Une vie à t'attendre

Alia Cardyn · Chapitre 24 sur 47

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Une vie à t'attendre

Chapitre 21

 

Le Palais, automne 2006

 

Cher vieux journal qui a mis dix ans à arriver dans mes mains,

Avec les autres survivants, on écoute « Where is my mind » des Pixies dans notre quartier général. Cette musique déchire ! On danse n’importe comment, on saute sur les vieux canapés, on se roule par terre simulant des délires de rock star. Cette chanson en boucle me fait planer. Parfois, je m’assieds pour regarder les autres. Max et Adam dansent face à face, on dirait deux grands spaghettis tant leurs corps sont souples. Lucie tourne sur elle-même et glousse toutes les deux secondes, elle ne pourra jamais être une vraie rock star si elle continue... Oscar reste cool, son pied suit le rythme et sa main dessine des arcs de cercle comme s’il jouait à la guitare. Il alterne avec des baguettes imaginaires qu’il manie particulièrement bien. Chaque claquement de baguette fait rebondir une mèche rebelle qu’il rejette d’une main distraite. Exactement comme un pro le ferait, imperturbable. Je ferme les yeux et je sens la musique vibrer dans mon corps.

Ma mère a peu à peu réintégré mon quotidien de façon surprenante. Chaque fois que j’ouvre ce carnet, j’ai le sentiment étrange qu’elle apparaît à mes côtés. J’ai même envie d’écrire « chère maman » plutôt que « cher journal ».

Je l’imagine assise sur le bord de mon lit, élégante, elle a croisé ses jambes et penche sa tête, me donnant l’impression que je suis le centre du monde. Je la vois opiner pour marquer son accord, rire de mes blagues ou, au contraire, s’offusquer des injustices de mon quotidien.

Je reste troublée par la révélation de Louise, elle s’ajoute à la disparition étrange de la montre de mon père. Des années que je retourne ces informations sans y trouver un sens. De temps en temps, quand je croise quelqu’un qui a l’air intelligent, je lui pose la question : « En quoi le taux de ferritine d’une petite fille peut-il émouvoir ses parents ? Pire, les faire fuir ? » J’ai glissé ces analyses de sang dans mon journal pour les garder près de moi. La plupart du temps, je me rassure en me disant qu’elles n’ont aucun rapport avec l’émotion de mon père ce matin-là et encore moins avec leur disparition. J’ai dû mélanger les informations. La confusion est possible, vouloir tellement croire en une piste qu’un papier vient en remplacer un autre dans la mémoire d’une fillette.

Lucie a examiné le document et me garantit que le taux de ferritine, c’est vraiment important. S’il est trop bas, cela peut générer certains soucis de santé. Pour un homme attaché à son long fleuve tranquille, cela pouvait-il être... bouleversant ?

Mon père est loin d’être un aventurier mais quand même, je trouve cette explication un peu légère. J’en ai parlé à Oscar et il m’a dit dans un grand éclat de rire : « Il a découvert que t’étais pas sa fille ! » J’ai trouvé ça dur sur le coup. D’accord, on est orphelins donc l’enjeu peut paraître limité mais il ne faut pas abuser ! Pourtant, j’avoue que sa remarque a insinué un doute et m’a fait réfléchir. Il est vrai que quand je pense à mon père, cet homme renfermé, absent, routinier, nous n’avons pas grand-chose en commun. Mais impossible de m’engager plus loin dans cette voie, mes parents sont trop classiques (oserai-je dire coincés ?) pour leur attribuer ce genre d’écarts ! Ils étaient fiancés deux ans avant ma naissance, largement de quoi me concevoir. Ensemble.

J’aurais difficilement imaginé une femme introvertie comme ma mère séduire ou se laisser charmer par un autre homme que celui auprès duquel elle s’était engagée. Et surtout passer à l’acte ! C’est juste inconcevable. Puis, tout le monde répétait combien la ressemblance avec mes parents était flagrante. J’avais les yeux en amande de ma mère, ses pommettes hautes, son corps élancé et en cadeau de mon père : un nez fin, des mains de pianiste et des cheveux clairs.

Avec le temps, je commence à manquer d’arguments dans un sens ou dans l’autre. Les souvenirs s’effacent et je réalise que ce bout de vie avec eux ne m’appartiendra pas pour toujours. La fin est inévitable, je vais les perdre une deuxième fois. Alors je tente désespérément d’exercer ma mémoire en donnant à chaque souvenir un titre et je leur construis un petit film que je rejoue régulièrement. Telle une cinéaste, je les ai créés à mon goût avec juste ce qu’il faut de créativité, une sorte de réalité augmentée. Je trouve que j’y ai bien droit ! Je les visionne souvent avec de la musique sur les oreilles pour intensifier le moment. Le temps de ce court-métrage, je m’échappe et j’en reviens rassurée.

Ce soir, avant de m’endormir, je vais me plonger dans mon préféré. Je me revois dans les bras de ma mère sur la balancelle. Un parfum de lavande. Ses mots rares. Sa présence paisible. Moi blottie contre son corps chaud. Nous avons le temps. Devant nous, la prairie qui s’étend et la vue aérienne de champs ponctués de bois, d’un village, d’un clocher. Le soleil qui descend et colore ce paysage digne d’un conte. Croire qu’elle sera toujours là pour moi et avoir confiance dans la vie. Regarder la glycine évoluer sur le bois.

Profiter en silence. Quoi que je fasse, quoi que je dise, sentir que je suis aimée et goûter à cette liberté.

Rose lâcha son stylo. Il y avait quelque chose d’étrange, une incohérence qui empêchait le déroulement naturel de ce moment. Mais quoi ? Elle tenta de regarder sa mère telle qu’elle était ce soir-là. Son regard un peu perdu dans le vide, ses yeux qui brillent plus qu’à l’habitude, un soupir, un léger frémissement. Du revers de la main, elle caresse le haut de son visage. S’agissait-il vraiment d’une caresse ? Non, ce geste avait un but. Essuyait-elle une larme ? Pour mettre des mots sur ces détails étranges dans l’attitude de sa mère, Rose se concentra encore davantage sur le fil de ses souvenirs et soudain, se figea. C’est cela qui la perturbait : Pourquoi donc sa mère était-elle triste ?

22.

 

New York, le 2 août 1988

Cher journal,

Chaque jour, je sors très tôt et je marche jusque Central Park pour le découvrir sous la rosée. J’accélère la cadence et, mon casque vissé sur les oreilles, je rembobine la cassette jusqu’au début, pour écouter la seule musique qui peut me donner l’élan de courir à une heure si matinale. Fame. Les premières notes produisent immédiatement leur effet, l’envie d’allonger les foulées grandit. Après quelques minutes, le second souffle arrive et tout mon corps semble se détendre.

Les progressions se font plus souples, plus évidentes. Je me sens pousser des ailes sur le sol new-yorkais. Tout semble à sa place dans ces jardins sillonnés de chemins impeccablement entretenus.

Puis les images défilent devant mes yeux tel un film dont les raccords auraient été mal faits, un plan laissant la place à un autre sans transition. Je me demande comment le cerveau fonctionne, pour quelle raison il me mène d’une idée à une autre ? Quelle est la logique qui les relie entre elles ? À un moment ou à un autre de la course, la même image s’impose à chaque fois. Je la crains. Je n’aime pas la regarder mais elle s’affiche irrémédiablement sur l’écran. J’ai beau essayer de me distraire, elle arrive toujours. On y voit un homme. Je crois qu’il s’agit de mon père, tel que mon esprit le conçoit. En réalité, je n’aperçois que son dos. Un dos large, habillé d’une chemise bleu jean délavé. Quelques plis se dessinent sous les omoplates, seuls détails d’un tableau figé. Je pourrais presque le toucher du bout des doigts si je courais plus vite, mais je n’y parviens jamais et je sais que, dans quelques secondes, il s’évaporera pour laisser place à autre chose. Cette présence m’intrigue. Pourquoi revient-elle inlassablement ? Je tente une nouvelle approche, j’essaie de le forcer à se retourner.

C’est mon cerveau qui l’a inventé alors je dois pouvoir l’obliger à tourner la tête puis le torse. Je veux découvrir son regard et ses traits que je ne connais qu’à travers les miens. J’y crois comme au premier jour, convaincue que l’image va changer, que quelque chose va se produire. Un infime détail me suffirait à ce stade.

Mais rien ne bouge. Je me heurte à ce dos et à la colère qui monte en moi. Il va partir une nouvelle fois sans m’avoir même regardée. J’accélère, la frustration nourrit mes mouvements, mais j’ai beau courir aussi vite que possible, la rage reste là au creux de mon ventre. Je tourne et m’engage dans une nouvelle allée, puis ralentis le rythme et tente de me distraire en regardant autour de moi. Les immeubles se dressent fièrement à ma droite, leur couleur crème monte avec élégance dans le ciel bleu et, en bas de chacun d’eux, un concierge attend le prochain visiteur. Dans leur bel habit, les bras le long du corps, ils regardent les heures s’écouler avec une patience que je n’aurai jamais. Des plantes s’échappent de certains balcons en une jungle prête à conquérir de nouveaux territoires. Sans doute des campagnards nostalgiques. Des centaines de fenêtres abritent des milliers d’histoires et chacune est importante.

Je cours encore quelques minutes. Les journées sont chaudes et j’entends bien profiter de la fraîcheur du matin.

Les endorphines produisent maintenant l’effet recherché et la colère fait place au contentement. Je suis à nouveau sereine.

Je prends le petit déjeuner dans le café-librairie du coin. J’ai déjà mes habitudes et c’est ici que j’écris. Je mange en regardant les autres vivre autour de moi, je m’interroge sur leurs choix car je suis inconfortable avec les miens. En un mois, Charles ne m’a pas manqué une seconde. Voilà ce qui m’ennuie ce matin, devant mon bagel et le monde qui s’agite.

J’ai l’impression de vivre pour la première fois et ce sentiment prend toute la place. Je tourne nerveusement la bague de fiançailles qui alourdit mon annulaire et, sur un coup de tête, je l’enlève. Mon geste n’est pas anodin et j’ai un mouvement de recul en prenant conscience de ce que je m’apprête à faire. Mais rien ne m’arrête. Résolue, je détache la chaîne en or blanc que ma mère m’a prêtée le temps du voyage et j’y enfile ma bague telle une vulgaire perle. Pour l’instant, elle est mieux là, à flotter près de mon cœur comme une option possible.

Un choix à renouveler quand j’aurai grandi. Après New York.

Je referme le carnet de ma mère, après avoir lu une nouvelle fois l’extrait du jour. Le soleil s’éternise. Caché juste derrière la colline, il éclaire d’une lumière tamisée l’autre versant.

J’enfonce ma tête dans l’oreiller moelleux, songeant à ma mère et à cet univers mystérieux dissimulé en chacun de nous, cette part que certains aimeraient garder secrète pour toujours. Je m’endors et mon sommeil est à nouveau habité par ce rêve étrange. Je regarde le sol et découvre un gros ventre, révélant une grossesse à terme. Dans quelques heures, je serai maman. Cela paraît irréel et j’ai de la difficulté à assimiler la nouvelle. Je persiste à nier mon état et refuse d’annuler un voyage à l’autre bout du monde. Au contraire, je dois voler loin. Distraitement, j’approche une main de mon ventre et un sentiment intense m’envahit. Je sens le cœur de l’enfant battre très fort, très vite, comme s’il se trouvait contre ma paume, et réalise soudain que je suis habitée. Un lien existe enfin.

Je me réveille en sursaut et repense à l’enveloppe. Il y a un détail qui m’a échappé. Cela concerne son porteur. Son regard m’est familier. Je l’ai déjà vu quelque part. Maintenant, j’en suis sûre. Je me lève d’un bond pour aller prendre l’air. Le soleil se lève sur la vallée et des lueurs roses caressent les plantations. Je m’allonge sur une chaise longue et m’enveloppe d’un châle pour me préserver de l’humidité.

Dans le souffle du matin, je perçois un bruit de moteur. Je dois attendre encore quelques secondes avant d’apercevoir un véhicule rouge, comme celui qui s’était immobilisé l’autre jour. Impossible qu’il se soit égaré deux fois. Qui voudrait me rendre visite à l’aurore et sans s’annoncer ? Mon ventre se crispe. Lila est rentrée dormir chez elle, me laissant seule dans cette grande maison. Mon pouls s’accélère, je me redresse et mon premier réflexe est de chercher une cachette, telle une proie désespérée. Le bruit se rapproche et le temps manque, il faut réfléchir vite. Trouver refuge dans une pièce fermant à clé dans la maison ou simplement attendre en priant que les visiteurs soient bien intentionnés ?

La voiture évolue maintenant rapidement sur la partie du chemin moins pentue. Je ne parviens pas à me décider et mon cœur se met à cogner dans ma poitrine. Je me dirige vers la cuisine en quête d’une arme. Elle est impeccablement rangée, aucun couteau ne traîne. J’ouvre deux par deux les tiroirs pour m’emparer de quelque chose de tranchant. Je suis en train d’ouvrir ceux sous l’évier quand je me retrouve face à un boîtier en bois fixé au mur. Il contient tout ce dont j’ai besoin. Je saisis trois couteaux, sans aucune stratégie précise.

Comme si j’étais réellement capable de m’en servir ! Je choisis de rester dehors, aucune envie de me faire prisonnière avant l’heure. Je guette les nouveaux arrivants depuis la terrasse.

La voiture s’approche encore, me laissant juste quelques secondes pour me cacher derrière un arbre. Au loin, une porte claque en un bruit métallique sec. J’entends des pas lents, hésitants, puis plus rien. Je me risque à me pencher légèrement pour observer la scène. Je distingue une silhouette mince aux côtés de la voiture. Elle est à contre-jour, m’empêchant de déterminer s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. L’individu semble attendre un signal puis lève son poignet. J’entends le bruit des clés qu’on glisse dans une poche, mon invité surprise semble avoir le projet de rester.

Soudain, il fait demi-tour et s’engage dans le chemin qui mène à la demeure. Il marche lentement vers la maison, un sac à la main. Je le regarde s’avancer, la démarche souple et confiante. Ma respiration s’accélère. Je l’ai reconnu.

 

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