Unstable feelings - T2
Chapitre 002
2- Ne laisse pas les autres voir ce qui
est évident
Quinn
Je suis sur le point de jouir. Profondément.
Fermant les yeux, j’accélère le rythme en donnant des coups de
hanches. Mon esprit vide d’extase. Je ne pense qu’à la sensation palpitante de ma queue et à la douceur de sa peau satinée. J’agrippe ses cuisses et les écarte davantage pour atteindre le point sensible. Son gémissement rauque et profond m’indique que je me trouve au bon endroit. Je souris avec arrogance, savourant chaque instant. Si je suis doué en quoi que ce soit, c’est bien la baise. Je la retourne sur le ventre, rentrant brutalement, son cul pointé vers moi alors que je la ramone vigoureusement. J’empoigne sa longue chevelure noire, puis tire dessus alors que ma queue est secouée de spasmes. On crie, tous les deux, d’un orgasme foudroyant, le corps ruisselant de sueur.
C’est toujours le meilleur moment : ces quelques secondes de paradis
après m’être déchargé, sans penser à rien. Surtout pas à comment je suis un tel connard, éloignant ce sentiment de culpabilité qui me bouffe les entrailles depuis quinze ans. Sonja soupire, se tourne sur le dos en serrant ses jambes autour de ma taille, refusant de lâcher prise. Elle m’avalerait tout cru si je ne me méfiais pas. Dieu sait qu’elle fait de son mieux depuis ces deux dernières années. Et elle a réussi. D’abord, elle a laissé traîner quelques affaires, avant de m’envahir totalement en emménagement avec moi. Le week-end dernier, j’ai fait ma demande. C’était la suite logique des évènements : on emménage ensemble, puis on se marie. Pourtant, je me trouve là, la queue plongée dans son corps tel l’enfoiré que j’essaie sincèrement de ne plus être. Essayant désespérément d’apaiser mon âme meurtrie.
En vain.
Baiser avec Sonja, c’est facile. Trop facile. L’entente sexuelle n’a jamais été un problème entre nous. Tout le reste est un chaos sans nom. Trente minutes de baise géniale ne peuvent pas effacer une attente insupportable faite d’ultimatums et de fausses larmes de crocodile, peu importe à quel point elle est douée. Alors que je baisse les yeux sur la femme à laquelle je me menotte bêtement, quand je suis trop con pour prendre des décisions sensées, ma queue s’apaise et je me retire immédiatement, en espérant que les dix prochaines minutes puissent passer à toute vitesse. Sonja se cambre pour me dévoiler sa magnifique poitrine. J’adore ses seins. C’est la moindre des choses, vu le prix que j’y ai laissé. Elle s’étale au mieux sur le lit king size, prenant des postures qui mettent en valeur ses plus beaux atouts. Sublime, elle le sait.
— Mmm, c’était super, ronronne-t-elle.
À poil, je me lève, passant les mains dans mes cheveux châtains mi-longs coupés en V, remettant nonchalamment mes mèches en place, mon corps musclé de dieu grec se reflétant dans la lumière éclatante du matin. Je jette un œil au réveil en me dirigeant vers la salle de bains, pas du tout décidé à entamer un second round. Ma queue repose déjà, détendue et repue, mes couilles bien vidées. Je retire le préservatif souillé avant de le jeter dans la poubelle, rejoignant les autres de la veille. Cela fait déjà plusieurs années que l’on se fréquente, je ne suis toujours pas résolu à coucher avec elle sans rien. Par crainte qu’elle m’enchaîne avec une grossesse ? Certainement…
— Chérie, tu vas être en retard, la renseigné-je.
Derrière moi, elle pousse un cri en se hissant des draps pleins de sueur.
Trente minutes plus tard, rasé et habillé d’un costume sombre, je bois mon café, mes yeux jade plongés au dehors, regardant les joggeurs du matin courir dans Central Park du haut de notre penthouse de l’Upper East Side totalement impersonnel et froid. Faut dire qu’avec nos boulots respectifs, nous ne sommes pratiquement jamais là, à part pour baiser.
— Sweety ? crie Sonja de la chambre. Je suis presque prête ! Je lève les yeux au ciel en reprenant une gorgée brûlante. Soudain, une
silhouette féminine attire mon regard, longeant le parc en contrebas. De là où je me trouve, je ne l’aperçois pas bien, seuls ses courts cheveux blonds à mèches roses fluos brillent au soleil. Je la suis des yeux avant de secouer la tête. Depuis quelque temps, je la vois partout.
Elle.
Celle qui m’a brisé il y a quinze ans. Celle qui a emporté mon cœur
sans jamais me le rendre. Celle pour qui j’ai failli me foutre en l’air.
— Tu peux me préparer un café, s’il te plaît ? Il m’en faut un double,
aujourd’hui.
Oh, putain, le café, j’ai oublié !
Je prends une tasse en porcelaine, la pose sous le percolateur et la
luxueuse machine à café verse le précieux liquide noir. Sonja déboule dans la cuisine, ses hauts talons claquant sur le parquet. Habillée d’une robe moulante rouge, elle se précipite avec de grands gestes vers le comptoir, ses yeux noirs légèrement bridés jetant des éclairs à la cafetière qui ne coule pas assez vite.
N’avait-elle pas demandé un double ?
— Plus vite ! Plus vite ! s’égosille-t-elle. Qu’est-ce que je suis en
retard !
Elle repart en sens inverse et revient dix secondes plus tard avec son
manteau en fourrure blanche sur le dos.
— Les Éditions Rendall ont viré ce salopard de King, bon débarras !
Cette morue de Christa Smith est veuve, tant mieux ! Son pervers de mari était un vrai connard. Le polar de Vincent sort aujourd’hui, il va être insupportable toute la journée, débite-t-elle tout en s’activant dans tous les sens, consultant son emploi du temps sur son iPad.
Elle prend son café, buvant une gorgée. La sonnette de la porte
d’entrée résonne dans l’appartement. James, notre portier, nous annonce que notre chauffeur attend en bas.
D’un joli métissage de père américain et d’une mère coréenne,
originaire de Boston, Sonja a hérité des gènes asiatiques du côté maternel. Grande, mince limite maigre, élancée, vraiment bandante. Ses longs cheveux noirs dégringolent dans son dos – j’adore les agripper afin de donner de plus forts coups de reins – un teint crémeux sans défaut, des yeux aussi noirs que la nuit qu’elle s'est fait débrider à l’adolescence pour plus ressembler au type caucasien. Venant d’une riche famille, elle travaillote en tant qu’éditrice aux Éditions Éden en attendant de s’occuper de son propre foyer avec une ribambelle d’enfants dans une immense maison de banlieue. Le rêve américain typique.
Elle pose bruyamment sa tasse pendant que je finis tranquillement mon petit déjeuner. Je partirai au travail quelques minutes après elle. Pas d’horaires fixes, c’est plaisant d’être le fils du patron.
— N’oublie pas la réception ce soir au country club ! balance-t-elle. Tu viens me chercher avec la Maserati à vingt heures ?
Aussitôt, j’arrête de l’ignorer pour la regarder franchement, un brin paniqué. Je relève les yeux du Financial Times que je lisais, voyant nos actions en bourse grimper.
— Je suis obligé ? grogné-je.
— Quinn Collins ! Tu as oublié ! gronde-t-elle.
— Je vais ressembler à un pingouin ! râlé-je. Je ne peux pas envoyer de l’argent à la place ? C’est pour quoi cette fois-ci ? Pour des orphelins ukrainiens ? Ou pour parrainer un panda ? Je suis de tout cœur avec eux, bien sûr, mais…
Sonja s’approche de moi d’une démarche sexy et met directement sa main manucurée au panier, malaxant mes couilles de ses doigts experts. Elle commence à m’embrasser, ronronnant comme une chatte, sentant ma queue durcir.
— Ça va, j’irai, capitulé-je dans un souffle.
L’esprit embrumé de luxure, j’espérais qu’elle s’agenouillerait pour me prendre dans sa bouche. Sonja sait sucer comme personne.
— Ce soir, je veux que tu me refasses ton truc avec ta langue, comme hier, murmure-t-elle dans mon oreille, ses lèvres parcourant mon lobe.
Je lui donne une gifle sur le cul.
— Tu vas être en retard.
La sonnette retentit à nouveau. Elle se détache de moi avant de se précipiter vers la porte.
— Je me demande avec qui tu as appris tout ça, Sweety ! crie-t-elle depuis le couloir. À ce soir ! Vingt heures !
Je me frotte le front, sentant les prémices d’une migraine que seule Sonja est capable de créer.
La porte claque. Le silence gagne enfin l’appartement. Avec empressement, je me faufile dans mon bureau et me connecte à ma boîte mail. Je souris en découvrant un nouveau message de Loveme703.
[Loveme703 : Votre chienne Fluffy a l’air adorable. Je suis sûr
que ma chatte Katarina s’entendrait bien avec elle. Elle adore aussi
dormir des heures, enroulée dans mon canapé et boire directement
l’eau dans le vase de mes fleurs. Un joli bouquet en papier que j’ai
reçu de vous. Je n’entends plus rien, pas le moindre bruit dans les
rues de New York. Rien que les battements de mon cœur. J’ai un
cadeau. De vous.]
Je jette à nouveau un œil à ma Rolex. Merde. Je vais être en retard
aussi. Je me dépêche de finir de m’habiller, puis j’attrape ma mallette et mes clés avant de sortir de l’appartement. Au parking, je grimpe dans ma Ferrari noire. Je dépasse les limitations de vitesse en allant au bureau. Heureusement que je sais où se situent tous les radars. Je me gare à ma place habituelle, juste devant l’entreprise Collins Media Group avec deux minutes d’avance.
Ma petite sœur Leah ne lève même pas les yeux de son écran lorsque
j’entre. Son joli minois se crispe de la même manière que quand je me trouve contrarié.
— Ton rendez-vous de neuf heures trente a annulé, s’écrie-t-elle
lorsque je passe devant elle.
Je soupire, agacé.
— Tu n’aurais pas pu m’appeler pour me le dire ? J’ai grillé deux
stops pour arriver à l’heure.
Leah hausse les épaules.
— J’étais occupée. Et puis, si tu étais arrivé à l’heure, tu aurais su et tu
n’aurais pas eu besoin d’enfreindre le Code de la route.
Je prends la pile de messages qu’elle me tend et les feuillette. — Alors, pourquoi ce retard ? finit-elle par me demander en levant les
sourcils derrière son écran.
Je ne la fixe pas dans les yeux. J’arrive mieux à mentir à ma sœur
quand je regarde ailleurs. Hors de question de lui dire que je fantasmais sur une inconnue rencontrée par Internet depuis des mois.
— Je n’ai pas entendu le réveil, réponds-je en noyant le poisson,
espérant qu’elle gobe le mensonge.
Évidemment, ce n’est pas le cas. Leah Rose Collins est tenace.
— Pas entendu le réveil ? Arrête. Ça aurait pu marcher avec quelqu’un qui n’a pas vécu des années avec toi, dit-elle en se levant pour me suivre dans mon bureau.
Je songe à dire à ma sœur de se mêler de ses affaires, mais c’est peine perdue. Leah me sortira les vers du nez tôt ou tard. Impitoyable pour ça. Enfant, c’était énervant. Je ne pouvais jamais rien lui cacher, car elle me démasquait tout le temps. Aucun secret ne lui résistait. Qualie l'avait surnommé Sherlock. C’est la deuxième fois de la matinée que je pense à elle. Ça m’ennuie. J'ai fait beaucoup d’efforts depuis toutes ces années pour l’oublier, parce qu’après tout ce temps, les souvenirs de mon ancienne meilleure amie se teintent de haine, d’attente, de nostalgie douce et amère à la fois. La combinaison de tout ça est un rappel important que la fille qui me semblait être un pilier dans ma vie pour le restant de mes jours se fichait en fait totalement de moi. Ça me blesse encore plus que je ne voulais l’admettre. Mais mon cœur s’accroche au passé avec une main de fer.
Je n’ai plus de nouvelles de Qualie depuis l’obtention de mon diplôme. La seule chose dont je suis sûr, c’est qu’elle a déménagé à l’étranger pour commencer une nouvelle vie. Sans moi. M’abandonnant comme une merde.
La simple mention de son nom fait ressurgir dans mon esprit tous les souvenirs que nous avions un jour partagés. Tout ce à quoi nous nous étions promis de ne jamais mettre de point final.
À ce jour, je n’ai jamais aimé personne comme je l’ai aimée, elle. En toute sincérité, je n’ai « aimé » personne depuis Qualie, parce qu’aucune autre femme ne lui arrive à la cheville. Même pas Sonja. Cela me met d’autant plus hors de moi qu’elle n’ait jamais eu la décence de me dire au revoir.
— Ta chemise est froissée. Tes cheveux sont en bataille. On dirait que tu t’es roulé par terre avant de venir, énumère-t-elle en faisant une moue désapprobatrice.
Un véritable œil de lynx. Rien ne lui échappe. C’est bien la fille de notre mère, aucun doute. Je l’ai embauchée comme assistante à mi-temps l’an dernier, après que notre ancienne secrétaire a démissionné pour vivre la belle vie en Floride. Après un mois sans trouver de remplaçante adéquate, Leah m’a proposé de prendre le boulot. Elle avait besoin d’argent et c'était une bonne expérience avant d’entrer en dernière année de droit. Sans surprise, c’est la meilleure assistante que j’ai jamais eue. Mais bien évidemment, je ne lui dirai jamais. De quatre ans ma cadette, elle se comporte comme si elle était l’aînée. En plus de ça, hyper autoritaire, et tout compliment flatte son ego et la rend insupportable.
Elle s’assoit dans l’un des fauteuils en cuir en face de mon bureau et
tend ses jambes, une pile de papiers en équilibre sur ses genoux. On se ressemble beaucoup. Il est évident que l’on appartient à la même famille. Les mêmes cheveux châtains, les yeux verts et la même fossette sur la joue droite. Je mets en route mon ordinateur portable, puis consulte mes mails, en espérant qu’elle s’en aille pour que je puisse commencer à travailler. Le rendez-vous annulé me donne une heure de liberté. Je veux me servir de ce temps pour bosser sur l’ouverture de notre nouvelle librairie, ce qui s’avère plus compliqué que ce que je pensais.
— Laisse tomber, Leah. Je ne veux pas en parler, rétorqué-je, irrité. — Je n’arrive pas à y croire, soupire-t-elle.
— De quoi tu parles ? demandé-je en me préparant à la catastrophe
qui va me tomber dessus.
— T’es vraiment stupide. Pfff.
— Pardon ? m’exclamé-je, en essayant d’avoir l’air occupé en
consultant mes mails, alors que je les lis à peine.
— T’étais avec cette salope. C’est pour ça qu’on dirait que t’as passé
la nuit dehors, râle-t-elle en croisant les bras et en plissant les yeux.
Ouf, elle n’a rien deviné du tout de mon honteux petit secret. — Non, pourquoi tu… ? commencé-je, en essayant de nier, avant de
m’arrêter.
Inutile. Je fronce les sourcils en la regardant.
— D’accord, oui. J’ai fait l’amour avec ma fiancée. Nous allons nous
marier. Fin de l’histoire.
Ma petite sœur, plus si petite que ça, fait une boule de papier et me la
lance au visage.
— Tu vas te marier ? Avec elle ? Tu veux mourir à cinquante ans ?
Sérieusement, aie un peu de respect pour toi !
Je m’appuie contre le dossier de mon fauteuil et passe les mains sur
mon visage.
— Ça fait deux ans que nous sortons ensemble. Se fiancer est l’étape
suivante, c’est normal. Je lui ai demandé ce week-end, elle a accepté.
— Se marier avec elle est une erreur stupide.
Ses mots me blessent, car ils sont on ne peut plus vrais.
— C’est vraiment la honte, dit-elle en secouant tristement la tête. Tu me déçois, grand frère. Tu l’as annoncé à Papa et Maman ?
— Oui et ils sont ravis.
— Menteur !
Je soupire bruyamment.
— Je vais me marier avec Sonja, je pensais vous l’annoncer à toi et Dean durant notre déjeuner dominical. Mais maintenant, c’est fait. Alors, oui, Sonja est ma fiancée et j’aimerais que tu la respectes, OK ?
— Elle le sait, elle, qu’elle doit aussi le faire envers moi ? Cette salope n’est pas du genre à comprendre vite. Et pour cause.
Leah n’aime pas Sonja, et ce depuis la première fois où j’ai ramené Sonja à la maison après un rencard, quand ma stupide future femme a renversé malencontreusement une cannette de coca sur son bouquin Anne of Green Gables. Le livre préféré de Leah a été ruiné. Sonja ne s’est d’ailleurs jamais excusée, ce qui a été insultant en plus d’être irrespectueux.
Leah a gardé un avis bien tranché sur elle après cet évènement. Tout s’est aggravé à partir de ce jour-là. Leah ne cache jamais sa haine pour ma fiancée. Elle lui lance des piques cruelles constamment. Et réciproquement.
— Je ne veux pas qu’on parle de Sonja, rétorqué-je, sèchement.
Leah claque sa langue dans sa bouche.
— Bien. Mais quand elle te jouera un mauvais tour, je serai la première à te dire : « Je te l’avais dit. »
Je lève les yeux au ciel.
— Je n’en attends pas moins de ta part, sœurette.
La porte s’ouvre et un homme élégant aux cheveux noirs parfaitement coiffés, arborant un air « j’ai baisé en guise de petit-déj », je sais de quoi je parle, entre dans le bureau d’un pas désinvolte.
— Quinn, te voilà ! L’électricien a appelé. Sa camionnette est entrée en collision avec un pylône électrique hier soir, il ne pourra donc pas venir avant demain. Et les rayonnages du haut ne sont pas faits, car le chargement de planches en bois est en rupture de stock chez le fournisseur. Pour couronner le tout, nous avons eu une amende de mille-cinq-cents dollars parce que des ouvriers ont pissé du toit, me débite mon collègue, Stanford, sans me dire bonjour.
Pas du genre à perdre son temps avec des banalités. Il s’arrête net
lorsqu’il voit Leah dans le siège, son visage sérieux devient charmeur en un claquement de doigts.
— Bonjour, charmante Leah, tu as l’air en forme, ce matin. Leah lui lance un regard noir. Si elle avait des flingues à la place des
yeux, Stan serait mort depuis longtemps.
— Toujours aussi crade, Stan, crache-t-elle en le dévisageant, sans
même essayer de cacher son dégoût. La prochaine fois, allume la lumière avant de t’habiller, lui balance-t-elle en lui faisant un sourire froid, plus létal que poli.
Stan baisse les yeux sur son costume repassé impeccablement. Le
genre d’homme à aimer frimer. Il passe plus de temps à la salle de sport que dans son lit, ça se voit. Il se pavane comme un paon, je sais que ça agace Leah. Elle ne ressent que peu de patience pour les enfoirés égocentriques. Et mon collègue en est le parfait exemple.
— Ma chérie, tu peux toujours m’aider à m’habiller si tu n’aimes pas
ce que je porte, charme Stan en lui faisant un grand sourire.
Ils se regardent pendant quelques secondes et je commence à me
demander s’il n’y a pas quelque chose entre eux au-delà de leur hostilité. Leah tourne le dos à Stan, sans se donner la peine de répondre à sa remarque sarcastique. Elle fait comme s’il ne se trouvait même pas là et je remarque avec satisfaction que son attitude le rend moins confiant. Elle me dit alors :
— N’oublie pas qu’on mange chez Papa et Maman ce week-end. Tu
ne peux pas annuler cette fois, sinon Maman va piquer une crise.
— Je sais, je sais. Elle m’a appelé deux fois depuis lundi pour me le
rappeler.
Ça fait plus d’un mois que je ne suis pas allé dîner chez mes parents.
J’ai eu énormément de boulot et travaillé jusque tard pendant des semaines. Mais ma mère s’en fiche. Je l’adore, mais c’est elle qui a appris à Leah à être aussi exigeante. Donc, qu’elles se liguent toutes les deux contre moi est comme partir en guerre.
— Bien, dit-elle en faisant basculer ses cheveux en arrière en jetant un
dernier regard de dégoût à Stan avant de sortir du bureau.
Mon collègue se décale lorsqu’elle passe devant lui, mais je remarque
que ses yeux la suivent du regard. Je fronce les sourcils, n’appréciant pas son comportement. Quand Leah a commencé à travailler ici, j’ai été très clair sur le fait que l’on ne touchait pas à ma sœur. Jusque-là, il n’y avait jamais eu de problème.
— Comment ça va avec… Gillian ? demandé-je à Stan pour détourner son attention de la porte.
Son visage arbore un sourire lubrique.
— Elle est souple, mon gars, très, très souple.
Je me mets à rire.
— Est-ce que tu vas la garder, celle-là ?
Stan hausse les épaules.
— La vie est trop courte pour se contenter d’une seule femme. Je pensais que tu t’en serais rendu compte depuis le temps.
Je ne prends pas la peine de lui répondre. Je sais qu’il fait référence à Sonja, mais ce n’est pas exactement la femme à laquelle je pensais. Sonja ne me briserait pas le cœur. Loin de là. Je suis loin d’être accro à elle. Stan laisse tomber un dossier sur mon bureau.
— L’électricien vient aujourd’hui ? demandé-je, distraitement.
— Je te disais à l’instant qu’il était rentré dans un pylône. J’étais sûr que tu n’écoutais pas.
J’éclate de rire.
— Tu as raison. Je n’entends rien. Rien. Pas même le bruit dans les rues de la ville, rien que les battements de mon propre cœur.
Stan me regarde sans comprendre. Puis soudain, il se redresse comme un ressort.
— Tu t’es fiancé avec Sonja, c’est ça ? s’écrie-t-il.
Je prends un air étonné.
— Comment tu le sais ? Je lui ai fait ma demande la semaine dernière !
— Je l’ai deviné, tu parles comme un con de romantique. Et elle a changé son statut Facebook.
Je lève les yeux au ciel. Du Sonja tout craché !
— Tu pourrais me féliciter au lieu de dire des conneries.
Stan sourit en me faisant une accolade virile.
— Félicitations, mec ! Vous avez fixé une date ?
— Non, pas encore, je pensais le faire après l’avoir annoncé à ma famille dimanche prochain.
— Hum… fait Stan, sceptique.
— Quoi encore ?
— Rien. Je trouve bizarre que tu ne l’aies pas dit tout de suite à tout le
monde. Une telle nouvelle, ça se fête. Tu l’aimes, au moins ?
— C’est quoi cette question ? Je l’aime beaucoup. Sonja… elle est… Je cherche mes mots.
— Elle rendrait hystérique un bouddhiste, termine pour moi Stanford. Je lisse nerveusement ma cravate, n’appréciant pas trop la
comparaison même si elle se trouve juste.
— J’ai une meilleure idée, changeons de sujet. Tu sais quoi ? On
devrait annoncer notre arrivée dans le quartier.
— Je n’en suis pas si sûr. Ça leur ferait le même effet que si on ouvrait
une salle de shoot. Ils vont nous haïr ! Dès qu’ils sauront, ils se précipiteront tous pour manifester devant le grand méchant super magasin.
— J’ai une stratégie. Écoute ça : on va les acheter ! À coups
d’abondance de livres, de prix cassés, de fauteuils moelleux et de café. Ils vont nous détester au début, mais on arrivera bien à les berner. Et tu sais pourquoi ?
— Pourquoi ?
— Parce qu’on va leur vendre des bouquins pas chers et des drogues
légales. En attendant, on va mettre une grande pancarte « ouverture prochaine d’un magasin City’s Book, la plus grande librairie de New York. Maxi choix, prix réduit ! ».
Stanford et moi avons fait nos études de commerce international
ensemble à l’université. Mais nous ne sommes pas vraiment amis. En pleine dépression, je passais tout mon temps à essayer de guérir quand je ne révisais pas. Stanford, un parfait homme à femmes arrogant et un enfoiré aussi méprisant qu’insupportable. On n’avait rien en commun. À part le fait d’être les deux meilleurs étudiants de notre promo. Après avoir obtenu notre diplôme, j’ai été embauché direct dans l’entreprise familiale. Alors que Stanford est parti travailler à Paris.
On s’est croisés par hasard deux ans plus tard à une réunion d’anciens
étudiants et on a commencé à parler de créer notre propre société. Stanford disait que ce serait mieux d’être à notre compte plutôt que d’enrichir quelqu’un d’autre. City’s Book est devenu une filiale de Collins Media Group, une grande librairie qui vendait des livres à prix réduit, inspiré du modèle d’Amazon. Les affaires ont décollé nettement quand on a commencé à vendre sur Internet en débauchant des auteurs talentueux, surtout durant le boom des auto-éditions.
Et maintenant, près de sept ans plus tard, Stanford se pavane dans ses chaussures Gucci, et moi dans mon appartement de millionnaire dans le quartier le plus chic de Manhattan. Le fait de réussir professionnellement a au moins pu atténuer l’échec de mon premier mariage, en quelque sorte.
Stanford tape du pied contre mon bureau.
— Il y a aussi cette soirée des anciens étudiants du lycée de Williamstown dans deux semaines. Je n’en ai rien à faire de ces conneries, mais j’imagine que c’est bien de prendre part à la communauté et tout ça. Faire une apparition pourrait attirer du monde.
Je soupire, agacé. La migraine qui cognait sournoisement contre mon crâne depuis ce matin se transforme en une sorte de marche forcée. J’ai bien trop à penser pour m’occuper de ces trucs communautaires. Mais Stanford n’a pas tort, c’est important que l’on y participe. Bon pour nos affaires. Il y a plusieurs jours, j’ai reçu l’enveloppe pailletée bleu et or. Évidemment, j’avais la ferme intention de ne pas m’y rendre. Pas décachetée, elle traînait sur un coin de mon bureau jusqu’à ce que Sonja tombe dessus et décide d’y aller « pour faire connaissance avec d’anciens camarades d’école », ce qui voulait dire écouter les ragots de ma jeunesse et critiquer mes ex.
— Ouais, j’irai avec Sonja, grimacé-je, craignant déjà la soirée ennuyeuse que j’allais passer.
Sera-t-elle là ?
— À plus, bon courage.
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