Unstable feelings - T2
ch033
Chapitre 33
Lysandre
Sky n’a pas voulu m’écouter. Elle n’en avait pas la force, je l’ai bien vu dans l’éclat éteint de ses yeux. Plus encore que d’habitude. Sky avait repris un semblant de vitalité depuis quelques semaines, et j’ai tout réduit à néant. Il n’y aura sûrement pas de pardon possible, car je ne sais que trop bien ce qu’elle doit s’imaginer à cause des images de cette foutue vidéo.
J’ai couché avec Erika, je lui ai menti alors qu’elle m’avait demandé si quelque chose se passait entre nous. Je l’ai sciemment embobinée en reniant toutes conséquences, pour les endurer à cet instant même. Je crève d’elle, de la chaleur de son corps contre le mien quand je l’embrasse, de ses prunelles brillantes qui me scrutent avec cette innocence que je n’ai plus, parce qu’elle est morte il y a des années. Malgré la douleur qui habite son âme et son cœur, elle ne l’a pas perdue. Il y a encore de l’espoir pour elle.
Je n’en suis pas à mon coup d’essai, elle n’est malheureusement pas la première avec qui j’ai tout foutu en l’air. J’ai pourtant fait ce que j’ai pu pour ne pas trop me dérober, pour ne pas la blesser. Il faut croire que comme la fumée que l’on tente d’attraper et qui nous file entre les doigts, mes efforts ont été vains. J’aurais pu lui dévoiler la vérité au moment où elle me l’a demandée, cependant les questions qu’elle aurait pu me poser m’étaient insupportables à imaginer. Peut-être que je mérite d’être seul comme je l’ai toujours été au fond…
Notre rencontre, fruit du parfait hasard, m'a fait oublier durant un
instant que j’étais trop bousillé pour une fille comme elle. Je vais l’entraîner avec moi vers le fond. Finalement, il vaut mieux qu’elle croie que j’ai été infidèle plutôt qu’elle découvre ce que tout ceci cache en réalité, car je ne serais jamais celui qu’il lui faut. Elle ira de l’avant, elle a vécu bien pire que mon passage insignifiant dans sa vie.
Elle a néanmoins été plus rapide que je ne le pensais pour tirer les
conclusions qui s’imposaient à ses yeux. Sky n’a même pas supposé qu’il s’agissait d’une vieille vidéo. Comme si, à elle seule, elle s’avérait suffisante pour définir quoi que ce soit sur la situation. En définitive, elle n’a jamais tenté de voir au-delà de ses propres préjugés. Les drogués ne peuvent que mentir après tout, et je n’ai pas toujours été tendre avec elle. Si c’est de cette façon qu’elle me perçoit malgré tout ce que j’ai pu dire ou faire… Qu’il en soit ainsi !
Putain, et je suis injuste par-dessus le marché ! Posant un peu trop violemment ma veste dans l’entrée, Pénélope, qui
dépoussière, lève les yeux intrigués dans ma direction. On dirait que je la fais flipper, elle ne respire plus. Son bras suspendu dans les airs avec son chiffon bleu ciel, une ride d’appréhension barre son front.
— Un souci, Monsieur ? couine-t-elle presque. Ta maîtresse est en train de me rendre dingue, c’est tout ! Et bon sang,
qu’as-tu à me regarder comme un putain de criminel sur le point de t’égorger ?
— Rien. Tout va bien, me contenté-je de répondre en arborant un faux
sourire.
— J’ai préparé un rôti pour vous, ce soir, m’informe-t-elle. Je n’ai pas faim… Toutefois, je me garderai bien de te le révéler ou tu
risques de t’inquiéter pour moi. C’est inévitable. Les femmes de son âge, douces et serviables, ne peuvent s’empêcher de me materner.
— Ce sera parfait, mens-je.
— Votre père m’a appelée ce matin pour me dire de vous avertir de
son retour dans deux jours.
— Dans ce cas-là, nous mettrons les petits plats dans les grands pour
que MONSIEUR se sente à son aise, rétorqué-je, pince sans rire.
La pauvre gouvernante ne sait plus où se foutre et je regrette sur-le-
champ ma stupide réflexion.
— Vous êtes sûr que tout va bien ? Depuis quelques jours, vous avez l’air un peu… fatigué, hésite-t-elle.
— C’est sans doute cela. Si vous en avez terminé pour aujourd’hui, vous pouvez rentrer chez vous. Je vais me coucher tôt.
Dubitative, Pénélope me toise comme si j’essayais de lui faire avaler une couleuvre presque aussi grosse que moi. Je n’ai juste pas envie de la voir traîner ici, alors que je suis d’une humeur de chien. Et elle n’y peut rien si je suis un connard insupportable.
Si elle ne me croit pas, elle a au moins le respect de garder son avis pour elle, puis de terminer ce qu’elle a commencé. Un quart d’heure plus tard, tout au plus, elle en a fini avec le ménage et met la main sur ses affaires qu’elle réunit avant de quitter le manoir. Les pieds sur le seuil, elle s’interrompt.
— Il y a un colis pour vous, Monsieur.
Elle le ramasse et opère un demi-tour pour me le transmettre. Un carton recyclé avec mon nom dessus. Rien de plus, j’ignore de qui cela vient, mais je ne vais pas tarder à le savoir. Je frémis à l’idée que ce soit un foutu cadeau de ce maître chanteur dont je ne connais toujours pas l'identité. Il a déjà dégoté mon numéro Dieu sait où, donc au point où j’en suis…
Pénélope me souhaite une bonne soirée et je la regarde s’en aller, le colis entre les mains. J’attends d’être seul. Un pressentiment étrange me gagne, je suis persuadé qu’il s’agit d’un présent de ce cher tourmenteur qui croit tout savoir de ce qui se trouve dans ma tête.
Mon téléphone se met à sonner et me fait bondir de peur. Il faut véritablement que je calme mes nerfs. Un coup de fil de Colin, je décroche, il serait bien capable d’appeler les flics si je joue la sourde oreille. Son souffle ainsi que le mien se superposent durant de longues secondes.
— Que veux-tu, Colin ?
— Juste m’assurer que tu ne dérailleras pas, je ne savais pas comment m’y prendre pour ne pas passer pour un emmerdeur.
— Que veux-tu que je fasse de pire que ce que j’ai déjà fait ? réponds-je avec un sarcasme non feint.
— Je l’admets, t’as foiré dans les grandes largeurs. Je ne vais pas te dire que je t’avais prévenu, ça n’aidera en rien, mais n’oublie pas d’être conciliant, Lys. Ce n’est pas parce que, aujourd’hui, elle ne souhaite ni te voir ni te parler qu’il en sera toujours ainsi, d'accord ?
Colin et la voix de la sagesse…
Blasé par tous ces problèmes qui me tombent sur le coin du nez et que
j’aurais pu voir venir, je lève les yeux au plafond. Colin m’avait prévenu, il m’avait, d’une certaine manière, mis en garde.
— Tu appelais pour autre chose ?
— Juste… si t’as pas envie de rester seul, viens à la maison. — Avec Erin qui souhaite sûrement me descendre ? persiflé-je. — Elle n'est pas bonne à grand-chose cette semaine, tu ne crains rien. — Ah… débité-je, mal à l’aise. Tu lui as parlé à lui ? Il inspire et expire profondément avant de me donner sa réponse, d’un
calme qui ne me surprend pas puisqu’il s’agit de Colin. Il lui en faut beaucoup pour élever la voix.
— On va laisser passer quelques jours avant d’avoir une conversation,
lui et moi. Je ne sais pas ce qu’il a dans la tête, mais je n’aime pas ce plan avec ma sœur. Tu te doutais de quelque chose, toi ?
— Tu me connais, je ne me mêle pas du cul des autres. Et puis, on
parle de Logan… Tous les signaux qui le concernent sont erronés. J’suis désolé qu’Erin en ait fait les frais.
— J’imagine qu’il fallait bien qu’un jour ça arrive. C’est juste moi qui
ai du mal à le digérer parce que c’est ma petite sœur, marmonne-t-il. Tu viens à la maison, ce soir ?
Il a été beaucoup trop gentil ; à sa place, je crois que je l’aurais tué,
mais encore une fois, c'est Colin. Le plus mature de nous tous, il réfléchit constamment avant d’agir. Il est si intelligent que parfois, il me perd dans ses raisonnements. Je n’ai clairement pas son self-control.
— Non, je suis fatigué. Je vais me coucher tôt, conclus-je bassement
en baissant les yeux sur le paquet dans ma main.
Après avoir coupé notre conversation, je pose ledit colis sur la table de
la salle à manger tandis qu’un nœud énorme prend possession de ma trachée et m’obstrue désagréablement la gorge.
Allez, ça suffit, tu ne vas pas flipper pour un carton ! Un peu de cran ! Mes doigts tremblent comme de foutues feuilles tentant de déjouer la
gravité, c’est la nervosité qui me fait cet effet. J’arrache le scotch qui entoure le paquet et découvre plusieurs trucs à l’intérieur. Un frisson irrépressible me parcourt violemment l’échine. Sans surprise, il me vient bel et bien de ce satané corbeau qui tait son nom. Une bouteille de whisky avec un sachet de pilules de MDMA – bien assez pour inviter tout le quartier à faire la fête avec moi. Quelle putain d’ironie !
Un mot et une photo qui ont le don d’achever à la perfection ce cadeau empoisonné qui me ramène des années en arrière. Avant que l’ombre ne m’engloutisse, ne m’accroche par les pieds et m’interdise de revenir à la lumière.
Avant que je la tue…
Boom. Boom. Boom.
Boom. Boom.
Boom, crack.
“À la santé de ces morts que tu as reniés et avec lesquels tu vis si bien en paix… Moi, je n’ai pas oublié, jamais je ne te le pardonnerai. ”
Comme s’il avait la capacité de me brûler, le mot m’échappe des doigts pour s’échouer dans son emballage. La vérité est en mesure de nous blesser bien plus que les mensonges, et, ce soir, les miens s’invitent à table pour me jouer le remake de mes plus belles années, mais également les pires.
Nous étions beaux. Jeunes et, surtout, insouciants.
Nous étions liés par cette amitié puissante que jamais je n’aurais cru un jour voir s’envoler, partir en fumée.
Et je l’ai tuée…
Crack.
— Fais un effort, Lysandre, souris un peu que je vous prenne en photo, tous les trois, me tance madame Miller.
Megan tourne la tête pour me dévisager avec amusement avant de me pincer gentiment la hanche, dans l’espoir de me dérider.
— S’il te plaît, m’implore-t-elle discrètement en posant sa main sur mon avant-bras. C’est notre premier jour de lycée, c’est si dingue ! s’extasie-t-elle.
— S’il tire cette tête, c’est parce que sa mère lui a dit qu’elle viendrait le chercher après les cours. C’est la putain de honte de se coltiner ses parents, en ajoute une couche Logan que je gratifie sur-le-champ d’un regard noir.
Cet enfoiré se marre et Megan plonge ses petites billes bleues à travers les miennes, la mine compatissante et douce. Elle sait combien ma mère me fiche la honte sans arrêt. Mon palpitant vrille quand elle glisse sa paume contre la mienne, pour faire la même chose dans celle de Logan. Elle jette un œil à l’objectif que tient encore madame Miller tout en clamant un : "cheese, les pétasses !” avant de rire aux éclats.
Sa mère la reprend sur son langage, mais nous ne parvenons pas à
garder notre sérieux bien longtemps et nous nous esclaffons, tous les trois. C’est l’effet qu’elle a toujours eu sur moi depuis le premier jour. Elle transforme le sinistre en petites étincelles qui nous donnent envie de briller à notre tour. Logan, à sa gauche, lui ébouriffe affectueusement les cheveux. Elle tente de se venger, mais voit que sa mère perd patience et se calme.
— Allez, on en refait une dernière pour la postérité ! Si vous vous
tenez tranquilles, vous aurez chacun droit à un baiser.
Logan la fixe aussitôt avec les yeux en ronds de flanc. Il rougit
jusqu’aux oreilles et Megan rit entre ses lèvres serrées devant l’air réprobateur de sa génitrice. Je me contiens autant que possible, hélas, je ne donne pas bien le change et détourne le regard. Elle joue avec mes nerfs et je n’aime pas ça. Trop douce. Trop insouciante. Jusqu’à ce qu’un jour, le volcan entre en éruption… Et depuis quelque temps, je ne me maîtrise plus si aisément en sa présence.
— Sur la joue, voyons, Maman ! s’offusque-t-elle. Le premier baiser
est précieux, je ne le gâcherai pas.
Une larme esseulée s’écoule jusqu’à la lisière de mes lèvres
chevrotantes. Je m’en souviens comme si c’était hier, et c’est ce qui fait aussi mal. Quoi que je fasse, qu’importe combien je clos fortement les paupières, la réalité reste la même, imbriquée à la crasse que j’ai accumulée depuis son départ. Je ne parviens plus à les séparer. Ils sont englués les uns dans les autres, à côté de ma culpabilité.
Elle ne sourit plus. Elle ne vieillit pas, ne vit pas ses rêves
d’adolescente.
“Je t’aime, Lysandre, et je crois que je t’ai aimé à la minute où tes
yeux intenses ont croisé les miens.”
Elle ne dira plus jamais ces paroles.
Je lui ai brisé le cœur, j’ai anéanti ses espoirs et toute la beauté qu’elle
s’imaginait trouver dans l’amour. Celui qui me terrifiait. Cette peur si paralysante, qu’elle m’empêche de raisonner, de respirer.
J’ai pris son innocence pour lui cracher à la figure ma haine, sans en penser un traître mot.
Trop tard, beaucoup trop tard. On ne ramène pas les morts.
Il a raison de ne pas me le pardonner, car j’en suis également incapable.
Je dévisse le bouchon de la bouteille d’alcool qui trône sur la table et bois une longue rasade de liquide ambré qui brûle instantanément ma trachée. Son amertume n’est pas ce que je préfère, mais elle se marie à la perfection avec mes émotions violentes.
Je fourre fébrilement la photo de nous trois dans la poche arrière de mon jean, puis garde à la main ma maigre consolation. Les prunelles bleues et gorgées d’eau de Megan me fixent sans ménagement, je suffoque en grimpant deux à deux les marches jusqu’au premier, en direction de ma chambre. Ce soir, je crois que je pourrais la supplier de me réconforter comme elle le faisait autrefois, prenant pitié du salaud qui lui a malmené le coeur, ou de m’achever pour de bon.
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