Une vie à t'attendre
Chapitre 11
Ubud, le 10 octobre 2012
Chère Maman,
Ce que les autres ne savent pas quand ils me regardent sourire, c’est que je suis heureuse à m’en faire peur. Ce bonheur me paraît instable, construit sur le terreau de la vie d’une autre. Je vole, j’effleure mon quotidien comme si d’un souffle, je pouvais basculer de ce plein d’amour vers mon désert passé. Parfois, j’ai même peur de parler trop fort, que l’on se rende compte que j’existe toujours, que ma vie ne m’a pas tuée. Entendre que je n’ai pas ma place sur terre et devenir cette usurpatrice qui s’attarde à une fête à laquelle elle n’est pas conviée. Pire, en plus d’être restée, j’ai réussi à me faire aimer.
J’admire Lucie avec son énorme ventre et je me dis que tout est possible. Elle attend une petite fille pour la fin du mois.
Aussi légère et gaie qu’à ses six ans, elle défile en caressant son gros ventre avec une fierté mal dissimulée. Nous séjournons désormais à quatre chez Oscar, un quatuor original, fraternité de cœur ou âmes sœurs d’un autre temps, une maisonnée remplie de destins croisés. J’appréhendais la réaction d’Oscar. Son départ précipité avait laissé un doute et une place libre même si les termes clairs du pacte enlevaient tout espoir. Nous étions deux grands maladroits en quête d’amour, nous méritions d’être guidés par un autre solide, capable de construire cette relation qui nous glissait inlassablement entre les mains.
Oscar est arrivé un soir. En serrant sa sœur contre lui, il m’aperçut plus loin. Je me tenais debout, seule dans l’entrée mais quelque chose dans mon regard, dans ma posture, avait mué. Je lus la surprise dans ses yeux, comme si d’un seul coup, j’avais grandi. Serait-ce cela grandir pour un orphelin ?
Oser prendre la main tendue et y croire ? Lucie s’effaça.
Gonflée d’émotions, je restai face à cet homme qui m’avait tant donné. J’avais envie de lui dire merci. Merci de m’avoir inspiré ce futur heureux, merci d’avoir ouvert cette porte, merci d’avoir cédé la place. Il me prit dans ses bras, chuchotant que tout était bien ainsi.
Je te disais que j’étais parvenue à me faire aimer, mais j’ignore comment j’ai réussi cet exploit. Je n’ose pas l’affirmer tout haut, tout est si fragile. Je pensais que grandir sans ton amour m’avait transformée et à jamais ôté ma capacité d’en recevoir. Je me suis trompée. Mieux encore. Ma chère maman, je peux m’offrir le bonheur dont tu sembles t’être privée. J’ai lu et relu les débuts de ton récit avec John et je ne comprenais pas la transition. Comment vibrer avec lui, puis épouser mon père ? Une réponse se trouve sans doute dans ces pages arrachées. En me plongeant dans ton carnet, j’ai entendu le message comme on s’imprègne de la morale d’une histoire. Je sais bien qu’il ne m’était pas vraiment destiné mais je crois que si j’avais grandi à tes côtés, un soir, sur la balancelle, tu aurais tenté de me préserver du même sort.
À demi-mots et dans le respect de mon père, tu m’aurais confié avoir laissé passer ta chance. L’air de ne pas me contraindre à la vie que tu as manquée, tu m’aurais dit que l’essentiel est de s’aimer suffisamment pour que l’amour de l’autre ne soit jamais à ce point vital que l’on renonce à soi.
Aujourd’hui, j’avais l’impression que tu étais debout à mes côtés, pour offrir à notre lignée féminine l’opportunité d’un chemin différent.
Devant moi, au milieu des arbres, le visage d’Henri s’est transformé, ses traits innocents soudain soucieux. Il a pris ma main tentant d’y trouver le courage pour parler. Je crois que c’est mon regard inquiet qui l’a fait sourire. Sur cette bouche joyeuse, je pouvais lire toutes nos victoires, les blagues de la vie et notre détermination à nous trouver.
Et puis, j’ai pu réaliser notre rêve, maman. Celui de regarder un homme dans les yeux et prononcer un oui. Un oui puissant.
Rose
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