Une vie à t'attendre
Chapitre 10
Le 2 juillet 2012
— Alors, que deviens-tu ma petite Rose ? me demande Oscar.
— Une étudiante en médecine qui fait un break ? Une experte en ruptures ? Une aventurière solitaire ? Je n’en sais rien... Et toi, Oscar, que deviens-tu ? dis-je en imitant son ton légèrement paternaliste.
— Un homme heureux. La vie est belle ici.
— Et ton rêve ? Devenu réalité alors ?
— Oui, la société a pris son envol. Les chiffres sont bons et les perspectives également. Qui aurait pu croire que travailler dans le recyclage serait aussi enrichissant ? À tous niveaux d’ailleurs !
— Combien de personnes ta société emploie-t-elle aujourd’hui ?
— Une trentaine. Tu t’imagines ? Nous sommes partis de rien et aujourd’hui, l’avenir est assuré et je peux faire ce que j’aime !
Pendant plusieurs années, Oscar avait poursuivi un rêve que beaucoup disaient irréalisable, un rêve chargé de sens pour cet amoureux de la nature. Son but était d’influencer le fonctionnement d’une petite partie de notre planète en créant de nouveaux circuits de recyclage dans une économie en essor, celle de la région où il s’est implanté. Oscar avait à peine son diplôme en poche qu’il s’était immédiatement lancé dans ce projet, comme s’il n’avait peur de rien ni de personne. Cette confiance que j’avais perçue chez lui dès notre première rencontre était bien réelle. Malgré les détours qu’avait pris sa vie, il s’était obstiné à croire que tout était possible et il avait réussi. J’aurais tant aimé pouvoir suivre la même route, avoir confiance en moi et dans la vie. Les fées s’étaient penchées sur son berceau, pour le pire et le meilleur.
— Bravo, c’est impressionnant.
— La chance m’a toujours souri, dit-il avec une pointe d’humour.
— Toujours aussi humble...
— Tu sais que Lucie est venue me rejoindre ici, en Asie ? Elle travaille avec moi.
— J’avoue qu’elle m’a bien manquée depuis son départ. Est-ce qu’elle aura le temps de se joindre à nous ?
Je réalise que je parle comme si la maison m’appartenait.
Oscar ne semble pas avoir remarqué. Enfants, nous avons vécu un quotidien de partage et il a continué sur ce mode.
— Oui, elle est impatiente de te voir. J’espère que tu comptes t’attarder un peu. J’ai l’impression que le repos te fait du bien.
— Si tu insistes... quelle raison aurais-je de quitter le paradis sur terre ?
Je détourne les yeux pour qu’il ne voie pas combien je me sens perdue. Oscar a trouvé sa voie et assuré son existence alors que moi, je vis encore aux crochets d’un compte en banque bien garni. Il a su devenir adulte et je suis restée bloquée à l’étape précédente. Je tourne en rond. Ce n’est pas faute de vouloir avancer, mais j’ignore juste comment. Oscar interrompt mon long silence en tapant juste là où il faut :
— Alors raconte-moi tes dernières aventures de solitaire ?
Solitaire. Le mot est bien choisi. De la part d’Oscar, il ne me blesse pas. Je sais qu’il me taquine pour me rappeler qu’un monde m’entoure, un monde auquel je peux appartenir davantage, si je le décide.
Je survole rapidement ma rupture récente, dénuée d’intérêts et je lui explique ma rencontre avec l’inconnu dans l’avion.
Oscar a toujours adoré les mystères et il m’arrache pratiquement le carton des mains pour l’examiner. En quelques secondes, il blémit. Nous avons tous le rêve secret de retrouver nos parents, de découvrir que le drame de nos vies n’est en réalité qu’un simple malentendu, que les corps calcinés à la morgue ont été attribués à tort pour Oscar et Lucie et que la vie n’a fait que m’emprunter mes parents quelque temps. Devant cette porte ouverte pour moi, il y voit lui aussi une lueur d’espoir sur son chemin. Nous avons tout partagé, nous sommes indissociables et je ne lui en veux pas d’espérer pour lui devant ce carton et cette écriture bleue. Je comprends. J’en aurais fait autant. Heureusement, une voix nous ramène à la réalité.
— Oscar, Rose, le dîner est prêt, lance Lila. Je vous laisse, je dois filer.
Une heure s’est déjà écoulée et comme chacune d’elles avec Oscar, elle prend la forme d’une minute. Lila a dressé une jolie table sous le toit en bois de la terrasse : une nappe blanche brodée de dentelles, un petit bouquet de roses dans un vase précieux, une vaisselle aux dessins bleu givré, le tout formant un ensemble harmonieux. La lumière des bougies joue sur les multiples facettes des verres en cristal et projette des reflets colorés sur la nappe. Elle a versé le vin dans une carafe pour l’aérer. Dans ces gestes, on sent toute l’affection que Lila porte à Oscar. Un lien s’est tissé entre ces deux rescapés de la vie, un lien qui ne s’attarde pas sur leur perte commune, mais s’exprime joyeusement.
J’observe discrètement Oscar. Son torse est plus large et sa carrure inspire la sécurité. Comment ai-je pu vivre loin de lui aussi longtemps ? Je mesure soudain combien il m’a manqué.
Une pluie torrentielle s’abat sur nous. L’eau frappe les feuilles des arbres avec force et martèle le sol de la terrasse, éclaboussant tout autour d’elle. Abrités, nous restons en silence devant la pluie qui faiblit déjà. Des brumes, vapeurs d’eau, caressent le paysage détrempé. Je nous imagine seuls survivants sur la planète, dans cette nature démesurée. Oscar choisit ce moment pour s’approcher de moi. Il prend doucement mon visage dans ses mains, me regarde et dans la foulée, caresse mes lèvres avec les siennes. Ce premier contact si intime me bouleverse. Je baisse la tête pour qu’il ne s’aperçoive pas que je rougis. Il recommence et je ne résiste pas. Ses bras m’entourent maintenant et telle une évidence, il m’embrasse. Un baiser d’Oscar. L’air humide entoure nos corps serrés. Je connais bien ses bras et pourtant, j’ai l’impression de les découvrir pour la première fois. À cet instant, mes sentiments et l’intensité qui grandit sont autant de terres inconnues, comme si Oscar avait ouvert une porte en moi. C’est puissant mais je n’ai pas peur, j’ai envie d’aller plus loin, de dépasser les limites que je me suis fixées. Comme dirait Louise, accepter de me laisser aimer.
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