Unstable feelings - T2
ch011
Chapitre 11
Sky
Les pensées défilent dans ma tête, parvenant difficilement à assimiler les propos d’Eléonore tant je n’en crois pas mes oreilles. Mes tantes me l’auraient dit, elles n’auraient rien accepté de leur part, elles ne m’auraient pas incitée à m’inscrire dans une fac aussi prestigieuse et coûteuse. Chaque fois qu’Eléonore revient dans mon sillage, c’est pour détruire ce que je tente de construire, pour réduire à néant mes espoirs et mes rêves. Comme si sa principale source de bonheur était de me nuire. Plus j’y pense et plus cette idée s’ancre parfaitement dans mon encéphale, aussi dingue soit-elle.
— Que veux-tu à la fin ? Cela te coûte à ce point de savoir que je ne m’en sors pas si mal ici, sans vous ? Je ne te crois pas, je ne peux pas ! Fiona ne ment jamais. Vous avez beau être sœurs, elle n’a rien de commun avec toi. C’est de l’argent que tu veux ? Je te donne tout ce que j’ai, je renonce à tout, tu entends ? Maintenant, pars !
— J’ai appelé Maman, elle arrive, nous interrompt Jessie sur le pas de la porte avec le téléphone en main. Si tu persistes, j’appelle les flics !
L’air de tiquer, Eléonore secoue la tête, j’ignore si c’est à cause de mes propos ou bien des paroles de ma cousine. Celle-ci repart, je ne sais pas où, cependant, ça n’a pas d’importance, j’aimerais autant qu’elle ne s’en mêle pas.
— Réfléchis bien à ce que tu dis, ma fille, parce que tu pourrais le re…
Elle n’a pas l’opportunité de finir sa phrase que mon corps se retrouve
dévié de la trajectoire et qu’un couinement me surprend en même temps que son cri d’horreur. De stupéfaction, mes pupilles font l’aller-retour entre Jessie qui est revenue avec un seau à la main, et celle qui est censée être ma mère, trempée de la tête aux pieds. Ses cheveux tout aplatis sur son crâne. Le choc est violent, je ne peux m’empêcher de pouffer de rire alors que Jessie en rajoute une couche :
— Merde, je pensais que tu allais fondre comme cette sale sorcière
dans Le Magicien d’Oz ! Au temps pour moi, tu devrais t’en aller avant d’attraper une pneumonie, s’esclaffe-t-elle.
Mon dos blotti contre le pectoral de Lysandre, il se marre derrière moi.
Jessie n’avait jamais perdu son sang-froid jusqu’ici, mais je dois avouer que ça fait du bien.
— Tu ne perds rien pour attendre, sale petite... ! bout-elle. — C’est bon, on a compris. DÉBARRASSE. LE. PLANCHER, épelé-
je volontairement pour appuyer davantage mon souhait.
En ayant suffisamment eu pour son compte, et rouge de honte, elle
opère un demi-tour et ses talons claquent sur le trottoir. Elle regagne sa voiture, je soupire littéralement de soulagement.
— Bon débarras ! clame Jessie du plus fort qu’elle le peut pour
qu’elle l’entende de l’autre côté des vitres de son véhicule.
J’adresse un œil complice à ma cousine qui sourit de toutes ses dents,
fière d’elle.
— Le seau était vraiment nécessaire ?
— Tu sais ce que Maman dit, parfois, les gens ont besoin d’une bonne
paire de claques pour comprendre, mais on n’est pas tellement pour la violence. Et je n’avais pas envie de me blesser. Ça la dissuadera de revenir sans s’annoncer, cette vieille peau ! Pourquoi tu me regardes comme ça, toi ? s’adresse-t-elle à Lysandre.
— Rien, tu viens juste de me prouver que quand tu menaces les gens,
ce ne sont pas des mots en l’air, je devrais me méfier.
— Et pas qu’un peu, mon gars ! N’oublie pas ce que je t’ai dit tout à
l’heure surtout.
— Elle t’a menacé ?
Son regard amusé s’exprime pour lui.
— Tu n’es vraiment pas croyable, Jess, rigolé-je.
— Vous devriez aller sortir les chiens qui s’impatientent. Je me charge de Maman qui ne tardera plus. Elle avait l’air folle au téléphone quand je lui ai raconté que ta mère était venue foutre le bordel.
Je soupire de lassitude. J’aurais préféré que ma tante n’ait pas à se soucier de ce genre de choses. Cependant, je compte bien mettre au clair avec elle quelques points qui me chiffonnent. Notamment concernant ce soi-disant héritage qui n’existe finalement pas pour l’heure. Jessie referme la porte, c’est une manière pour elle de me signaler de ne pas la contredire et simplement m’en aller pour prendre l’air, surtout après toutes ces émotions. Jacobo tire sur sa laisse, je m’exécute pour leur faire plaisir.
— Désolée, si j’avais su qu’elle se pointerait ici, je t’aurais dit de…
Lysandre me coupe immédiatement dans mes explications, en cessant de marcher pour me faire face :
— Arrête, tu ne pouvais pas savoir. On ne choisit pas ses parents, aussi boulets soient-ils.
Sa réponse a le don de m’arracher un petit rictus. Il a tellement raison, j’ai espéré tant de fois me réveiller et me rendre compte que, finalement, j’étais née dans une autre famille. Le téléphone de Lys se met à hurler dans sa poche, il ne réagit pas, ce qui m’étonne. Il l’entend parfaitement, il faudrait être sourd dans le cas contraire. Non, il l’ignore sans même regarder qui l’appelle. Sa venue ici est-elle à tout hasard guidée par autre chose qu’une envie de promenade à mes côtés ?
— Tu ne décroches pas ?
Ses pupilles se plantent aussitôt dans les miennes. Elles semblent habitées par moult émotions indéchiffrables, très troublantes.
— C’est la sonnerie de mon père, et je ne veux pas lui parler. Ma sœur et lui ont débarqué hier comme des fleurs. Depuis, ils me collent au cul comme des mouches sur un pot de miel. Ce connard de Logan a prévenu Kate pour mon overdose, m’informe-t-il en fourrageant nerveusement ses cheveux.
Je suis dépitée, cela doit tout autant se voir que les questions qui me traversent l’esprit.
— J’ai beau connaître Logan depuis un bail, je ne comprends pas comment son cerveau fonctionne.
— Peut-être qu'il a finalement une conscience ? émets-je l’hypothèse. Ah, je n’en sais rien, il est sacrément tordu, soupiré-je. Du coup, tu t’es genre enfui de chez toi pour éviter ta famille ?
— C’est un peu ça, mais pas trop longtemps, sinon ma sœur va
m’obliger à pisser dans un gobelet.
Le sérieux dans son intonation me surprend, je pouffe de rire sans
attendre.
— Serait-ce si terrible de leur prouver que tu t’en sors seul ? — Mon père ne se contentera pas que de ça sur le long terme, j’en suis
persuadé.
— Et ta mère ne veut pas te soutenir ?
Son gloussement me traduit son ironie, je discerne sans mal les
pensées qui ne franchissent pas ses lèvres.
— Je ne l’ai pas vue depuis des mois. Et crois-moi, moins je lui parle,
mieux je me porte. Mon paternel n’est peut-être pas parfait, mais il a au moins fait l’effort de se déplacer en sachant ce qui était arrivé, pas elle.
Une moue contrite habite aussitôt mon visage. Je suis désolée pour lui.
Autant dire que niveau parents, nous ne sommes pas gâtés ni l’un ni l’autre. J’ai la chance d’avoir mes tantes, ma cousine. Qui a-t-il dans sa vie pour l’aider à surmonter les épreuves, ses problèmes ?
Sa sœur ?
À cette idée, je lui demande s’il s’entend bien avec elle. Je l’observe
de biais, son visage s’illumine quelque peu, ce qui me donne des papillons dans l’estomac.
— Kate est une emmerdeuse, mais ça va, on s’entend assez bien. Autrement dit, dans le langage de Lysandre, ça signifie qu’il l’adore. Sans le quitter des yeux, je dodeline de la tête. Nous tournons à
l’intersection de la rue, puis traversons après avoir regardé des deux côtés pour notre sécurité. L’air frais qui se trouve dehors entre dans ses poumons brûlants et ressort dans un nuage de fumée blanchâtre par son nez et sa bouche. Le souffle en suspens, je me laisse happer par sa présence et l’intensité qu’il dégage en ne faisant que marcher à mes côtés. Il émane un tel magnétisme que c'en est presque intimidant.
— Tu fais quoi pendant les prochaines vacances ? Sa question me désarçonne.
— Je n’en ai aucune idée, reconnais-je, sans hésiter. Pourquoi ? — Tous les ans, avec Colin, Rose, Erin et ce connard de Logan, nous
louons un chalet dans les Highlands. C’est plutôt cool, alors si tu veux, tu pourrais venir.
— À la montagne ? répété-je, bêtement. Je… il faut que j’en parle avec mes tantes, balbutié-je.
— Bon, j’enterrerai potentiellement Logan quelque part là-bas pour qu’on ait la paix. Puis, tu peux embarquer ta cousine.
Nonchalamment, il hausse les épaules. Je ricane face à sa réflexion concernant Logan, c’est si électrique entre eux que parfois, je crains qu’ils en viennent aux mains, surtout Lys.
— Fais attention, si elle t’entend, elle pourrait bien sauter au plafond, persiflé-je. Tu es vraiment sérieux ? En fait, vous faites semblant de vous bouffer le nez, mais en vrai, vous vous appréciez, le taquiné-je.
— Ouais. Tu n’as qu’à y réfléchir, OK ?
☆☆☆
Le déjeuner s’est bien déroulé. Lysandre est resté avec nous. Mes tantes m’ont juré de tout m’expliquer une fois que nous ne serons que toutes les trois, concernant cette histoire d’argent et je leur fais confiance. Auquel cas, je saurai le leur rappeler jusqu’à obtenir les réponses dont j’ai besoin. Jessie n’a pratiquement pas relevé le nez de son assiette et a gardé le silence durant tout le long. Nell a essayé d’en apprendre un peu plus sur Lysandre, le questionnant sur ses études, ses projets de carrière entre autres. J’ignore s’il l’a baladé ou s’il a été sincère avec elle, ses réponses étaient toutes rodées et précises. Je me suis rendu compte qu’à part découvrir les problèmes de l’autre, nous ne nous connaissons absolument pas.
Il sait que j’ai eu une fille, que je vis avec mes tantes, que je ne m’entends pas du tout avec mes parents et que je joue du violoncelle, mais que sais-je de lui exactement ? Il a une sœur, des parents absents. Il tente de soigner son addiction. Je ne connais son nom de famille qu’uniquement parce qu’il partage le même que le Doyen, qu’Erin m’a aussi briefée là-dessus, autrement, je n’en saurais rien.
Quand on y pense, c’est plutôt frustrant et… inquiétant. Je n’ai de cesse de me remémorer la soirée que nous avons tous passée ensemble dans ce club, il y a de longues semaines. Les propos troublants de Logan à l’encontre de son soi-disant meilleur ami. Leur relation, si étrange, qu’elle est difficile à cerner. Comment peut-on être amis si on se déteste à ce point ? Une vieille rancœur se situe-t-elle entre eux ?
“Ce n'est pas un homme fait pour toi, crois-moi. Lysandre te brisera le
cœur, comme il l'a fait avec le mien.”
Et puis, il y a aussi cette nana de l’échange scolaire. Natalia… J’ignore ce qui s’est passé entre eux, mais visiblement, ça ne s’est pas
bien terminé.
“Il a fini par lui donner une raison valable de partir… Elle ne lui en
veut pas, elle me l’a dit, ils n’étaient pas faits pour être ensemble.” C’est ce qu’avait confié Rose.
Il y a des ombres autour de lui que je ne parviens pas à apprivoiser, à
décrypter. Quand un homme a des secrets, cela ne peut pas bien se finir, pas vrai ? Je m’engage probablement sur une route trop sinueuse pour ne pas me péter la gueule au bout. Avec Joshua, c’était interdit, mais je le connaissais par cœur. Parce qu’il était franc, ouvert à la communication. Lysandre est une énigme de la tête aux pieds. Ses mots peuvent m’émouvoir comme me tourmenter durant des heures. Il s’immisce dans les recoins sombres de mon esprit, ceux que je n’ai envie de dévoiler à personne. Je n’aime pas cette partie brisée de moi, même si sans elle, je ne serais qu’une enveloppe dénaturée.
Lys m’effraie, je ne sais absolument pas ce qui se cache dans sa tête,
quelles sont ses aspirations, ses motivations, ses passions. J’ignore même sa date de naissance, son deuxième prénom. C'est sûrement idiot, néanmoins, ce genre de détail est plutôt important. Je connaissais la pointure de Josh, ses allergies. Je ne devrais pas les comparer, ils n’ont rien de semblable, hélas le stress me fait divaguer, je crains de me tromper.
— Qu’as-tu envie de faire ? lui demandé-je tandis qu’il s’est
nonchalamment installé contre la tête de mon lit.
— J’aimerais t’entendre jouer.
C’est une requête assez étonnante, elle ne me déplaît pas. Des
semaines que je n’ai pas posé le moindre doigt sur mon violoncelle. Pourquoi ? Parce que j’ai été débordée avec la fac. Si le gala m’a fait du bien, c’est toujours aussi douloureux pour moi de jouer. Cela me rappelle constamment ce qui s’en est allé. Je ne parviens pas à passer par-dessus la barrière de mes souffrances lourdes à porter.
Un instant, j’ai envie de prendre celui que Joshua m’a offert, planqué dans ma penderie. Peut-être que ce serait plus facile, comme une page blanche sur laquelle on ne s’est jamais épanché, nous donnant l’opportunité d’écrire tout ce que l’on souhaite.
Je soupire face à mon indécision.
— Que fais-tu ? m’interroge Lysandre, perplexe, en constatant que je replace l’étui sous le lit avant de me diriger vers le placard.
Avec le cœur littéralement dans tous ses états, je garde le silence, en sortant le nouveau. J’amorce un quart de rotation pour planter mon regard dans celui de l’étudiant qui me scrute avec curiosité.
— Attends… Laisse-moi deviner, t’en as un pour chaque jour de la semaine et tu t’es trompée de jour ? tente-t-il l’humour.
— Bien sûr que non, il n’y aurait pas la place suffisante pour ça, répliqué-je sur le même ton. En fait, c’est un cadeau de Joshua. Il a insisté pour que je le garde, et je me dis que peut-être… c’est idiot, soufflé-je en réalisant ce que je vais prononcer.
— Qu’est-ce qui est idiot ? Garder un cadeau de son ex ?
J’entends le léger grincement dans sa voix, cependant, j’en fais abstraction.
— Penser qu’un violoncelle demeure comme une page blanche sur laquelle on peut créer des souvenirs moins… pesants, complété-je. Un nouveau départ.
— Qu’est-ce qui t’en empêcherait ? marmonne-t-il, le regard encore braqué sur moi.
— La peur de ressentir trop de pression parce que c’est ce que tout le monde attend de moi. Que je revienne sur scène pour de bon. Même Josh l’espère, il m’a offert ce violoncelle et l’opportunité d’aller au conservatoire de Milan. C’est sans doute étrange dans le fond, mais je ne me sens plus capable de le faire, pourtant j’adorais ça avant, d’une certaine façon, j’aime toujours ça. Seulement, c’est très douloureux et anxiogène. Les mauvais souvenirs. D’un côté, j’ai vécu des années sans la musique, et d’un autre, j’ignore comment exister sans elle.
Elles.
— Concernant mes parents, ils étaient certains que je jouerais toute ma vie ou presque. J’en étais tout aussi convaincue. Je devais finir le lycée, puis aller à Milan pour devenir professionnelle. Je les ai tellement haïs pour ce qui s’est passé, que j’ai totalement renié la musique. Elle représentait tout ce que jamais plus je n’aurais, ce que j’avais perdu. C’était un peu comme une vengeance pour moi de ne plus toucher à un violoncelle, de tout abandonner, de venir vivre ici. Et ton oncle a voulu que je joue, j’avais complètement oublié ce que ça me procurait avant…
J’ouvre le couvercle de l’étui qui contient le cadeau de Josh. L’odeur
du bois neuf titille aussitôt mes narines. Certains haïssent cet effluve, pas moi. Je rapproche l’archet de mon nez pour humer le parfum qui s’en dégage.
— Je pensais que mes parents m’avaient contrainte à aimer la
musique, et finalement, je m’en veux d’aimer ça, c’est comme si un panneau clignotant me disait : “On savait mieux que quiconque ce qui était le mieux pour toi.”. J’ai essayé de me reconstruire un équilibre en venant vivre en Écosse. Cependant, depuis le gala, je me sens perdue face à ce violoncelle. Il y a des jours où j’ai tellement envie de jouer que mes doigts me piquent, et d’autres où je désire uniquement le réduire en cendres. Il ne me ramène pas seulement à ma colère, ou à mes souffrances, mais aussi à mon identité. Tout paraît trop... confus.
— Pourquoi te forcer à faire quelque chose que tu ne souhaites pas ? — Je voulais te faire plaisir. Essayer de te distraire. Lysandre se lève précautionneusement du lit et vient vers moi. Ses
doigts empoignent doucement l’archet qu’il remet dans son étui.
— Ce n’était qu’un désir purement égoïste. Joue quand tu en as envie,
autrement laisse-le au placard. Donne-toi du temps, Sky.
Sa main ne retombe pas le long de son flanc comme je me l’imaginais,
elle déambule jusqu’à mon visage, s’aventurant contre ma mâchoire pour se placer sur ma nuque. Ses phalanges effectuent une faible pression dessus, me procurant un tant soit peu de bien, m’aidant à amenuiser la tension dans mes muscles.
— Ça a l’air si simple quand tu le dis, relaté-je en souriant légèrement. — La seule personne à qui tu dois quelque chose, c’est à toi-même,
OK ? Tu n’as pas besoin de tes trous du cul de parents. Ils t’ont juste donné un prénom à la naissance, n’importe quel imbécile en est capable. On trouve des tas de bouquins partout sur le sujet. Tu n’as que vingt-et-un ans ! Tu as toute la vie pour te construire, faire tes choix ou même revenir sur certains d’entre eux si ça te chante. Tu pourrais te planter, et alors ? Personne n’est parfait, on commet tous des erreurs. Ça nous permet d’apprendre, de nous améliorer ensuite. Tu sauras quand ce sera le bon moment.
Sa sagesse me laisse, une seconde, muette.
— En revanche, évite de prononcer le prénom de ton ex, ça me donne envie de le frapper à chaque fois.
Je pouffe de rire à tout juste cinq centimètres de son visage. Il a sans doute raison. Mon cœur danse la cabriole en l’imaginant jaloux. C’est sûrement idiot, mais ça m’apaise un peu. Je devrais lui dire ce que Josh m’a avoué, je ne me sens toutefois pas d’attaque de lui raconter, sachant pertinemment qu’il pourrait mal interpréter les choses. Je n’ai pas envie de l’énerver, il doit gérer le manque qu’a occasionné l’absence de toutes substances illicites. Connaître la vérité ne lui apportera rien, ça ne le dissuaderait pas pour autant de l’insulter.
Son téléphone se met à nouveau à sonner dans sa poche de jean et il grommelle entre ses dents : « Putain, ils vont m’obliger à pisser dans un gobelet. » Je ris littéralement. Probablement vexé, Lysandre agrippe vivement ma hanche et m’attire davantage à lui. Je manque de lui percuter le nez en shootant le pied dans le sien.
— Pourquoi ne leur dis-tu pas que tu es avec l’un de tes amis pour qu’ils te fichent la paix ?
— Parce qu’ils doivent penser que je sniffe avec eux, justement.
— Dis que tu es avec… une fille, hésité-je en prenant des pincettes, craignant ce qu’il pourrait bien dire à ça.
— Ce n’est pas une bonne idée.
— Comme tu veux.
Je n'ai pas envie de psychoter, alors je simule que ça ne m’atteint pas. Je ne dois pas voir le mal partout ni aussitôt songer qu’il veut se planquer. Je n’ai pas particulièrement l’envie ou le besoin de m’exposer, toutefois, je ne souhaite pas que l’on se cache non plus, j’ai déjà donné.
— Eh, je sais parfaitement ce qui se trame dans cette petite tête, m’interrompt-il en pointant son index sur ma tempe. Je n’ai juste pas envie que ma sœur t’emmerde, c’est tout. Elle peut être très imposante, regarde la dernière fois quand…
Mal à l’aise, il ne finit pas sa phrase et se pince les lèvres, en se rendant compte de son évocation.
— J’ai un peu surréagi l’autre jour. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle me fiche son bébé dans les bras. D’habitude, quand je croise un nourrisson, je fuis dans la direction opposée. C’est extrême, je sais, me montré-je honnête. Tu peux prononcer les mots “bébé” sans crainte que je saute au plafond, OK ?
— Ce serait plutôt compréhensible comme réaction. Elle débarque
rarement à l’improviste, d'ordinaire elle m’appelle avant.
Il profère ces mots en rangeant l’étui du violoncelle de Joshua dans la
penderie. Mes prunelles observent avec stupéfaction la largeur de son dos, de ses épaules. Il n’a pas de manteau ni de pull. La plupart du temps, il est camouflé, mais à cet instant, non. À tout juste dix centimètres de moi, la chaleur de son corps irradie jusqu’à moi. Sa carrure demeure plutôt impressionnante bien que je ne sois pas particulièrement petite. Lorsqu’il fait volte-face et plante son regard dans le mien, je ne sais plus comment respirer. Je me sens idiote de le toiser comme une pauvre fille troublée par ses hormones. Cela faisait si longtemps qu’elles hibernaient que j’ai du mal à apprivoiser ce retour en fanfare.
Son téléphone sonne une fois de plus, Lysandre, perdant patience,
décroche sans plus attendre.
— Quoi encore, Kate ? Tu n’as pas mieux à faire comme donner le
sein à ta fille ? Lâche-moi la grappe, je ne suis pas tout seul. Tu veux que je te fasse un dessin parce que je ne suis pas certain que tu apprécierais mon côté artistique ?
Il a osé lui mentir ou je rêve ? Est-ce si facile pour lui ? Après tout, je l’ai déjà entendu me conseiller de ne jamais lui faire
confiance, que personne n’écoutait un menteur, ce dont il s’est qualifié.
Mes sourcils s’arquent sous la surprise. J’entends sa sœur lui
demander avec qui il se trouve. Il lui raccroche au nez pour ne pas lui répondre.
— Radical.
— Elle s’inquiète pour toi. C’est… mignon. Tu es dur avec elle,
exprimé-je. Pas qu’avec elle, d’ailleurs, marmonné-je dans ma barbe.
Un faible soupir franchit la barrière de ses lèvres avant qu’il remette
son portable dans sa poche. Ensuite, il comble les centimètres qui nous séparent, se contentant de maladroitement envelopper mes épaules de ses bras pour me serrer contre lui. Son geste m’étonne un peu. Jusqu’ici, il n’a été tactile que dans de rares occasions. Il n’est pas défoncé, en situation de détresse ou sur le point de péter un plomb. Non, ça n’a rien à voir. Mais, qu’est-ce donc, alors ? Une façon de s’excuser pour son comportement des semaines passées ?
Son souffle caresse l’arrière de mon crâne, je savoure la douceur qui se dégage de lui, les yeux clos. Je sais que ça ne va pas durer, ça ne dure jamais. Je m’attends à ce que d’une seconde à l’autre, il me repousse, me rejette et me dise des vacheries. Le temps s’écoule, les minutes défilent et rien ne se produit. Mes doigts s’agrippent de chaque côté de sa taille. Je baisse un peu la garde, et lui aussi. Ça nous fait du bien, à tous les deux, je crois.
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