu’est-ce qui m’a pris ? Quand il lève la tête, son regard brille et l’alcool n’est plus le seul responsable. Ses yeux contiennent avec peine quelques larmes et il les ferme un court instant pour éviter le débordement. Aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais vu Oscar pleurer. Les larmes sont profondément intimes et cette proximité lui fait peur. Pour nous, les enfants orphelins, le lien est un défi. Il exige la prise d’un risque énorme, celui d’être à nouveau abandonné. Le départ prématuré de nos parents nous a ôté bien plus que des présences aimantes, il nous a privé de cette confiance dans la vie, la confiance que les relations peuvent durer, que l’autre peut rester.
Je cherche un sujet plus léger, mais Oscar ne m’en laisse pas le temps. Il ne lui faut qu’une phrase pour me confier son secret, il prend ma main et lutte contre son émotion pour articuler :
— Je suis comme toi, Rose.
Il ne me donne pas davantage d’explications. Je veux le préserver et n’en demande pas non plus. De toute façon, il a tout dit.
Nous terminons les plats en silence. L’humidité ambiante me fait frissonner, ma peau se modifie sous l’effet des poils qui se hérissent pour me protéger du froid. Oscar passe sa main sur mon poignet pour lui rendre son aspect lisse. Il se lève et m’entraîne vers un des canapés de la terrasse. Au passage, il attrape un plaid dans un coffre en osier et s’installe à côté de moi. Nous faisons face à un noir profond. La nuit est tombée et les bruits de la jungle indonésienne s’élèvent tout autour.
Le silence s’est installé entre nous et je crois savoir pourquoi. Ce baiser et nos confidences évoquent un souvenir précis, celui d’un après-midi lointain au cours duquel nous avons conclu un pacte.
Un pacte qui va déterminer notre présent et m’ôter les deux bras qui m’enlacent. Le pacte des survivants.
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