Unstable feelings - T2
ch009
Chapitre 9
Sky
Je me sens très étrange, ce matin. Joshua ne va pas tarder à arriver à la maison. J’ai longuement hésité à le revoir, ici, chez nous, mais c’est une façon pour moi d’enterrer, en quelque sorte, la hache de guerre. Par le passé, nous avons toujours dû nous cacher pour nous voir, désormais, ce n’est plus un secret, notre histoire est terminée, et j’aime autant lui dire au revoir correctement.
— C’est ta troisième tasse de café depuis le réveil, me rappelle Jessie qui me scrute de l’autre côté du canapé.
— J’ai mal dormi, alors évite de me taquiner sur la caféine.
— N’est-ce pas déjà le cas d’ordinaire ? notifie-t-elle avec un petit rictus moqueur.
Elle sirote son chocolat chaud qui repose en suspens sur son genou relevé et plié derrière son coude.
— Mets-toi correctement, tu vas en foutre partout. Va faire tes devoirs au lieu de jouer les curieuses, la rabroué-je gentiment.
— C’est les vacances ! s’offusque-t-elle faussement. Ça ne te va pas au teint de jouer les trouble-fête, me taquine-t-elle. C’est à cause de sa venue ici ou de ton mec ?
— Lysandre n’est pas mon mec, enfin, je n’en sais rien.
— Qui a dit que je parlais de lui ? réplique-t-elle, espiègle.
Je lui jette un regard noir et elle se marre sur-le-champ, manquant de renverser son chocolat sur le canapé. Jurant entre ses dents, elle écarquille les yeux.
— Jessie, ne renverse rien sur le canapé ou tu seras de corvée de
nettoyage, lui annonce ma tante Fiona qui traîne les pieds, en direction de l’entrée.
Elle semble chercher ses clefs de voiture depuis dix minutes, et je ne
suis malheureusement pas en mesure de l’aider, car je ne les ai pas vues.
— Bon sang, ces fichues clefs vont me rendre cinglée ! clame-t-elle. Nell débarque derrière elle, en souriant, amusée par la situation. Elle
les brandit sous son nez et Fiona soupire de soulagement.
— Où étaient-elles ? demande-t-elle, en roulant des yeux. — Tu les as laissées dans le réfrigérateur en rangeant le lait, expose-t-
elle calmement. Ce qui montre que tu as besoin de vacances, chérie.
— Oui, et bien on verra quand ce sera possible, souffle-t-elle en les
saisissant, puis fourrant celles-ci dans son sac à main. J’ai une présentation importante aujourd’hui, je ne peux pas me permettre d’être en retard. Chaque fois que j’ai une idée, ce salopard de Salinger s'octroie le droit de s’en attribuer les mérites et mon patron tombe toujours dans le panneau.
Nell pose sa paume sur l’épaule de sa femme, en guise de soutien
tandis que Jessie met sa tasse vide sur la table basse.
— Ce sera dix dollars pour le “salopard” que tu viens de déballer,
Maman, je ne suis pas sourde, ricane-t-elle.
— Ne l’écoute pas, elle se sent tellement de bonne humeur ce matin,
qu’elle n’a de cesse de sortir des blagues, rétorque Nell à l’attention de Fiona.
— T’es gonflée, tu m’as privée d’argent de poche le mois dernier
parce que j’ai dit que…
Jessie s’interrompt en découvrant le regard braqué sur elle de ma
tante.
— Si tu oses redire ces mots, tu seras aussi privée d’argent ce mois-ci,
l’avertit Fiona. J’ai le droit de dire ce que je veux quand je suis énervée par l’injustice qui règne dans la boîte où je travaille. J’ai quarante-trois ans, jeune fille. Rappelle-moi qui fait l’éducation de l’autre ici ?
J’ignore les insultes qu’elle a prononcées, seulement je sais que mes
tantes haïssent la grossièreté. Fiona bosse à temps partiel à cause de ses propres soucis de santé, on ne lui fait pas de cadeau quand elle est au travail. Pourtant, elle n’a pas choisi d’être malade ni d’avoir besoin de repos à la maison pour se remettre.
— C’est vous, mes mamans chéries, s’extasie exagérément Jessie, histoire de l’amadouer un peu.
Je souris discrètement, en gardant le silence. Pénélope entre dans la pièce et commence le ménage, elle débarrasse la table de la salle à manger où nous avons toutes déjeuné.
— À ce soir, je vais être en retard. Fais un effort pour être polie avec Joshua, Jessie, s’il te plaît, et ne le mets pas mal à l’aise. Bon courage, ma puce, nous dit Fiona.
Elle quitte la maison en direction de son bureau où elle exerce la profession de média-planneur. Je l’ai souvent accompagnée durant ses longues nuits d’errance où elle tentait de trouver des idées pour une publicité. Ma tante est talentueuse, et malheureusement, son collègue n’hésite pas à lui marcher sur les pieds, à s’attribuer le dur labeur qu’elle fournit pour crâner auprès de leur patron. Nell pense que c’est parce qu’il a été touché dans sa fierté de mâle lorsqu’elle a refusé ses avances, il y a quelques années. Un soir, après le travail, je les ai entendus discuter.
Une heure plus tard, on sonne à la porte, je suis toujours installée sur le canapé. Mon souffle s’arrête au creux de mes poumons. Dina, allongée près de moi, me contemple curieusement avant de descendre. Elle arpente le couloir jusque dans l’entrée.
Pénélope ouvre, le vent s’engouffre dans la maison, je saisis en coupe mes bras et recule d’un pas pour m’en protéger. Les cheveux blonds de Josh partent dans tous les sens, ses yeux bleus braqués sur moi. Il frotte ses chaussures sur le tapis en défaisant son manteau rempli de gouttelettes d’eau. Mes poumons se vident violemment de leur oxygène tant la situation me paraît surréaliste.
— Bonjour.
— Salut, réponds-je, en scrutant l’étui immense entre ses mains.
Pour cause d’en avoir un couché sous mon sommier depuis de nombreuses années, je reconnais instantanément l’instrument qu’il trimbale. Surprenant mon intérêt pour celui-ci, il le dépose devant moi.
— C’est pour toi.
De stupéfaction, mes pupilles s’arriment aux siennes, d’autant plus lorsqu’il ouvre l’étui. Un violoncelle neuf, qui coûte une véritable petite fortune.
— Je… J’ai toujours le mien, bredouillé-je, un peu gênée. — Je te devais au moins ça. Le tien a plus de dix ans, Sky. Accepte ce
cadeau de ma part, pour toutes mes erreurs, tout le mal que je t’ai fait.
— C’est inutile, l’interromps-je.
— S’il te plaît, insiste-t-il.
Ses iris azur me troublent, il semble si triste que je culpabilise tout à
coup de refuser ce cadeau magnifique. Ne sachant que faire, je soupire. Le bois de l’instrument a une odeur que j’adore, il brille, n’a jamais servi. Je me rappelle encore la sensation que j’ai eue la première fois que j’en ai touché un.
— J’accepterai à une condition, finis-je par capituler. Nous ne nous reverrons plus, et je me dis que, peut-être, s’il faisait
cela pour moi, pour Lucy, alors je lui en voudrais sans doute moins d’être parti il y a quatre ans. C’est l’unique chose qu’il puisse faire pour elle.
— Tout ce que tu souhaites ! s’empresse-t-il de répondre. — On aimerait planter un arbre dans le jardin, avant les gelées de la
semaine prochaine. Pour Lucy. Tu… tu pourrais nous aider ?
— Évidemment, assure-t-il sans hésitation. Aujourd’hui ? D’un mouvement de la tête, j’opine.
Joshua a dû saisir que je n’avais pas d’endroit sur lequel me recueillir
depuis le départ de notre fille, je pense qu’il a compris combien c’était important pour moi de faire cela pour elle. Les grands discours sont inutiles pour être sur la même longueur d’onde à ce propos.
Les heures s’écoulent, nous travaillons de façon acharnée, main dans
la main – ou presque – et je ne parviens pas à réaliser qu’il se trouve ici en train de nous aider. Je me sens ensevelie sous un poids lourd qui m’empêche de respirer correctement. C’est comme si j’étais face à un étranger, nous ne sommes clairement plus les mêmes qu’autrefois. La forme de son visage est la même, mais ses traits sont plus matures qu’avant. Il a beau toujours porter le même parfum, je ne me sens plus du tout à l’aise avec lui. Mes parents ont tout brisé, et désormais, je dois m’efforcer de pardonner, d’avancer de mon côté. Il en va de ma santé mentale, de mon équilibre personnel.
Je ne l’avais jamais vu bricoler auparavant, encore moins jardiner. Son
visage recouvert de petites traces de terre me rappelle combien il n’a jamais été du genre à se salir les mains. Même monter un meuble, il ne le faisait pas. Il demandait toujours l’aide au gardien de son immeuble en échange de quelques pièces. J’avais oublié ce détail jusqu’à aujourd’hui. J’ai su vivre sans lui malgré la douleur. Je m’attachais à lui, à nos souvenirs de crainte de perdre à jamais Lucy, et à présent, je réalise qu’elle sera toujours là avec ou sans Josh. Je n’ai plus besoin de lui.
Il déjeune avec nous, Jessie se contente de garder le silence tout le long du repas, se cantonnant à ce que sa mère lui a demandé de faire. Je sais que ça la démange de le pourrir pour les erreurs qu’il a commises. Je lui suis reconnaissante de se tenir correctement afin d’éviter de me blesser.
Plus tard, nous sirotons tous les deux un thé, elles nous laissent seuls. Joshua me tend une enveloppe que je n’ose pas décacheter. J’ignore ce qu’elle contient, néanmoins, ça me perturbe.
— Qu’est-ce donc ?
— Une recommandation pour le conservatoire de Milan. Et des billets d’avion.
— Quoi ?
— C’est là-bas que tu devrais être, Sky. C’était ton rêve, et je ne veux pas que tu passes à côté de ta vie, à cause de moi. Je souhaite que te voir heureuse, que tu continues à jouer au-delà de ta chambre. Tu le mérites plus que quiconque, alors j’ai fait jouer mes relations pour t'obtenir un entretien. Tu n’es pas obligée d’y aller, se justifie-t-il aussitôt en me voyant plisser les yeux.
Je réceptionne l’enveloppe et l’ouvre pour en effet y découvrir un billet simple pour Milan ainsi que sa lettre de recommandation.
— J’ai conscience que c’est fini entre nous. Je ne m'imposerai pas, je n’interférerai pas non plus dans tes relations, tes choix et ton avenir. Je voulais juste que tu saches que je t’aime, et… que je désirerai toujours le meilleur pour toi. Je souhaite seulement que tu saches que tu peux encore y aller, que ta chance n’est pas passée. Tu as un don, je l’ai su à la minute même où je t’ai rencontrée.
Si troublée par son initiative, j'ignore quoi dire. C’est vrai que j’en rêvais, il y a quatre ans, que j’aime le violoncelle. Et j’ai beau continuer à jouer depuis que j’ai repris, je n’ai plus les mêmes attentes par rapport à la musique. Je suis bien à Saint-Andrews, et pas assez forte pour me confronter à la concurrence d’un conservatoire, aux regards des gens. La pression est trop intense pour moi désormais.
Et il y a Lysandre…
Je ne sais pas où nous allons tous les deux, mais quelque chose me
hurle au fond que si je partais, je le regretterais ensuite amèrement. Je ne suis plus la même Sky que par le passé. J’ai besoin de temps pour me reconstruire.
— Si j’avais vraiment pu choisir entre toi et l’argent, je t’aurais
choisie, Sky. J’aurais fait de la prison pour ça, sache-le, confie-t-il.
De quoi parle-t-il ? Ma perplexité se lit sur mon visage. — Cet argent n’était pas pour moi. Mais pour ma mère malade. — Quoi ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? couiné-je avec cette sensation
de descendre brutalement du dixième étage.
Mon cœur se comprime au sein de ma cage thoracique. Quelle
horreur !
— Parce que je souhaitais te protéger, que nos moments à deux ne
soient faits que de belles perspectives. Je ne voulais pas que tu sois triste pour moi, que ça impacte nos projets ensemble. Finalement, tes parents ont eu ce qu’ils désiraient. Je suis parti, je me suis occupé de ma mère. Malgré les traitements, elle est décédée, il y a deux ans, et c’est trop tard désormais, pas vrai ?
— Je… je suis désolée, rétorqué-je, la gorge nouée. Ses pupilles bleues ne me dévisagent pas avec déception, Joshua
accepte sa défaite, et ce gâchis me brise le cœur. Je suis attristée par la perte de sa mère, qui comptait beaucoup pour lui. Il m’en a tant parlé, c’était une femme formidable et j’ignore comment réagir sans paraître insensible ou au contraire, trop impliquée. Je ne veux pas qu’il se sente encore plus mal.
— Je vais y aller, déclare-t-il en se levant de sa chaise. Grappillant les centimètres qui nous séparent, il se penche dans ma
trajectoire. Sa bouche s’écrase sur le haut de mon front, mon palpitant me fait un mal de chien au contact de sa peau. Ce baiser n’a plus la même signification qu’autrefois, il s’agit d’un adieu et il est plus déchirant que je ne me l’imaginais.
— Saisis toutes les chances d’être heureuse qui s’offrent à toi, Sky.
N’aie crainte, aie confiance en l’avenir, parce qu’après ce que la vie t’a pris, elle te doit tout, crois-moi.
Joshua ne me donne pas l’occasion de répliquer, il quitte la pièce, puis j’entends la porte d’entrée se refermer derrière lui. Des larmes élisent domicile au coin de mes lèvres tremblantes. Il s’en est allé, mais j’y survivrai à nouveau. Lucy est là, j’ai l’impression de la sentir qui m’observe en me disant : « Je suis là, près de toi, Maman, je ne te lâcherai pas et je suis fière de toi. »
La douleur est parfois libératrice, aussi dingue que cela puisse paraître, je ne la combats pas, je l’accepte. Je pense à demain, aux jours d’après, ainsi que les suivants. J’essaie, ça ne m’effraie plus autant, peut-être parce que j’ai conscience de ne plus être seule pour les affronter.
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