Une vie à t'attendre
Chapitre 14
Le 26 juillet 2017
J’ai menti à la femme que j’aime. Je n’ai pas menti à la légère ni parce que c’était facile. J’ai menti parce que c’était la plus belle façon d’aimer cette femme-là. Avec ce mensonge, je voulais offrir à Rose une vie qu’elle se refusait.
La possibilité de baisser la garde, d’arrêter de s’épuiser dans une course sans fin et surtout, de pouvoir croire que l’autre va rester. J’avoue que j’ai tout de suite espéré que l’autre, ce soit moi. Mon intervention n’était pas désintéressée, mais je crois que j’aurais agi de même si elle avait aimé un autre homme. Simplement pour tenir une promesse d’enfant, pour le plaisir de voir Rose renouer avec son être et devenir enfin une alliée paisible pour elle-même.
Même s’il était bien intentionné, ce mensonge m’a coûté. Il suffisait qu’elle s’offre à moi avec la confiance dont elle était désormais capable pour que je me sente indigne de ce cadeau. Si l’espace d’un instant, je me rappelais cette histoire inventée, je prenais même peur. Je devais vivre avec la crainte qu’elle apprenne un jour la vérité. Et s’ils n’étaient pas morts, ils pouvaient revenir ? Quel serait l’impact de cette bombe sur la famille que nous avions construite ? Et sur Rose surtout ? S’écroulerait-elle encore plus bas que là où je l’avais ramassée ? Trahie à nouveau par ceux qu’elle aime. Ce mensonge m’a coûté aussi, car il m’a contraint à renoncer à un bien précieux, mon honnêteté, et à devenir quelqu’un que je respectais moins. Un type pas tout à fait net alors que Rose pouvait prétendre au meilleur. Paradoxalement, en tentant de la sauver d’une vie de solitude, je perdais mes chances de la mériter.
Malgré tout cela, j’avais menti avec un sentiment d’évidence, comme si c’était la seule voie possible pour nous. Le choix était simple et se réduisait à deux options : elle ou moi et j’ai toujours préféré Rose.
Tout a commencé le matin où je l’ai découverte inanimée, suivant tel un robot les autres élèves de notre classe. Pour tout le monde, ce fut un choc. Cette disparition soudaine et inexpliquée venait bouleverser le quotidien paisible d’un village de campagne. Bizarrement, j’ai tout de suite songé qu’ils ne reviendraient pas tout seuls, qu’il faudrait les trouver ou au moins les aider. J’ignore quelle logique guidait mes pensées de petit garçon, mais le résultat était implacable, je ne pouvais pas rester passif. Je les ai cherchés longtemps sans aboutir, d’abord inefficacement comme un gamin de sept ans puis une fois adulte, avec méthode et constance.
Un soir que je désespérais seul accoudé à un bar, une idée saugrenue me vint. Je m’enlisais dans cette enquête qui n’avançait pas, peu importe le nombre d’heures que j’y consacrais et il devenait évident que je devais changer d’approche pour ne pas devenir fou. Ce n’est pas ainsi que Rose sera à nouveau heureuse, pensai-je. Et ma réflexion avançant, je me posai finalement la seule question importante : de quoi Rose avait-elle le plus besoin ? La réponse m’apparut dans l’instant. Elle a besoin de savoir ce qui est arrivé à ses parents. Comme cela demeurait un mystère pour tous, il ne restait qu’une solution. Il fallait que quelqu’un ose écrire la fin de leur histoire, une fin que Rose pourrait accepter. Après des années de recherches, cette idée s’imposait en unique moyen de triompher d’une impuissance lancinante. Pour elle et pour moi.
Mais ce plan exigeait un récit crédible. Comment moi, Henri, aurais-je appris l’issue tragique avant tout autre ? Pourquoi ?
La bière posée devant moi sur le zinc me rendait ambitieux.
J’avais un avantage important. Personne ne pourrait jamais imaginer que je mente sur ce point. On ne blague pas avec la mort. Il suffisait d’avoir une version plus ou moins réaliste, le contexte achèverait de convaincre. Leurs morts devaient prendre la forme d’un accident pour exclure toute volonté de les tuer et autant de souffrance pour Rose. Puisque j’étais le créateur par intérim, il était en mon pouvoir de lui offrir une fin qui soit la moins violente possible.
Je réfléchissais aux contraintes de ce nouveau projet quand mon regard fut attiré par un client assis à l’autre extrémité du bar. Son dos courbé par l’âge et la solitude offrait un tableau singulier, comme s’il luttait toujours alors qu’il était sur le point de craquer. On pouvait imaginer un parcours laborieux en observant ses larges épaules ployer sous le poids du tourment. Ses cheveux frisottants semblaient vouloir épargner ce corps meurtri et formaient dans son cou une perpendiculaire amusante et décalée. Le vieil homme jouait doucement avec son verre, le faisant tourner sur lui-même pour se distraire de l’ennui. Son état général indiquait qu’il était un client régulier, ce qui attisa ma curiosité. Quelles sont les raisons qui poussent un homme à franchir la porte d’un bar, jour après jour ? Que voulait-il noyer dans l’alcool ? Et c’est à ce moment-là que l’histoire s’imposa. Il fallait un coupable et un aveu pour que la vérité éclate après presque vingt ans d’attente. Le coupable aurait ruminé pendant tout ce temps et voudrait s’en libérer aujourd’hui, à l’aube de sa mort.
Le film s’est alors naturellement projeté dans mon esprit éméché. Un chasseur se trompe de cible et les abat, la pénombre comme complice. Si je voulais persévérer dans la thèse de l’accident, je n’avais droit qu’à une seule balle pour expliquer deux morts. Quelques semaines plus tôt, j’avais vu ce documentaire fascinant sur la balistique qui expliquait comment la course d’une balle peut être influencée par de multiples éléments, le frottement de l’air, la pesanteur, le poids de la balle. À cette heure tardive, je ne pouvais pas interroger un expert pour tester la vraisemblance d’une mort partagée et dus me rabattre sur une recherche rapide sur Internet. Les résultats étaient assez glauques et ne m’offraient aucune confirmation. Les internautes se moquaient même d’un film dans lequel un tireur avait pu toucher deux cibles avec une seule munition. Rien de très encourageant. Le doute s’installait. Devais-je abandonner cette idée ? Rose vérifierait-elle la validité scientifique de mon récit ? Faudrait-il deux balles tirées coup sur coup ? C’était sans doute préférable, mais j’étais séduit par l’idée de deux amoureux unis dans la mort. J’espérais que la poésie adoucisse l’image pour Rose. Et puis, cela signifiait ne pas mourir seul.
Après avoir tergiversé un moment entre les différentes versions, j’ai opté pour celle de la munition unique. Avec le recul, je suis persuadé que c’était ma manière de ne pas tout à fait mentir à Rose ou de lui mentir avec son autorisation.
Pour avaler cette version légèrement insolite, il fallait qu’elle ait envie d’y croire, de nier une partie de la réalité, d’oublier un instant qu’il est peu probable qu’une balle puisse être doublement meurtrière. J’avais besoin que son inconscient s’unisse au mien dans ce pieux mensonge, une façon de bénéficier de son consentement dans ce projet terrible, car je m’y sentais seul. J’ai élaboré la suite du plan, l’alcool aidant.
Pour compenser la faiblesse du récit, il fallait au moins un support, une lettre d’aveu. J’ai lancé un regard intéressé vers ma muse. Le vieux n’avait pas bougé. La difficulté résidait dans le degré d’alcoolémie nécessaire pour mener à bien la mission : suffisamment ivre pour ne pas poser trop de questions et ne pas s’en rappeler le lendemain tout en étant toujours capable d’écrire la lettre. Je me suis rapproché de ma victime, apparemment absorbée dans un dialogue avec elle-même. Il semblait à point et je décidai d’être audacieux.
— Monsieur ?
Son torse se mit difficilement en branle pour opérer un virage à quatre-vingt-dix degrés. Je vis dans son regard qu’il y avait de l’espoir. Pour moi au moins.
— Oui, répondit une voix caverneuse.
— Je suis désolé de vous déranger, mais je voudrais vous demander une faveur.
Il lui fallut un certain temps pour comprendre cette première phrase. Les mots étaient simples mais l’idée qu’il puisse être d’une quelconque utilité semblait enfouie profondément dans son esprit. Il me dévisagea, suspicieux.
— Une faveur ? répéta-t-il pour s’assurer qu’il ne rêvait pas.
— Oui.
Une lueur se dessina alors dans ses yeux gris. J’avais l’impression de raviver une flamme et devant cette joie naissante, je décidai de lui dire toute la vérité. Il écouta l’histoire de mon amour pour Rose, ma promesse et le plan que j’avais échafaudé. Une fois mon explication terminée, il me contempla longuement. Son cerveau embrumé travaillait à organiser toutes ces informations. Il mit fin au silence en demandant du papier et un stylo au barman, sans un regard pour les risques qu’il encourait en produisant un aveu écrit de sa main. Je crois qu’il était touché que la vie ne le laisse pas partir sans être utile une dernière fois, même de façon si particulière.
C’est ainsi que je dictai la lettre à un inconnu délicieusement imbibé d’alcool pour un résultat parfait. Son écriture vacillante donnait l’impression que l’auteur était ému, âgé, hésitant ou tout cela à la fois. Les gouttes de bière pouvaient être assimilées à quelques larmes si l’odeur se dissipait et si elle s’entêtait, au reliquat du petit coup qui l’avait poussé vers l’aveu. Ce soir-là, pour la première fois depuis des années, je dormis comme un bébé en me promettant d’apprendre à vivre avec cette vérité.
Quand Rose revint à la maison après le marché, je compris tout de suite qu’elle savait. Quelque chose dans son regard avait changé. En un coup, une douleur s’était propagée dans mon ventre avec la peur de la perdre. Je voulus me justifier mais elle plongea dans mes bras. Approchant sa bouche de mon oreille, elle murmura quelques mots dont je ne perçus que l’essentiel. « En tout cas, le chasseur s’est trompé, il n’a pas tué mon père. »
OceanofPDF.com