Unstable feelings - T2

Ellen Stuart · Chapitre 17 sur 51

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Unstable feelings - T2

ch014

Chapitre 14

 

Lysandre

 

L’odeur qui se profile de la cuisine me déplaît. J’arque un sourcil et Colin sourit de manière à me dire : “Je te jure qu’elle sait cuisiner !”. Rose a investi les lieux, nullement intimidée de ne pas être chez elle.

— Ça sent le grillé, m’alarmé-je.

— On ignore ce qu’elle a prévu. Ne parle pas avant d’avoir goûté, contre-argumente-t-il.

Deux jours après Noël, ils ont décidé d’organiser ce repas. Sûrement une occasion d’avoir un œil sur leur ami aux multiples dépendances, qui essaie justement de décrocher. Par chance, à aucun moment, ils ne me donnent le sentiment d’être une sous-merde qui ne peut pas veiller sur lui seul. Non, Rose a débarqué, sourire aux lèvres, en m’attribuant une bourrade de son plus grand cru, avant de squatter ma cuisine, parce qu'elle était d’humeur à préparer un truc pas trop mal.

Dix minutes plus tard, elle déboule avec des plats entre les mains, les cheveux relevés sur le haut de son crâne en un fouillis impossible à démêler. L’un des récipients claque brutalement sur la table, me laissant présager le poids de ce dernier. Pourquoi n’a-t-elle pas demandé d’aide ? Cette fille me sidère quelques fois. Colin dit toujours qu’elle n’apprécie pas qu’on la materne, qu’on la fasse se sentir dépendante. J’ignore pourquoi. Je sais juste que porter un plat ne serait en rien une façon de la diminuer, cependant, je ne suis, par conséquent, pas surpris que Colin reste sagement assis pendant qu’elle installe toutes ses denrées.

— Ne tire pas cette tronche, des légumes te seront bénéfiques !

décrète-t-elle en me pointant de son doigt verni et écaillé.

— Tu me punis de quoi au juste, je ne t’ai jamais rien fait, bordel ! Colin se marre. Il le savait, j’en suis certain. Il sait que je déteste tout

ce qui est vert et devinez ce que notre très chère Rose a cuisiné ? Des légumes verts avec un steak et des pommes de terre.

— Tu te comportes comme un gamin capricieux, Lysandre. Goûte au

moins avant de cracher et de feuler comme un chat prêt à bondir sur son assaillant.

— Elle veut me foutre au régime et tu ne lui dis rien ? récriminé-je

Colin.

Le poing de ce dernier est plaqué contre sa lèvre tremblante, sa cage

thoracique, secouée de soubresauts.

— On ne mange pas de légumes uniquement pour perdre du poids,

mais pour préserver sa santé ! T’as clairement besoin de vitamines, je te trouve tout pâle, sourit-elle avec bienveillance.

Et ma colère s’envole en fumée. Satanée bonne femme qui ne veut que

du bien à tout le monde, y compris à ceux qui ne le méritent pas ! Elle m’adresse un hochement de tête engageant pour que je cède à ses exigences, et pour lui faire plaisir, je gobe une bouchée, pratiquement tout rond, histoire que le goût de ces haricots ne pollue pas mes papilles. Je hais ça ! Depuis toujours et elle ne me fera pas changer d’avis. Pas du tout un caprice de ma part.

Satisfaite, elle s’assied en face de moi, à côté de Colin qui se sert sans

plus attendre, l’air de crever de faim depuis sa naissance.

— Pourquoi Logan n’est pas là, d’ailleurs ? nous interroge-t-elle. Les couverts du brun, qui me jette un œil avec circonspection,

claquent contre le rebord de son assiette au moment où la question de Rose fuse dans la salle à manger. Un silence religieux s’ensuit pendant de longues secondes avant que je ne soupire.

— Je n’aime pas les fauteurs de troubles, en ce moment, réponds-je

simplement.

— Oh… OK. Cela fait un bail que je ne l’ai pas vu. Vous êtes en froid

pour quelque chose ? D’après Erin, Sky lui a collé une sacrée tarte. J’ai raté ça, je suis un peu déçue. Je n’attendais que ça, moi, que l’un de vous se fasse remettre les pendules à l’heure, persifle-t-elle.

Colin lui lance un regard lourd de sous-entendus et elle rectifie ses propos en attestant qu’elle ne le foutait pas dans le lot. Je lui demanderais bien pourquoi elle pense que je mérite que l’on me frappe, toutefois, je me garde bien de remuer la merde. Rose est franche, je ne vais pas le lui reprocher.

— Une simple erreur de jugement, rien de grave, clôturé-je le sujet.

— Et avec Sky ? se montre-t-elle curieuse, le sourire remontant jusqu’à ses oreilles pour se refléter dans ses iris bleu cobalt.

Je gratifie Colin d’une œillade, ce qui me vaut un haussement d’épaules. Il n’est en rien responsable du fouinage de sa petite amie.

— Et si on mangeait plutôt que de bavasser ? suggéré-je.

Non pas que parler de la jolie rouquine ne me fasse pas plaisir, je n’ai cependant pas pour habitude de m’épancher sur mes affaires de fesses ou de… cœur. Rose rit, ma réponse ne lui convient pas, elle claque sa langue contre son palais avant de revenir à la charge. Pas surprenant de sa part.

— Logan n’est pas là pour t’emmerder. Je ne suis pas le genre de personne à vouloir retourner les faiblesses des gens contre eux. J’suis heureuse dans ma vie et j’ai envie que mes amis soient heureux, rien de bizarre là-dedans. 

Elle gratifie Colin d’un clin d'œil avant de s’emparer de sa main pour y nouer ses doigts aux siens. Ils me filent le cafard, tout à coup. Si tout était aussi simple… peut-être que dans une autre vie, j’aurai un semblant de ce morceau de bonheur qu’ils partagent depuis des années. Aucune occasion d’être heureux, et si je l’ai ne serait-ce que frôlée, j’ai tout gâché. Toutes les personnes qui ont été proches de moi se sont volatilisées. Je fais fuir les gens. Je ne sais pas aimer, juste les blesser. Des preuves, j’en ai des tas à mon actif.

— Je l’admets, pour son plus grand malheur : je pense beaucoup à elle, avoué-je, les dents serrées.

— Ouh, je ne veux pas entendre de vilains mots ! Tu es responsable de tes actes, pas vrai ?

Bien évidemment, j’opine.

— Alors, ne sois pas nullissime au lieu de déjà commencer à te morfondre et te blâmer pour des choses que tu n’as pas encore faites ! La quête du bonheur n’est pas facile. Il faut se battre tous les jours pour parvenir à y goûter ne serait-ce qu’un fragment. Si tu ne souhaites pas être un salaud, ne le sois pas, voilà tout.

— C’est ça, maître Yoda, rétorqué-je avec sarcasme. — J’étais déjà au courant pour Sky et toi, de toute façon, je voulais

juste voir si tu allais nier ou pas, persifle-t-elle d’une mine roublarde.

Colin n’est pas surpris par son petit tour de fourberie pendant que j’en

ai la mâchoire qui se décroche. Que lui a-t-il dit, au juste, et surtout qui lui en a parlé ? Ce n’est pas comme si j’avais crié quoi que ce soit sur tous les toits.

— Pas la peine de vouloir me trucider en pensées, hein ! C’est Erin

qui m’a appelée pour me le dire, après leur après-midi ensemble. Si tu veux mon avis sur la situation…

— Je ne le veux pas.

Son mec pouffe de rire, lui comme moi savons tous les deux que ça ne

l’arrêtera pas.

— Tu dis que tu penses à elle, mais le sait-elle au moins ? Pour être

tout à fait sincère, elle n’a pas dit grand-chose. D’après Erin, elle devait avoir peur de lâcher un truc qu’il ne fallait pas, mais ses réponses se voyaient à son visage tout rouge. Si elle m’a appelée, c’est avant tout parce qu’elle était en colère contre toi, car je la cite : “à tous les coups, tu n’assumes rien du tout et Sky est trop fragile, gentille pour mettre les points sur les I, qu’elle se laisse faire.” Donc, qu’est-ce que tu as l’intention de trafiquer avec elle ?

Un pli se forme entre ses sourcils, la tension grimpe au sein de mes

veines. Mes narines frémissent. Je ne suis pas furieux, mais je ne suis pas tout à fait serein et calme non plus. Je déteste quand Erin s’immisce dans les histoires des autres, qu’elle se permette d’émettre des conclusions sur des faits dont elle ne sait fichtre rien !

— Je rêve ou ce repas était avant tout un guet-apens en vue d’établir

mon putain de procès ? grommellé-je.

— Pas du tout ! Mais tant qu’on y est, autant mettre tout à plat, car je

ne te laisserai pas faire n’importe quoi avec elle aussi, et Erin non plus, m’avertit-elle, en croisant les bras. T’as le droit de vouloir t’amuser, ce n’est pas une mauvaise chose. Ne le fais juste pas avec n’importe qui. Assure-toi avant qu’elle soit sur la même longueur d’onde que toi. Si vous avez tous les deux des sentiments l’un pour l’autre, alors tant mieux, soyez heureux !

Je ne peux pas parler au nom de Sky ni oser penser que je sais ce

qu’elle ressent. L’attraction qu’il y a entre nous est suffisamment complexe pour me filer des frissons chaque fois que je m’attarde sur la question. Peut-être que pour elle, cela demeure tout aussi déroutant et qu’ils mettent tous la charrue avant les bœufs ? Ou je suis un connard égoïste qui ne calcule rien… Dans tous les cas, ce n’est pas avec Rose que je dois discuter de tout ça.

— Tu n’as rien à dire ? insiste-t-elle, un peu revêche pour le coup.

— Je suis sérieux avec elle. Si je me fichais de Sky, je serais allé dans le sens de mon oncle, j’aurais marché à fond dans ses putains de manigance. Ce n’est pas ce que je fais, ni ce que je souhaite pour elle, OK ? 

Pour ne pas m’emporter davantage, je plisse le front en inspirant longuement. Rose se contente de prouver sa solidarité féminine, j’en ai conscience. Qui plus est, elle a été témoin du mal que j’ai pu faire à Natalia, elle sait donc un peu de quoi elle parle et ne veut pas que je reproduise mes erreurs. C’est une amie qui s’accorde le droit de me remonter les bretelles. Les vrais amis font leur maximum pour vous éviter de vous prendre le mur à pleine puissance dans la face. Elle n’a jamais été ignoble avec moi, même quand mes faits lui donnaient des raisons de me cracher dessus. Voilà pourquoi je tiens compte de son opinion plutôt partiale.

— Attends une seconde, qu’est-ce que le Doyen a essayé de te contraindre de faire au juste ? intervient Colin.

— Oh, j’imagine que tout comme vous, il a compris que j’étais un poison et qu’elle finirait par se tirer si je l’approchais. Ce qu’il espérait dans le fond puisque c’est un bon copain de ce fumier de Terrence Buchanan qui a donné énormément de fric à cette école. Il ne souhaite qu’une chose : que Sky retourne à Philadelphie et fasse de la musique pour suivre l’avenir tout tracé qu’ils ont fomenté pour elle. Mais tu veux que je te dise un truc ? Je suis peut-être un enfoiré, mais moi, jamais je ne l’obligerai à quoi que ce soit, rétorqué-je avec ferveur. J’entends tout ce qu’elle me dit et ce qu’elle tait aussi, d’ailleurs. Ses envies, ses rêves et ses besoins ont de l’importance pour moi, pas pour eux, ajouté-je plus bas avec distance.

L’air admiratif, Rose se met à siffler, j’ai l’impression de m’être trop dévoilé tout à coup. On ne pourra pas me dire que je me fiche d’elle alors que, justement, je m’en fais trop. Ça me bouffe ! Ses blessures sont trop vives, je ne peux pas me permettre une énième connerie, elle se détériorerait davantage par ma faute.

— Dis donc, ça bouillonne là-dedans, plaisante Rose. Sérieusement,

Erin n'avait pas l’air de rigoler au téléphone, elle a vraiment peur que tu lui fasses du mal, alors…

La brunette blêmit un peu en détournant le regard durant une infime

seconde.

Moi aussi, Rose, si tu savais ce que je suis terrifié à l’idée de la

briser ! Elle ne s’en relèverait jamais, elle non plus… Et sans doute que moi non plus.

— Mais visiblement, je n’ai pas besoin de te mettre en garde puisque

tu t’inquiètes suffisamment pour elle pour être attentif. Je ne connais pas son histoire, et ça ne me regarde sûrement pas, je sais juste qu’elle a morflé.

Ses iris s’arriment aux miens, et je n’aime pas ce qui s’y trouve. Je ne connais rien non plus de la tienne, Rose, mais quelque chose

m’annonce que toi aussi tu as souffert dans ta chienne de vie.

D’un œil pénétrant, elle tente de la sorte de me soutirer une promesse

que je ne peux pas prononcer.

— Je sais.

Nous bondissons presque à cause de la sonnette du manoir. Je tombe

des nues en découvrant Logan. Il n’est pas seul. Cette blonde… Erika est avec lui, ce qui déclenche sur-le-champ un sentiment d’insécurité chez moi. Ils sentent les problèmes à plein nez, tous les deux, j’ignore pourquoi il est venu ici.

— Je n’imaginais pas qu’on était en froid au point que tu ne m’invites

pas à votre bouffe, chicane-t-il, l’air plus sombre que d’ordinaire.

— Pourquoi est-elle là ? À quoi joues-tu ? répliqué-je sur la défensive. — Joyeux Noël, Lysandre ! piaille-t-elle, le sourire aux lèvres. Je ne le lui rends pas, le faire serait une erreur qui me coûterait bien

plus que je ne peux sans doute l’envisager. Logan sort une bouteille qu’il avait cachée dans son dos, puis me bouscule sans force pour s’immiscer chez moi avec sa poule qui me jette un œil curieux par-dessus son épaule.

J’ai besoin de me calmer, de m’isoler pour ne pas péter un câble.

Putain, heureusement que je n’ai rien planqué ici, parce que j’aurais pu sombrer avec de la poudre dans le nez, me renvoyant droit dans mes travers les plus sinistres !

Je fonce aux toilettes et fais couler de l’eau dans le lavabo. Le miroir me transmet mon reflet, je ne me reconnais pas. Un instant, j’ai l’impression que ce connard qui porte mes traits me nargue en me hurlant à la figure : “ Karma : tes putains d’erreurs te reviennent en pleine face !”. Je plonge la tête sous l’eau afin de me ressaisir. Je ne dois pas me laisser submerger par leur présence, imaginer le pire.

Les pensées négatives attirent le négatif, pas vrai ?

Je déserte la pièce après cinq longues minutes où j’ai espéré durant ce laps de temps, entendre la porte du manoir claquer pour me faire savoir que le fauteur de troubles s’en est allé. Cruelle illusion ! Pire, lorsque je longe le mur pour regagner la salle à manger, je tombe nez à nez avec sa blonde qui s’est débarrassée de ses affaires pour se mettre à l’aise. Je me maudis instantanément d’être perturbé par sa tenue… provocante à souhait, alors qu’il ne fait que zéro degré dehors. D’autres auraient les lèvres bleues, des frissons sur tout le corps. Mais elle est fraîche comme la rosée du matin, rayonnante comme un foutu soleil dont je ne désire surtout pas m’approcher. Elle me ramène à ce qu’il y a de pire en moi, de plus vicieux. Cette part que je ne veux ô jamais plus côtoyer, au risque de plonger pour l’éternité dans l’abîme des Enfers. Leurs flammes sont encore trop présentes, leurs démons vissés aux vestiges de souvenirs que j'essaie d’occulter jour après jour.

Plonger est libérateur. Remonter est une épreuve à chaque instant, et je ne dois pas céder à la tentation, aussi facile soit-elle. Derrière les obstacles, les nuages sombres qui polluent toujours mon âme, quelque chose de plus beau, d’une valeur inestimable m’attend.

Les enjeux sont lourds. C’est peut-être perdu d’avance pour moi, mais j’en mourrais de ne pas essayer. Si Sky était là, tout serait plus simple. Non, finalement, il ne vaut mieux pas. Le moins ingénu de tous les démons que je connaisse est sûrement en train de boire un bon verre de vin à table, à rire avec nos amis communs. Un mauvais calcul de ma part, et c’est l’as dans sa manche qu’il libère en vue de s'approprier la reine.

Je suis lamentable, à me demander encore ce qui vaut le coup d’être sacrifié. Je suis faible au point d’hésiter à retomber pour ne jamais remonter. Je ne veux plus être lâche. Je souhaite pouvoir me regarder en face. 

Aussi fou et effrayant que ce soit, c’est la reine que je désire, et je ne laisserai personne me la dérober, qu’importent les déchets qui s'amoncellent sous ma peau. 

— Je peux ? me questionne-t-elle en pointant la porte des toilettes

d’un geste du menton.

— Rentre chez toi. Il n’y a rien de bon pour toi ici, avisé-je. Un pas, puis un second réduisant davantage la distance entre nous, elle

me défie :

— Là où Logan et toi êtes, cela s’annonce forcément très prometteur

et significatif d’une excellente soirée.

La concupiscence brille au creux de ses iris, son bras frôle le mien. Un

bref rappel de ce dont elle est capable pour obtenir ce qu’elle désire. Mon corps fait un rejet, la nausée m’oblige à serrer les mâchoires. Je fulmine avant de lui tourner le dos, fonçant ainsi dans la direction opposée. Je l’ai prévenue, elle n’a pas voulu l’entendre. Si elle souhaite plonger au sein de ses propres addictions, qu’elle ne compte pas sur moi pour l’aider à conserver ses vices ! Logan s’en donnera à cœur joie.

J’ai une reine à protéger, des décisions à prendre pour la préserver des

éclaboussures que pourrait occasionner une confrontation avec mon meilleur ami d’enfance. Et si je dois brûler toutes les cartes du jeu, qu’il en soit ainsi !

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