Une vie à t'attendre
Chapitre 15
Printemps 2000
C’était une après-midi pluvieuse et quelques-uns avaient trouvé refuge dans le quartier général des survivants. À l’époque, il ne portait pas encore ce nom. Les enfants se lançaient « rendez-vous où vous savez ! » et la petite bande d’élus gravissait quatre à quatre les vieux escaliers. Il y avait Oscar, Lucie, Rose, Adam et Max. Leur groupe était surtout le fruit du hasard. Rose avait été invitée parce qu’elle partageait la chambre de Lucie, Adam parce qu’il partageait celle d’Oscar. Pour Max, c’était différent : il les avait surpris s’échappant par la porte de service et les avait suppliés de le laisser les suivre. Sa détermination les avait touchés.
Oscar était leur chef naturel, il avait trouvé ce lieu lors d’une de ses expéditions secrètes, quelques semaines après son arrivée à l’orphelinat. Il s’y était d’abord réfugié pour pleurer ses parents, loin du regard des autres et surtout de sa petite sœur. Roulé en boule, il avait sangloté, ses bras serrés autour d’un coussin. Au début, c’était l’odeur douce de sa mère qui lui manquait le plus. Ce fut ensuite la voix de son père qu’il tenta vainement d’entendre à nouveau. À cet âge-là, les souvenirs ont la vie courte. Il voulait conserver les trésors de sa vie passée et se sentait impuissant face à tous ces détails qui s’effaçaient jour après jour. Il avait alors frappé de toutes ses forces dans le même coussin qu’il avait enlacé, hurlé avec sa petite voix de six ans, presque mugi dans le silence du grand grenier. La colère avait transformé sa voix, la rendant rauque, une scène étrange que celle de la souffrance qui tente d’être transcendée. Oscar voulait vivre, mais il avait l’impression chaque soir en s’endormant que sa peine l’engloutirait, que plus rien ne pourrait exister sauf elle. Il avait achevé son deuil replié sur lui-même dans un coin du grenier, paralysé par la peur de ne pas savoir grandir seul et de ne pas être le frère dont Lucie aurait besoin. On a toujours envie d’être fort pour ceux qu’on aime. Oscar l’avait compris très tôt.
Un matin, il s’était réveillé un peu différent, comme si, à côté de la souffrance, il y avait désormais une place. Et c’est ce jour-là qu’il avait vu dans son refuge un lieu pour autre chose que les larmes. Un lieu pour s’unir contre l’adversité et faire ensemble un pied de nez au destin. En quatre années, le groupe avait grandi et formait aujourd’hui une alliance solide et souvent joyeuse.
Alors que dehors la pluie lavait la campagne de son manteau de pollen, Oscar avait initié un rituel hebdomadaire : le débat.
Au départ, tous voulaient imiter les voix de la radio dans le bus du matin. Ils prenaient des grosses voix et tentaient de se rappeler les mots compliqués. Puis, la tradition s’était transformée avec le temps et les débats portaient désormais sur leur quotidien. Les thèmes étaient variés et chacun y participait avec énergie. Pour ou contre se brosser les dents le matin ? Pour ou contre dire la vérité aux éducateurs ? Pour ou contre devenir grand ? Pour ou contre la varicelle ? Pour ou contre la glace au chocolat tous les jours ? Ce dernier débat avait fait beaucoup réfléchir Rose. Elle avait osé partager quelques arguments :
— Est-ce qu’on en profite encore si on en mange tous les jours ?
Elle les présentait souvent sous forme de questions, par peur de trop s’imposer. Chacun avait son style pour dresser son argumentaire. Oscar, c’était l’humour. Max, les jolis mots. Lucie, son charme. Adam, le défi.
Le débat du jour était particulièrement chahuté : pour ou contre un pacte pour notre groupe ?
— Un pacte pour quoi faire ? avait lancé Adam.
— Pour s’engager, répondit Max.
— Mais on n’a même pas un nom de bande, s’était plaint Lucie.
— Eh bien trouvons aussi un nom de bande, suggéra Oscar.
Du haut de ses douze ans, il était l’aîné du groupe et de loin le plus grand en taille. Lui et Lucie formaient une belle fratrie, leurs cheveux châtain clair se mariant parfaitement avec leur teint rosé.
— Que pensez-vous des « survivants » ? proposa timidement Rose.
Quatre visages se tournèrent vers elle, songeurs. Une vie où on laisse ses parents derrière soi donne un sentiment étrange, celui de ne pas avoir tout à fait le droit d’être encore là, un peu comme si on avait joué un tour au destin. Survivant d’un cataclysme qui a détruit tout son univers. Survivant parce qu’il en faut de l’énergie pour rester en vie sans eux.
— Les survivants, j’aime bien, dit Oscar.
— Moi aussi, enchaîna Lucie.
Les autres acquiescèrent. « Les survivants » suggérait la dose rêvée d’aventure, de mystère et d’héroïsme.
— Et qu’est-ce que tu veux dans ce pacte ? osa Rose, galvanisée par l’approbation générale.
— Des règles de vie qui nous lient pour toujours. On est un peu comme une famille et une famille a ses règles, non ?
Personne ne sut quoi répondre. Leur vie dans un foyer était déjà bien loin et le quotidien en famille constituait une énigme, éclairée par quelques récits de copains de classe ou d’histoires lues le soir.
Face au silence, Oscar continua :
— Je veux juste un pacte pour être amis pour la vie. Parce que vous êtes ma seule famille et que j’ai besoin de vous.
La petite bande opina. Ils représentaient l’un pour l’autre la seule constance dans un univers où les changements sont fréquents. Une nouvelle classe, un éducateur qui part et leur vie est ébranlée. Ils ressentaient un besoin de permanence, de cette routine dont leurs camarades se plaignaient tant, une façon de détenir un pouvoir sur une vie peu maîtrisée.
— On pourrait avoir la règle d’être toujours honnête, proposa Lucie.
Personne ne s’opposa. Oscar prit note dans un vieux carnet qu’il avait trouvé dans un débarras du grenier.
— Et aussi de toujours prendre la défense des nôtres, poursuivit Max.
— D’être là en cas de coups durs, ajouta Oscar.
— De rester amis, continua Adam en faisant un clin d’œil à Rose.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? répondit Rose sur un ton plus agressif que voulu.
— C’est clair non ? Si on veut éviter les drames, il faut éviter les histoires d’amouuuuur, dit Adam en simulant d’embrasser un coussin.
Lucie rit.
— Il a raison, dit Oscar.
— Vraiment ? Aucune histoire d’amour ? Jamais ? demanda Lucie un peu déçue.
— Si cela nous permet de rester unis, je trouve que le sacrifice est petit, argumenta Adam.
— Tout le monde l’accepte ? Ce serait la quatrième règle d’or alors ? interrogea Oscar.
Le bruit de la pluie dehors couvrit à moitié les quatre petits oui. En réalité, ils ignoraient à quoi ils s’engageaient, l’amour était un concept abstrait, un sujet intimidant que personne n’abordait autrement que par la blague.
— Une cinquième règle ? s’enquit Oscar.
Silence.
— De croire en nous ? tenta Lucie.
Devant les regards interrogateurs, elle poursuivit.
— Mais oui, vous savez... Chloé nous dit souvent qu’elle croit en nous. Elle veut dire qu’elle est convaincue qu’on va y arriver. Pour un examen comme pour la vie.
— Parfait, cinquième règle : croire en nous, inscrivit Oscar tout en lisant à voix haute. Maintenant, piquez-vous le doigt avec cette aiguille pour signer le pacte ! ordonna Oscar.
Personne n’osa s’opposer et au fil des aïe et des ouille, le bas de la page se colora de petites taches rouges, marques de leur engagement au pacte des survivants. Oscar leva alors son verre de grenadine et lança pour la première fois son légendaire « À nos vies » qui se répéta tel un écho joyeux.
OceanofPDF.com