Une vie à t'attendre
Chapitre 17
Printemps 2000
Rose adorait se perdre sur les sentiers du domaine attelé à l’orphelinat. Elle y partait en expédition, seule ou avec Lucie et Oscar. Le propriétaire, un homme veuf et discret, tolérait la présence de ses voisins pensionnaires. Son domaine était riche. L’été, on pouvait y goûter les fruits du potager, fraises et framboises à l’abri d’arbres centenaires et l’hiver, pommes, poires et noix. Les animaux y avaient aussi trouvé un foyer : lapins, poules, écureuils, chiens, chats et même quelques biches. Officiellement, les enfants n’avaient pas le droit d’y aller mais les éducateurs fermaient les yeux sur ces excursions illicites, certains par paresse, d’autres par amour.
Ce jour-là, Rose, Lucie et Oscar avaient rapidement progressé et dévalaient désormais la grande pente menant à ce qu’ils imaginaient être la limite de la propriété. À plusieurs reprises, ils avaient cru apercevoir une barrière en bois émerger par endroits des zones boisées. Le but ultime jamais atteint auparavant. Lucie était sans doute celle qui riait le plus, sous les à-coups des contre-rythmes de la petite bande.
Rose freinait l’ensemble, Oscar l’accélérait et Lucie était le pantin subissant les décalages. Ce genre de course folle menait le plus souvent à un atterrissage en catastrophe.
Seules quelques foulées les séparaient encore du bas de la pente et la vitesse accumulée leur donnait l’impression de voler. Ils arrivèrent enfin sur le plat et Lucie se força à trébucher pour ne pas faillir à la tradition de la chute finale.
Écroulés dans les herbes hautes, les corps s’empilèrent sur celui de la coupable. Il leur fallut un moment pour reprendre leur souffle. C’est Oscar qui se leva en premier, tendant galamment la main à ses deux comparses pour les aider à se relever. Ils s’avancèrent vers l’orée du bois qui dissimulait la frontière entre leur terrain de jeu et le reste du monde et furent arrêtés par un portail en fer forgé, annonçant le changement d’hôtes. Un dessin en son centre lui donnait une allure mystérieuse, comme s’il s’agissait du domaine d’une vieille sorcière. À sa vue, Lucie eut un léger mouvement de recul.
Rose s’approcha pour toucher les lettres sculptées, deux C entrelacés qu’elle avait immédiatement reconnus. La grille représentait la fin de ses explorations d’enfant. Deux C pour Charles Campion, les initiales de son père et de son grand-père et de tous les hommes Campion avant eux.
— Allons-y, c’est ouvert ! lança Rose.
— Arrête, Rose ! On ne sait pas chez qui on entre ! chuchota Oscar comme si d’autres pouvaient l’entendre.
— Venez avec moi. Je sais où nous sommes. Je connais cet endroit.
Rose ouvrit le portail et prit plaisir à écouter son grincement familier. Non pas qu’elle l’ait souvent franchi à l’époque, mais il produisait de temps à autre ce son, actionné par le vent et plus rarement par ses parents. Face aux enfants, un petit bois puis une prairie qui s’étendait presque indéfiniment et en son sommet, la maison qu’elle n’avait pas revue depuis cinq ans.
Rose se sentit soudain envahie par une envie puissante de gravir la colline et s’élança en criant « c’est chez moi » à ceux qui tentaient de tenir le rythme derrière elle.
Au bout de sa course, elle poussa la porte de sa maison et découvrit cette odeur familière, le sol et les murs colorés. Les lieux ressemblaient exactement à ceux qu’elle avait quittés.
Rose était absorbée par le décor de son enfance quand elle l’aperçut, debout au fond du couloir. Elle l’avait cent fois imaginée depuis cette dernière nuit. En entendant le bruit, la gouvernante se retourna et son corps en contre-jour forma une scène étrange, comme si Louise l’avait attendue là depuis le fameux matin de leurs adieux, immobile face aux années qui s’écoulent. Deux bras s’ouvrirent et Rose ne vit plus que cela. Elle se blottit contre la poitrine généreuse, la joue sur le tissu usé du tablier. « Ma petite Rose, ma petite Rose. » Une voix comme un foyer.
De longues secondes s’écoulèrent avant que Louise ne réalise que Rose était accompagnée. Lucie et Oscar restaient en silence dans l’entrée et la gouvernante se libéra de l’étreinte pour accueillir les deux amis. Louise et Rose parlaient en même temps, voulant tout dire et tout savoir à la fois. Brusquement, comme si elle venait de se rappeler qu’elle avait laissé du riz sur le feu, Louise se leva.
— J’ai quelque chose pour toi, dit-elle à Rose.
Elle alla fouiller dans un tiroir de la cuisine et revint avec une feuille.
— C’est sans doute bête, mais c’est le dernier courrier reçu par tes parents avant leur disparition et j’ai pensé que tu voudrais peut-être l’avoir. Il te concerne d’ailleurs.
Parmi ses souvenirs entourant le départ de ses parents, un moment en particulier était gravé dans sa mémoire. Elle l’avait revisité cent fois. Son père qu’elle croyait imperturbable était assis à la table familiale, tremblant d’émotion devant un simple papier. En quittant la pièce, il avait laissé derrière lui le document que Rose s’était empressée de déchiffrer. Elle avait tenté désespérément de lire les quelques lignes sur la feuille, des chiffres et des lettres. Elle connaissait certaines individuellement mais leur union les rendait mystérieuses.
Quand plus tard, elle avait su lire, elle avait essayé à nouveau de comprendre les mots alignés mais l’image restait floue. Elle l’avait regardée sans pouvoir y donner un sens et son cerveau l’avait imprimée comme telle, illisible. Seules les couleurs en haut du texte avaient été enregistrées parfaitement et conservées jusqu’à ce jour. Elles apparaissaient maintenant devant elle. C’étaient des analyses de sang qui avaient ému son père. Le taux de ferritine de Rose plus précisément.
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