Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 35 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 10

 

Ubud, le 25 juillet 2012

 

Dans ce dernier virage, on n’apercevait plus que le vide, l’étendue bleu clair du ciel frôlant la route là où elle tourne.

Leur voiture freina légèrement en progressant dans la courbe puis s’immobilisa un peu plus loin, près d’un étroit chemin de terre. On en devinait le départ, piétiné par des marcheurs indécis et c’est là qu’ils avaient choisi de s’engouffrer dans ce berceau vert. Depuis ce bout de route, on apercevait les rizières, des forêts touffues et, ici et là, quelques espaces dégarnis. Un peu plus loin, un lac parfaitement rond et scintillant, comme si la nature avait voulu singer la précision de l’homme.

Après le matin de son arrivée, Henri s’était attardé. D’abord parce qu’il était trop tard pour prendre la route, puis parce que la matinée était trop belle et ainsi de suite, les excuses de l’un et l’autre s’étaient succédé dans l’unique but de prolonger son séjour. Cette présence subtile, rompue à la personnalité de Rose, avait trouvé une place. Henri lui avait apporté la résolution de l’énigme entourant ses parents et son histoire faisait progressivement son chemin. Rose l’avait acceptée car elle mettait un terme à une quête épuisante, celle d’une vérité qui s’éloigne constamment. Cette fin lui offrait un autre cadeau, le destin d’une enfant qui n’avait pas été abandonnée. Rose avait été surprise par l’aisance avec laquelle elle s’était glissée dans cette nouvelle réalité, lui donnant l’impression que toute sa vie, son être s’y était préparé, qu’au moins une partie d’elle n’avait jamais cru à une fuite. Dans les jours qui avaient suivi la découverte de la mort de ses parents, ses gestes et paroles s’étaient altérés, plus lents et assurés, laissant filtrer une beauté naissante.

Henri s’équipa du sac à dos. Il y avait un peu de marche avant d’atteindre leur objectif du jour. Panamas sur la tête, lunettes, shorts et bottines lacées solidement, ils avaient entamé leur randonnée, poussés dans le dos par la gravité.

Selon leurs calculs, il leur faudrait au moins deux heures pour rejoindre le lac. Ils avaient sillonné la région et ce coin était le dernier lieu à explorer. Chaque zone parcourue avait été coloriée dans une couleur, la rizière en violet pour le calme qu’elle inspirait, un quartier en jaune pour l’accueil chaleureux des habitants et un large pan de la carte en rouge pour rappeler la couleur du visage de Rose lors d’une expédition sportive de deux jours. Henri avait posé l’œuvre multicolore au sol pour identifier la route et suivait du doigt une ligne contrainte à se transformer en courbes pour se frayer une voie entre pierre et nature. Il murmurait quelques recommandations pour lui-même, semblait hésiter au carrefour de deux sentiers. La dénivelée était un bon critère pour choisir le chemin le plus agréable puisque la force qui les aiderait à l’aller deviendrait ce lourd bagage au moment du retour.

En quelques minutes, l’atmosphère moite avait recouvert leur peau d’une fine pellicule d’eau, formant par endroits des gouttelettes. La piste piquait abruptement vers le bas, précipitant leur plongée dans l’or vert. Les racines des grands arbres se faufilaient tout le long du chemin, alternant leur course sous terre et à l’air libre, en autant de rampes improvisées pour celui qui glisse. Après moins d’une heure de marche, le lac se dessina entre les arbres, tel une oasis exhortant à un pas plus rapide. Puis le bruit d’une rivière s’intensifia et ils optèrent pour une pause avant de continuer.

Ce fut Rose qui arriva en premier dans la clairière aquatique.

Une paroi rocheuse sculptée en escalier offrait à l’eau un plongeon gracieux. Tout autour, la nature dominait, représentée par de grands arbres, des plantes grimpantes et la faune qui les anime. La cascade s’écoulait dans un petit bassin d’eau claire, illuminée par un rond de ciel bleu.

Rose enleva son t-shirt trempé par l’humidité ambiante et le mit à sécher sur le tronc d’un arbre mort. Sa peau était désormais hâlée. Il ne lui fallut que quelques secondes supplémentaires pour ôter son short, révélant un bikini bleu clair. Elle s’assit sur sa serviette, attendant patiemment qu’Henri soit prêt à plonger. Elle en profita pour l’observer. Elle s’amusait à détailler ses mouvements à la fois efficaces et légèrement amortis par la tranquillité du juste.

Lorsqu’il était arrivé chez Oscar, elle avait d’abord pensé qu’il voulait juste la séduire. Mais une fois le temps des révélations passé, elle avait été étonnée par son attitude amicale et la distance qu’il semblait vouloir conserver entre eux. Sans doute faisait-elle erreur. Elle avait accepté son amitié, surprise de se découvrir un peu déçue. C’est vrai qu’au départ, elle n’avait vu dans Henri que le gamin de six ans, suffisamment fêlé pour consacrer des années à une amourette d’enfance.

Ce n’est qu’après qu’elle avait appris à connaître l’homme serein, au charme efficace. L’image du petit garçon timide et malléable avait fait place à celle d’une personne lucide et enjouée. Elle aurait presque pu affirmer qu’il était sûr de lui si elle n’avait pas eu l’impression bizarre que sa présence pouvait le déstabiliser. Elle tentait de se convaincre de ce petit pouvoir éphémère, elle qui se sentait aussi nerveuse qu’une adolescente dès qu’Henri faisait un geste dans sa direction. Un regard trop insistant, un sourire complice et son visage s’empourprait telle une collégienne. À cet instant, il la frôla pour prendre l’eau dans le sac à dos et, à nouveau, un frisson agréable parcourut sa peau. Rose se surprenait de plus en plus souvent à s’imaginer contre son buste musclé.

Elle se voyait caresser sa barbe naissante, passer ses mains dans ses cheveux et l’attirer à elle. Elle ignorait pourquoi mais elle pressentait qu’avec lui, elle ne reproduirait pas les erreurs du passé. Il y avait ce quelque chose chez Henri qui lui permettait de croire à un avenir meilleur. Henri se dégagea de son polo et le lança en direction du tronc, sans succès.

Faisant mine d’ignorer sa tentative, il tendit la main vers Rose pour l’aider à se relever. Le spectacle était terminé.

Dans la chaleur dense, ils s’avancèrent vers le bassin pour pénétrer dans l’eau fraîche. Rose avait baissé les yeux, elle semblait chercher ses mots. Elle s’était immergée lentement, prolongeant la caresse de l’eau. Avec ses mains, elle jouait à détourner les courants naturels et à freiner leurs tracés pour bénéficier d’un massage passager. Il lui fallut un certain courage pour enfin lever la tête.

— Henri, tu vas croire que je suis folle, mais... Je sais que c’est impossible que l’un d’eux soit vivant mais au fond de moi, j’avoue que je doute... depuis cette nuit.

— Qu’est ce que tu veux dire ?

— C’est peut-être parce que je dois m’habituer à connaître leur fin. Je sais bien que tu ne me mentirais jamais. C’est ridicule, je n’aurais pas dû t’en parler...

— Si, bien sûr, insista Henri.

— J’ai fait un rêve cette nuit.

Rose s’arrêta un instant pour rassembler ses idées. Comme tout rêve, il pouvait porter un message important mais la forme n’était pas toujours évidente. C’était souvent un magma de ressentis intensifiés par quelques images fortes, difficiles à raconter à celui qui ne les a pas vécues. Dans ce rêve-ci, dans un brouillard d’histoires croisées, une phrase s’imposait pourtant clairement. Rose tenta sa chance.

— Dans ce rêve, il y avait un lac qui ressemblait à celui que nous allons voir. Nous étions assis face à lui. Pour une raison que j’ignore, nous avions couru et j’étais essoufflée. J’avais eu un peu peur mais près du lac, je me sentais hors de danger.

Je pense qu’on parlait. Je crois même que tu me tenais la main, ajouta Rose avec un sourire malicieux.

Elle continua son récit, plus lentement cette fois-ci.

— J’espère que tu ne te vexeras pas, Henri. C’est un rêve, je ne pense pas forcément comme je rêve.

Il lui sourit et elle fit un geste large vers la rive pour illustrer son propos.

— Nous étions sur ce qui ressemble à une petite plage, que le lac venait lécher avec plus ou moins de vigueur. Je regardais l’eau faire son travail quand un point brillant attira mon attention. Il semblait trop étendu pour être un débris ou un vulgaire éclat de verre. Impossible de rester immobile, il fallait que je sache. C’était un sentiment étrange, une soif intense de vérité. Je me précipitai sur la tâche lumineuse et à quatre pattes dans l’eau, je grattai le sol. Une surface rectangulaire se dessina sous mes doigts et une épaisseur en révéla sa fonction. Il s’agissait d’une boîte en métal. Bizarrement, elle n’était pas rouillée, comme si son propriétaire l’avait plongée là quelques heures plus tôt.

Rose marqua une pause pour vérifier s’il l’écoutait toujours. Elle s’était un peu perdue dans les détails mais ceux-ci lui paraissaient importants, autant d’indices nécessaires pour élucider un mystère.

— J’ai tenté de l’ouvrir mais le couvercle semblait bloqué. J’ai tiré plus fort et toujours rien. Tu l’as examinée minutieusement, puis, tu l’as posée sur la tranche pour lui administrer un coup sec et elle s’est ouverte. Heureusement, il n’y avait pas d’eau à l’intérieur. Je dis heureusement parce que la boîte contenait un feuillet plié en quatre. J’allais le lire quand ton visage s’assombrit. Je voulais te demander pourquoi mais avant que j’en aie eu l’occasion, tu avais déjà plongé sous l’eau, me laissant seule sur le rivage, le feuillet dans les mains. Encore un message sans auteur et une phrase qui me ferait froid dans le dos. J’ai ouvert le feuillet pour découvrir l’écriture de ma mère et cette phrase qui me hante depuis lors. Il ne suffit pas de croire à une histoire pour qu’un mystère arrête d’exister.

Rose frissonna à ce souvenir. Jusqu’à cette nuit, elle n’avait pas une seule fois douté d’Henri. Croire à son récit était comme trouver un nouveau foyer. Elle avait enfin gagné la sérénité de ceux qui ont leur place sur terre, elle avait accepté son statut d’orpheline et pouvait désormais se tourner vers l’avenir.

Henri resta silencieux. Puis, balayant le récit de Rose, il ne retint qu’un détail, une provocation qu’elle avait répétée trop souvent ces derniers jours. Il voulait enfin réagir à ce sourire audacieux et à la demande implicite qu’il contenait. Il entoura sa taille nue d’un bras et la rapprocha contre lui, dispersant l’eau qui les séparait encore. Rose ne saisirait que bien plus tard la mesure de cet amour et les renoncements qu’il impose. Il l’avait retrouvée, elle était contre lui alors maintenant tout était possible. Il se pencha vers elle et après seize années de patience, il put enfin réaliser son rêve, embrasser son soleil.

 

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