Une vie à t'attendre
Chapitre 15
Dans ma campagne, le 25 août 1995
Ma petite chérie,
Ma Rose que j’aime tant,
J’avais un pacte secret avec René. Ne jamais remplacer cette latte. Il fut intrigué par ma demande, la seule en sept ans, mais je pouvais compter sur sa discrétion. Louise aurait posé des questions mais, lui, il savait se taire. Tu avais un an quand tu as découvert sa mélodie particulière, en t’aventurant sur le parquet pour tes premiers pas. Déjà attentive aux petites choses, je me souviens que ce son t’a fait sourire. Tu as appuyé ton pied encore et encore et ri aux éclats. Et rapidement, ce léger grincement est devenu un rituel. Il ne se passait pas un soir sans que tu insistes délicatement sur son bois pour t’amuser de sa réponse. Un jeu parmi d’autres, mais moi j’y ai vu une chance de te confier mon secret.
Sans doute as-tu trouvé le carnet et lu mon récit new-yorkais ? En arrachant quelques pages de mon histoire d’amour, j’espérais aiguiser ta curiosité et te mener à cette cachette. Je ne courais pas grand risque de blesser Charles, il n’aurait pas fait attention au carnet et encore moins à son contenu. Même s’il avait été dans ses mains, il n’aurait pas osé l’ouvrir tant il était inconfortable avec l’intimité d’une femme. Une fois le tout dissimulé, j’avais confiance que tu connaîtrais la vérité un jour et cela m’a apaisée.
Car si un jour, je devais disparaître avant d’avoir pu te parler, je voulais que tu puisses lire cette lettre et les réponses qu’elle contient. Si c’est le cas, cela signifie que j’ai quitté ta vie et cette seule idée m’empêche de respirer. T’envisager grandir dans ce monde sans que je puisse te protéger est terrible. Je tente de me répéter que tu auras trouvé les ressources pour traverser cette épreuve. Avec le temps.
C’est étrange d’écrire sans connaître l’âge de celle qui lit. Je me pose mille questions en t’imaginant. Est-ce que tu as laissé pousser tes cheveux ? Sont-ils toujours légèrement ondulés ? Est-ce que tu es une bonne alliée pour toi ? As-tu choisi le grand amour ? C’est mon unique regret, mais il est grand. Je n’ai pas osé. Vois-tu, John avait commis une petite erreur mais celle-ci a semé le doute et ce doute s’est rapidement mué en une angoisse profonde. Il était pétillant, libre, drôle et j’ai eu peur de ne pas être à la hauteur. J’avais l’impression que John me glisserait entre les mains alors que Charles était la stabilité incarnée. Cela a toujours été ma faille et, une nouvelle fois, j’ai manqué de confiance et privilégié la sécurité. Il était hors de question que tu grandisses comme moi, au sein d’une famille brisée. J’ai réalisé trop tard que ce n’était pas le bon choix. Et je te prie de m’excuser pour toutes ces erreurs. Nul n’est parfait et encore moins ta mère.
J’ai souvent souhaité que tu sois la fille de Charles. Tout aurait été plus simple. Dès mon retour de New York, je sus que quelque chose était différent. Mon corps se modifiait en adoptant des rondeurs que je ne connaissais pas. J’ai d’abord pensé que je noyais ma tristesse dans les sucreries et que ce n’était pas sans conséquence. Puis, une nuit, je fis ce rêve étrange. Je me trouvais devant le château où Charles et moi nous sommes mariés. J’ai toujours eu un faible pour ce lieu qui me ressemblait tel un jumeau mais, pour une raison que j’ignore, Charles n’a pas voulu y habiter. Dans ce songe, j’étais dans le grand jardin à l’avant de la propriété et je lisais allongée sur l’herbe quand John courut vers moi. Il apparut en une fois, si vite qu’on aurait cru qu’il était caché sous un brin d’herbe une seconde plus tôt. Il semblait agité, bougeant les bras dans tous les sens tels les personnages de dessins animés. Je vis que sa bouche formait des mots, mais aucun son n’en sortait, comme si une paroi de verre nous séparait.
J’essayais de lire sur ses lèvres quand soudain, il se calma, me sourit et prit ma main. Puis, il murmura quelques mots inaudibles. Je lui demandai de répéter et le son était à peine plus fort. Il mentionnait une plante, une plante qu’il aimerait voir pousser avec moi. Je regardai autour de moi pour voir de quoi il s’agissait mais il n’y avait rien, hormis le gazon et les haies parfaitement taillées. Je voulus le questionner davantage, mais il disparut, me laissant seule, pieds nus dans l’herbe. C’est à ce moment précis que je sentis un coup dans mon ventre et en baissant les yeux, je découvris une inscription sur mon pull, au niveau de mon nombril étaient brodés les mots « belle plante ».
Éveillée en nage, je me levai pour prendre une douche et descendis dans le salon sur la pointe des pieds pour ne pas déranger ma mère. Dehors la lune était pleine. Pelotonnée face à la fenêtre, je la contemplai longuement. J’allais me marier et je ne ressentais pas le moindre élan. J’observai la lune encore plusieurs minutes avant de saisir le message de mon inconscient. L’histoire du rêve était pourtant simple, mais je crois que ma peur m’empêchait d’accepter l’évidence. Je regardai mon ventre et me mis à pleurer, de joie pour toi et de tristesse pour ma lâcheté. Désespérée, je tentai de résoudre la situation en décidant de ne pas faire de test de grossesse. Si j’attendais, cela brouillerait les pistes puisque dès la nuit de noces, il y aurait deux géniteurs possibles. De cette manière, je ne saurais jamais clairement qui m’avait fait le cadeau de cet enfant...
En te regardant grandir, j’ai compris ma naïveté. Comment était-ce possible que je sois la seule à le voir ? Charles et toi avez si peu en commun ! Pas même la forme d’un sourcil.
Vous approchez la vie de manière différente et du haut de tes trois ans, je te trouvais déjà plus courageuse que Charles et moi réunis. Un test de paternité devint très vite superflu, la vérité se matérialisait chaque jour sous mes yeux. J’ai beaucoup hésité à lui dire pour pouvoir enfin m’envoler avec toi, mais j’avais des scrupules à détruire notre famille. J’ai trop souffert de cela moi-même. Et puis, est-ce que John se rappelait au moins qui j’étais ? Il était probablement déjà marié lui aussi et je ne voulais pas être responsable d’un double carnage. Vous aviez l’air heureux et c’était mon erreur, à moi d’en assumer les conséquences. Mais porter ce secret m’a modifiée et je regrette que tu ne m’aies pas connue telle que je suis vraiment. Je suis devenue une ombre dont le seul but est la discrétion indispensable à la conservation d’un secret. J’ai choisi de nous isoler pour éviter d’être débusquée, encore une erreur que j’ajoute à une liste bien longue. Je ne pouvais accepter les amis et leurs invitations, c’était trop risqué, un esprit plus aiguisé aurait pu douter face aux nombreux indices. En plus d’un manque flagrant de ressemblance entre toi et Charles, il y avait le miracle que constituait ta naissance si rapide alors que je n’allais plus jamais tomber enceinte par la suite. Et les photos à la maternité montraient un bébé particulièrement robuste, surtout pour un prématuré de plusieurs semaines...
Et puis, il y a quelques jours j’ai reçu une lettre de John qui m’a bouleversée. Une lettre d’amour. Tu imagines ? Après toutes ces années ? La peur m’avait rendue idiote et ses mots m’ont forcée à évoluer. Je dois avoir le courage de prendre certains risques et partir. J’ai décidé de tout avouer à Charles et enfin partager nos vies avec l’homme que j’aime. Il n’est pas trop tard, il y a encore tant d’années de bonheur devant nous.
Si tu me lis, c’est que j’ai échoué. J’avais finalement fait le bon choix, celui de mon rêve mais ma vie a été trop courte pour le réaliser. J’aurais tant voulu t’offrir plus que ce destin-là.
John serait un père merveilleux pour toi, j’espère que tu choisiras de le rencontrer. J’ai glissé sa carte de visite dans l’enveloppe.
Belle route à toi ma chérie, c’est une grande joie d’être ta maman.
Avec amour,
Maman
PS. J’ai brûlé les pages manquantes. Je voulais oublier cet amour qui n’a duré que quelques semaines. Je devais me forcer à ne plus y penser. Si un jour, tu rencontres John, il te racontera. Dis-lui s’il te plaît que je suis désolée de ne pas avoir cru en lui. J’ai pris la fuite sur un malentendu alors que tout son être m’encourageait à rester.
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