Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 19 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 16

 

Le 2 juillet 2012

 

Les larmes chatouillent le creux en bas de mon cou. Je regarde droit devant moi. Il ne faut pas qu’il me voie. Je veux rester le plus longtemps possible serrée contre lui. Ignorer ce pacte, cette sagesse d’enfants. Bien sûr que nous avions raison, il est évident que nous avons trop à perdre. Oscar et moi sommes tellement diminués par nos tragédies que s’unir à un autre tient du miracle ou d’un long apprentissage.

Surtout en amour. Chaque fois, tenter sa chance, tâtonner et découvrir les codes d’une relation durable. Je ne veux pas faire mes armes sur Oscar. Alors, je prononce le mot, faiblement :

— Le pacte. Notre pacte.

— Oui. Le pacte.

Il me serre contre lui, puis se lève. Il reste un instant debout face à la vallée invisible. Quand il se retourne, son regard est froid.

— Je suis désolée Rose. Tu peux rester aussi longtemps que tu le souhaites. Cette maison est la tienne. Tu es ma famille. Pardon pour ce soir. Je t’aime tant. Je confonds tout je crois.

Je veux répondre, mais une boule dans la gorge m’en empêche et Oscar ne m’en laisse pas la possibilité. Il a déjà quitté la terrasse et je reste seule face au vide créé par la nuit. Je rapproche mes genoux contre moi et les enlace, à la recherche de cette présence humaine. Cette chaleur. Je tente de respirer profondément, mais l’angoisse est déjà là. C’est stupide mais j’ai peur de mourir seule, que ma solitude volontaire devienne une solitude forcée et que ma légende personnelle se confirme. Je suis celle que l’on abandonne. Les autres partent toujours. La douleur dans mes poumons se propage maintenant dans mon ventre, une peur si profonde qu’elle balaie tout argument raisonnable. Elle me rappelle certaines nuits à l’orphelinat au cours des mois qui suivirent leur disparition. Je termine mon verre de vin d’une traite, espérant atténuer mes angoisses. Il faut me changer les idées. Je me lève et débarrasse nos plats avant de monter me coucher.

Ma chambre est baignée d’une lumière douce. Quelques bougies ont été allumées dans un photophore. Une attention de Lila j’imagine. Me calmer et réussir à dormir car demain tout sera différent. Me calmer et réussir à dormir. Je tente de me concentrer sur ces seuls mots pour ne plus donner prise à la peur. Elle invente des avenirs sombres pour s’entretenir et je veux la couper de toute inspiration. Me calmer et réussir à dormir. Ce sont les derniers mots que je murmure ce soir-là en m’abandonnant à la nuit.

La lumière m’éblouit. Je me cache les yeux avec un coussin. J’ai dû oublier de fermer les volets. Inutile de me rendormir, je n’ai aucun talent pour la grasse matinée. Quelques minutes sont nécessaires pour me rappeler la soirée de la veille. Oscar, les baisers et le pacte. Je tente de me convaincre que c’est la meilleure décision et me rassure en me disant que nous pourrons toujours changer d’avis. L’angoisse a disparu avec la nuit et je me lève soulagée d’avoir retrouvé mes repères.

Je fais une toilette rapide. Un parfum de crêpes à la cannelle monte jusqu’à ma chambre. Je suis impatiente de voir Oscar, de lui dire que je l’aime aussi et qu’il a raison, nous sommes une famille avant tout. Il est huit heures quand j’entre dans la grande cuisine. Lila m’accueille chaleureusement, mais je ne vois qu’une chose. Comme le premier jour, un seul couvert est dressé sur la vieille table en bois. Il est parti. Je ne pourrai pas le serrer dans mes bras, lui confier que j’aurais aimé que la suite soit différente, que notre histoire nous permette de nous lancer insouciants, même dans une relation périlleuse.

Lila comprend mon silence :

— Oscar a dû partir tôt ce matin pour un voyage d’affaires, dit-elle presque en s’excusant.

Je hoche la tête. Elle sort de la pièce et revient avec un petit paquet emballé de papier de soie rouge.

— Ceci est arrivé ce matin. Le paquet est à votre intention.

Il n’y a presque personne qui connaît l’adresse de mes vacances. Qu’est-ce que cela peut être ? Un cadeau d’Oscar ? Non, le paquet ne serait pas « arrivé ». Je déchire le papier avec impatience. Les cadeaux étaient rares à l’orphelinat et constituaient toujours une fête d’au moins deux mois : un mois à s’en réjouir et un mois à le choyer chaque minute.

Je découvre ce qui ressemble à un vieux carnet dont la couverture en cuir semble avoir vécu. Lila me fixe, attendant sans doute une réaction de ma part. Instinctivement, je décide de ne pas l’ouvrir devant elle.

— Merci pour les crêpes, elles ont l’air délicieuses.

Je pose le carnet à côté de mon assiette et fais semblant de faire honneur à son plat, mais j’ai perdu l’appétit. Chaque petit mystère de ma vie réveille l’énigme qui entoure le départ de mes parents. J’y vois un indice, une piste ou même un message d’eux. En dégustant quelques bouts de crêpes parfumées, une nouvelle version de l’histoire de leur disparition vient s’ajouter à toutes les autres. J’imagine que ce carnet vient d’eux, tout comme le message de l’avion et que sur ces pages, ils m’expliquent pourquoi ils ont été contraints de partir. Ils me répètent combien je leur ai manquée. Ils rêvent de me voir. Ils me demandent de les pardonner.

Je reste un moment avec cette version. De toutes celles envisagées, elle est de loin la plus douce. Ils seraient encore vivants et dévastés par la souffrance qu’ils m’ont imposée. Je la savoure encore un moment en imaginant nos retrouvailles.

Est-ce que je les reconnaîtrais ? Et eux ? Ont-ils suivi de loin mon évolution ? Sont-ils fiers de celle que je suis devenue ?

Dans un instant, la réalité reprendra ses droits. Je pose une main sur le carnet épais comme si cette sensation pouvait m’en apprendre davantage. Après le petit déjeuner, je me réfugie dans le hamac face à mon paysage préféré. Les battements de mon cœur s’accélèrent. J’ai peur de ce que je vais découvrir. J’ouvre le carnet à la première page. Le nom et l’adresse de son propriétaire y sont indiqués.

Ce carnet est celui de ma mère. Je parviens à peine à respirer tant je suis terrifiée. J’ai peur que les lettres que je m’apprête à découvrir ravivent la douleur et l’énorme vide laissé par ma mère. Je lis quelques lignes de ce qui ressemble à un journal intime. J’ai un vague souvenir de cette écriture régulière et ne peux m’empêcher de l’imaginer assise à son bureau le dos légèrement courbé. C’est étrange d’avoir accès à ses pensées secrètes comme si la vie me proposait de la découvrir en profondeur avant même d’avoir abordé la surface. J’ai dans mes mains le récit d’une vie en suspens, une longue lettre qui attend son destinataire pendant presque vingt ans et autant de mots susceptibles de répondre aux interrogations accumulées. Je fais glisser les pages entre mon pouce et mon index pour évaluer l’ampleur de ma lecture. Chaque ligne vaut de l’or puisqu’elle me rapproche de ma mère. Les pages défilent à toute vitesse mais leur course s’arrête soudain au milieu du carnet, suspendue par une épaisseur. Un billet y a été dissimulé. Une lettre à mon intention.

 

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