Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 23 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 20

 

Le 5 juillet 2012

Difficile d’ignorer l’enthousiasme qui m’envahit lorsque je me réveille ce matin-là. Immédiatement, je me rappelle et je souris comme une gamine. Cela fait longtemps que je n’ai pas eu une telle envie de vivre une journée. Celle d’hier a été ponctuée par la lecture du carnet de ma mère, je voulais tout parcourir d’une traite, me plonger dans ce volet de sa vie et la découvrir sous un jour nouveau. Puis je me suis ravisée.

C’était peut-être ma dernière chance de passer du temps avec elle, d’entendre sa voix me raconter des histoires que je ne connais pas encore, l’imaginer et presque la voir, ici, assise près de moi. Je voulais prendre le temps cette fois-ci de lui dire au revoir quand les pages se feraient rares du coté droit du carnet. Il fallait que je prolonge ce moment. Après avoir terminé les deux premières pages, j’ai donc réfléchi à la meilleure façon de procéder en commençant par estimer le nombre de pages. Je devais répondre à une question importante : combien de jours, semaines ou mois aimerais-je cheminer avec elle à mes côtés ? Même si ces lignes ne m’étaient pas adressées directement, en parlant d’elle, ma mère me confierait peut-être les conseils que toute mère donne à sa fille ? Chaque matin, je pourrais me réveiller avec la joie de la retrouver pour explorer à bon rythme les quelques années de vie relatées dans ce carnet.

Je souhaitais faire cela soigneusement, alors je décidai de compter les pages du carnet. Une estimation à vue de nez aurait été trop aléatoire et risquait d’entraîner quelques déceptions. Deux cent cinquante pages. Pour une introvertie, c’était plutôt impressionnant... Le plus simple me parut de m’octroyer une page par jour et avec un peu de chance, dans deux cent quarante-huit jours, j’aurais l’impression de découvrir à nouveau les premières pages et ainsi de suite, pendant quelques années jusqu’au jour où je les connaîtrais par cœur. Une page par jour. C’était décidé.

Imaginez donc ma joie en me levant. Nous sommes un autre jour, j’ai donc droit à une autre page ! Très opportunément, ma mère a contenu nombre de ses confidences du jour en une page, ce qui rendrait l’attente au lendemain plus facile, l’histoire clôturée. Cela me donnerait aussi le sentiment de vivre à son rythme. Et puis, si le manque était trop grand, je pourrais toujours relire les pages précédentes.

Je me glisse hors du lit et m’habille avec une rapidité que je ne me connais pas. Je décide de me réserver la lecture pour après le petit déjeuner, patienter jusque-là tient déjà du miracle. J’engouffre fiévreusement les trois pancakes préparées par Lila et elle me demande si tout va bien. Je hoche la tête tout en avalant un contenu à peine prémâché que je tente de faire descendre en me gavant de jus d’orange. Je me suis promis d’attendre après le petit déjeuner mais je n’ai pris aucun engagement quant au déroulement de celui-ci. Je perçois dans le regard de Lila que je suis toute proche d’être un petit porc tout mignon que l’on a affamé depuis trois semaines. Je n’ai pas terminé de manger que je suis déjà sur mes pieds pour débarrasser. Elle me regarde interloquée. Je brandis alors le carnet et lui dis, la bouche encore à moitié pleine :

— Ch’est le carnet de ma mère !

Ça y est, elle me prend pour une folle.

— Chi chi, j’insiste sans prendre le temps de terminer ma dernière bouchée.

Elle me regarde et ses lèvres commencent à trembler. Il ne faut que quelques secondes pour qu’elle parte dans un fou rire. Surprise, je regarde son corps trembler au rythme des secousses. J’essaie de m’expliquer et mes tentatives n’ont qu’un seul effet, provoquer d’autres rires. Elle s’essuie les yeux avec ses mains encore pleines de pâte à crêpe et repart de plus belle. Je me sens partir moi aussi dans ce fou rire. Les larmes coulent, nos diaphragmes tremblent en cœur et chaque fois que nos regards se croisent, nos rires reprennent encore plus fort. Lila a maintenant de la pâte sur la moitié supérieure du visage et cela n’aide pas beaucoup. Il nous faut plusieurs minutes pour nous calmer. Allez, va lire l’histoire du jour, dit-elle avec affection. Elle ne doit pas me le demander deux fois, je m’installe sur la chaise longue et j’ouvre le carnet à la troisième page. J’ai lu les deux premières hier avant de devenir sage. Promis pour toujours, une page par jour. Je respire profondément, en vue de l’apnée que génèrent les révélations de ma mère.

 

New York, le 20 juillet 1988

 

Cher journal,

J’ai dansé toute la nuit ! Je n’aurais pas cru cela possible.

Pouvoir tellement s’amuser dans une vie. Les Américains sont accueillants, tout est simple ici. En quelques jours, j’ai fait la connaissance de dizaines de personnes. J’avoue que la tâche a été grandement facilitée par l’apparition dans ma vie américaine de Kate. Kate, c’est tout un programme ! Elle a à peu près cent initiatives et idées à la minute, elle est drôle et a un nombre impressionnant d’amis. Je crois qu’elle m’a un peu prise pour son projet du mois : intégrer l’Européenne.

J’apprécie ses compétences en la matière car les progrès sont rapides. Pour être honnête, j’adore passer du temps avec elle pour une autre raison. Kate ressemble à la personne que j’aurais pu devenir si j’avais grandi moins sur mes gardes.

Mais chacun son histoire. Moi, je porte la méfiance et un besoin puissant de sécurité en lourds bagages hérités de mon père. Elle, elle porte une soif infinie de vivre, vivre pour deux, vivre pour une sœur partie trop tôt.

Avec Kate, je me sens vivre ! Comme si tout était possible, comme si ma vie n’était pas déjà gravée dans la pierre.

J’avoue qu’être fiancée à vingt et un ans me donne parfois le tournis. Dans un sens négatif. Décider de toute une vie quand on vient de quitter le berceau, c’est un peu comme jouer à la loterie, les aléas sont grands. Mais quand Charles m’a demandée en mariage, je n’ai pas pensé que répondre non était une option. Il est le choix parfait. Gentil, calme, compréhensif, raisonnable, stable et intelligent. C’est vrai qu’il manque un peu d’originalité. Mais je crois qu’il a été étouffé par l’empire familial, par tout cet argent et l’absolue inutilité de devenir un jour quelqu’un puisqu’il avait déjà tout reçu à la naissance. Dès le départ, son destin a été réduit à ne jamais devoir apprendre à se débrouiller, à choisir des études dans l’unique but de se cultiver et à être respectable avant même d’avoir fait ses preuves. Simplement en étant bien né, au bon endroit et dans la bonne famille.

Alors, quand il s’est agenouillé devant moi pour me présenter d’une main tremblante un écrin en velours noir mettant en valeur une magnifique bague sertie de diamants, j’ai eu de la difficulté à réfléchir. Mon cerveau ne fonctionnait plus. Je voulais aligner les informations pour donner ma réponse mais tout se brouillait. Ce n’était pas la bague qui me troublait.

Non, c’était sa main tremblante, voir cet homme chanceler devant moi et l’entendre demander d’une voix mal assurée : Gabrielle, veux-tu être ma femme ?

Être témoin de sa fragilité. La vie l’avait propulsé au rang d’homme trop vite, trop immanquablement, niant son rythme et sa sensibilité. Comment aurais-je pu lui adresser un refus dans ces conditions ? J’avais peur que cela l’anéantisse sur le coup. Et une petite voix me répétait que ce choix me garantissait une vie solide, une famille indestructible, le cadeau que je m’étais promis d’offrir à mes enfants. La présence d’un père. Pour toujours.

Alors, j’ai dit oui. Une partie de mon être a dit oui. Et le reste s’est tu.

 

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