Unstable feelings - T2

Ellen Stuart · Chapitre 23 sur 51

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Unstable feelings - T2

ch020

Chapitre 20

 

 

Lysandre

 

La concentration n’étant pourtant pas l’une de mes qualités, je demeure malgré tout, depuis une heure, installé sur l’une des chaises libres de la bibliothèque du campus avec mon ordinateur portable. Je bûche comme jamais sur une étude de marché pour un projet personnel sorti de nulle part, investissant mon subconscient dans mon sommeil. Ne nous leurrons pas, reprendre les rênes de l’entreprise familiale ne m’enchante pas plus que ça. Je m’en moque de la pub, j’en ai assez de passer pour le petit bourge à qui on a tout offert depuis sa naissance. 

Je souhaite construire quelque chose de mes mains. Cette lubie a sans doute été influencée par le manque que la drogue me procure. Mon cerveau tente sûrement de soulager ses souffrances par le biais d’une autre addiction. Un comble, parce que je ne peux pas me mettre à sombrer à présent dans l’alcool. Toutefois, plus j’y pense et plus je me convaincs que fabriquer ma propre recette de rhum brun serait très lucratif. Un marché prometteur. Les amateurs de rhum sont nombreux. Qui plus est, j’ai toujours apprécié son petit goût sucré, à température ambiante après une journée difficile. 

Lorsque mon père était en réunion avec ses collaborateurs, il m’arrivait de lui en chiper un verre ou deux, alors que je n’avais que seize ans à peine. C’est ainsi qu’est né mon goût pour l’alcool. Jamais seul pour les conneries, Logan se trouvait également de la partie. Je m’en rappelle comme si c’était hier. Trop gourmand, il était si déchiré, une fois, qu’il avait dégobillé sur le tapis immonde de mon paternel, celui qui recouvre pratiquement tout le sol de son bureau. Après ça, difficile de camoufler la tache et l’odeur malgré l’aération excessive des lieux.

Il nous a bien pris la tête, ce jour-là, en nous réprimandant parce que

nous avions ingurgité sa meilleure bouteille. Évidemment, pourquoi nous serions-nous contentés du bas de gamme ? Il se foutait comme de l’an quarante que Logan soit malade comme un chien, que je sois aussi ivre que lui, et de son tapis, vieux du siècle précédent, bousillé. La fois suivante, nous nous en sommes pris à ses fameux cigares cubains. Et cette fois, c’est moi qui ai dégobillé partout. Cela ne nous a pas dissuadés de retenter l’expérience par la suite, en nous montrant un peu plus raisonnables.

Cette complicité qui nous liait s’est désagrégée, quelques semaines

plus tard. Logan s’est transformé, ou peut-être que c’est moi ? Nous avons changé, tous les deux, pour ne pas devenir la meilleure version de nous-mêmes. Sans doute aussi vicieux, coupables l’un que l’autre. J’ai avancé avec les années, me suis adapté autant que possible à ces ombres qui nous poursuivent depuis.

Je suis en train de lire les documents que m’a fournis l’expert, auquel

j’ai fait appel, lorsqu’une notification sur Facebook me fait plisser les yeux. Je me disperse sur-le-champ et vais voir de quoi il s’agit. La stupéfaction me gagne aussi rapidement que la chair de poule sur mon épiderme. Je reconnais la photo de profil s’affichant sur la bulle qui vient de s’ouvrir via Messenger. Natalia.

Mon cœur loupe un battement avant de s’emballer. Je pensais qu’elle

m’avait rayé de la carte, de son univers pour l’éternité. Autrement dit, qu’elle m’avait bloqué de partout, y compris sur les réseaux sociaux. Visiblement, je me trompais. Or, je l’aurais compris, notre rupture n’a pas été ce que l’on qualifie de douce, bien au contraire.

Natalia ne m’a pas cru. L'unique fois où je me suis montré à cent pour

cent honnête avec elle, elle m’a accablé de mille-et-un reproches en lien avec les derniers mois écoulés. Non pour cette fameuse minute de trop qui l’avait fait exploser, alors que j’étais franc et si vulnérable. J’aurais pu fuir, mentir à nouveau comme à de nombreuses reprises, seulement, je n’étais pas en état, trop ébranlé par ce qui venait de se produire. L’unique fois où je lui ai demandé de m’accorder sa confiance, elle a craché dessus. Elle en avait assez, je lui avais trop raconté de bobards, je l’avais cherché. J’ai mérité son mépris et ses accusations. Son message me surprend. Je ne l’ignore pas, je ne suis pas salaud à ce point. Je ne suis pas que lâche. Ces derniers jours, je me suis promis des tas de choses à moi-même, y compris d’assumer mes fautes, alors si je dois m’entretenir avec elle pour aller de l’avant, je le ferai.

#Salut, Lysandre. Comment vas-tu ? Je ne sais pas si tu te souviens de ma broche, celle que ma grand-mère m’avait offerte… Je la cherche en vain depuis des semaines, et je crois que je l’aurais peut-être égarée chez toi. Est-ce le cas ? Je ne t’en voudrai pas si tu ne me réponds pas, même si comme tu le sais, elle compte énormément pour moi.

#Salut. Et toi, comment vas-tu ?

Peu importe, au fond, comment je vais. En revanche, j’aimerais connaître la façon dont elle s’en sort maintenant qu’elle a retrouvé ses racines, son chez-elle. Je ne suis pas aigri au point de haïr mes ex. Mon ex. Car je n’ai eu qu’une relation sérieuse jusqu’ici.

Si tu le dis, mon gars…

Soudain, après quelques secondes à voir danser des petits points devant mes yeux, je perçois un appel vidéo, elle m’invite pour discuter en visio. Sans réfléchir, j’accepte. Je ne sais pas si c’est une bonne idée, mais j’aimerais autant qu’elle ne se culpabilise pas si je m’en abstiens. Elle n’y peut rien si notre relation a été un échec. Je suis le seul à blâmer. J’ai merdé de A à Z.

Sa proposition m’étonne davantage. À l’instant où son visage s’affiche sur mon écran, une part de moi est soulagée de la constater aussi en forme, tandis qu’une autre lui en veut un peu de s’être si bien remise de notre rupture. Oui, je ne me suis jamais réellement investi dans notre relation, toutefois, ça ne signifie pas que je ne ressentais rien, que son départ à des milliers de kilomètres n’a rien engendré. Je ne dis jamais grand-chose, néanmoins, des émotions, j’en ressens des tonnes, peut-être même trop finalement.

Ses pupilles azurées brillent face à la caméra, et j’ignore si c’est parce que le temps est clément chez elle ou parce qu’elle est tout simplement heureuse. En tout cas, elle ne tire pas la gueule, un sourire franc étire ses lèvres alors qu’elle me salue en secouant la main devant mon nez. J’imagine que ces longs mois sans nous parler l’ont aidée à digérer ses déceptions à mon sujet.

Il fait déjà nuit à Kazan, puisqu’il y a un décalage horaire de sept

heures entre nos deux continents et que nous sommes en hiver. Le soleil se couche tôt que ce soit ici ou là-bas. Il est 10h30, et donc 17h30 chez elle.

Je remarque sans difficulté qu’elle est apprêtée pour sortir, ce qui

n’était pas tellement son truc quand elle vivait à Saint-Andrews.

Il fallait presque la traîner de force pour qu’elle daigne quitter la

colocation qu’elle entretenait avec d’autres étudiants étrangers. Chez elle, elle semble avoir retrouvé ce qui lui manquait tant ici. Il y a ceux qui sont capables de vivre partout, et ceux qui ont besoin de pouvoir se rattacher à leurs racines pour ne pas perdre leur identité, Natalia fait partie de cette catégorie. Je n’ai jamais vécu ailleurs qu’en Écosse, et pour être honnête, je ne me vois pas la quitter, alors jamais je ne lui ai reproché son besoin de rentrer à la maison. Elle a voulu tenter d’étudier au Royaume-Uni pour de meilleures opportunités, et s’est vite rendu compte que ce n’était pas pour elle. Sa famille lui manquait trop, son petit frère dont elle me parlait pratiquement tous les jours, ses parents si précieux à ses yeux. Ici, elle n’était juste pas heureuse, il lui manquait une partie de son âme pour rayonner. Je le comprends doublement en la voyant, à travers cette caméra.

— Comment vas-tu ? Je rêve, tu es à la bibliothèque ? s’exclame-t-

elle, en écarquillant les yeux après avoir avisé la rangée de bouquins dans mon dos.

Son accent toujours si prononcé me file la chair de poule. J’étais à

mille lieues d’imaginer ce matin que je lui parlerai dans la journée. Nerveusement, je me gratte la nuque, en opinant du chef.

— Oh, tu sais, la routine. Et toi ? Les Ruskov n’ont pas essayé de

t'exiler pour avoir osé visiter un pays aussi humide que le nôtre ? raillé-je.

Au moins, mon humour complètement merdique ne fait pas chou

blanc, au contraire. Natalia ricane en secouant la tête pour attester que non.

— Je vérifierai sous le canapé pour ta broche, et te la ferai parvenir si

c’est le cas.

— Merci.

— Ce n’est pas grand-chose, attesté-je en haussant les épaules.

— Comment vont les autres ? Tout se passe bien entre vous ?

— Rien de nouveau. Erin est toujours aussi agaçante, Logan aussi timbré et Colin et Rose sont les mêmes. Et toi ?

Elle se pince les lèvres, et je pressens qu’elle n’ose pas me dire quelque chose en particulier. Je connais les mimiques de son visage par cœur. Je les ai apprises en l’observant durant de longs mois. Si j’ai été une véritable tombe, elle, en revanche, était comparable à un livre ouvert. Chaque fois que la tristesse ou la joie s’emparait de son être, elle se distillait au travers de ses pores délicats. Son regard pourtant si doux devenait ombrageux, facile d’émettre des hypothèses sur ce qui la perturbait.

— J’ai rencontré quelqu’un, marmonne-t-elle avant de renifler, mal à l’aise de me l’avouer.

— Chouette. Enfin, si ça se passe bien entre vous, c’est une bonne chose, bredouillé-je comme un imbécile.

— Pour le moment, rien à signaler. C’est plutôt récent, alors nous verrons bien par la suite. Et toi ? hésite-t-elle.

Avec une curiosité qui me désarçonne, elle me fixe. Son regard très intense me happe complètement et j’en suis à me demander si je lui révèle la vérité ou non. Une mauvaise habitude qui me colle aux basques depuis trop de temps. Ma tergiversation lui tire doucement un sourire.

— J’parie qu’elle est jolie ! Évidemment qu’elle l’est, s’enthousiasme-t-elle, me laissant un peu perplexe.

La plus belle de toutes…

— Ne te fais pas d’idée, temporisé-je. Je ne sais même pas ce qui se passe entre nous. C’est compliqué, alors pas la peine d’en parler.

— Compliqué pour qui ? Pour elle ou pour toi ?

Je ne lis pas de jugement dans ses rétines, seulement de l’intérêt. Natalia ne ressent aucune animosité envers moi, ni même envers Sky et ça me surprend. Je l’ai tant blessée que je pensais qu’elle me maudirait au moins sur trois générations.

— Je suis persuadée que qui qu’elle soit, elle est déjà folle de toi.

— Ou plutôt folle à cause de moi.

Elle rit avant de claquer sa langue contre son palais tout en secouant le crâne pour me montrer son désaccord.

— C’est une possibilité, mais tu peux toujours inverser la tendance et lui prouver que tu es aussi capable du meilleur. Ne gâche pas tout, surtout si tu tiens à elle. Ne la fais pas souffrir.

Ses propos résonnent, ils tournoient dans mon esprit et s’immiscent

sous ma peau. Par le biais de ses mots, j’entends qu’elle se soucie de la pauvre fille sur qui j’ai jeté mon “dévolu” malgré elle. Si Natalia ne m’a pas en horreur, elle a tout de même conscience du fait que je puisse être un bourreau imprévisible pour le coeur d’une femme. Je n’ai jamais su m’y prendre, peut-être parce que je ne m’en suis jamais donné la peine.

— Je suis désolé.

Et je ne la baratine pas, je le pense réellement. Je suis cent pour cent

responsable de notre rupture, de toutes les fissures qui lui ont entaillé le cœur au fur et à mesure de notre relation.

— Nous n’étions pas faits pour être ensemble. Je l’ai vite compris, tu

sais. Mais parfois, on s’acharne, on se fait du mal pour rien, parce qu’on s'imagine qu’il suffit d’être amoureux pour que ça fonctionne. Ne te torture plus avec ça, car tout est OK pour moi. Je vais parfaitement bien. On a quand même vécu de bons moments, pas vrai ? sourit-elle, un peu nostalgique.

— Oui, admets-je tandis qu’elle réussit à m’extirper un petit rictus de

connivence.

— Bon, ce n’est pas que je ne suis pas bien avec toi, mais je sors dans

une demi-heure. Il faut que je me prépare. Prends soin de toi, et passe le bonjour aux autres.

— Surtout en te connaissant, ce pauvre gars va croire que tu lui poses

un lapin.

Elle me jette un regard noir sans pour autant être en colère contre moi.

Je ricane, elle me salue et nous coupons la communication sans plus attendre. Je me sens tout bizarre. Jamais je n’aurais envisagé entretenir une conversation sans cris avec elle. Nous venons de tourner correctement la page de notre histoire, je suis soulagé de ne pas l’avoir endommagée au point de s’infliger la solitude pour seule compagnie. Au contraire, Natalia a su rebondir, ne garder que le meilleur de ce que nous avons vécu. À mon tour de me départir des ténèbres qui m’encombrent.

Je range mes affaires et quitte les lieux. Au moment où la porte de la

bibliothèque se referme derrière moi, mon téléphone vibre dans ma poche, m’extirpant un soupir las. Au même instant, j’aperçois Logan qui sort de l’une des résidences universitaires, accompagné d’une blonde. Son bras enroulé autour des épaules de cette dernière. Des jours que je ne lui ai pas parlé et lui non plus, d’ailleurs. Avec appréhension, je jette un œil à mon portable.

Mon pouls s’accélère en découvrant le numéro de cet anonyme qui, je pensais le naïvement, m’avait lâché la grappe.

C’est beau de rêver ! Il ou elle vient sans doute te souhaiter une bonne année, ironise ma conscience.

#Tic, tac, l’heure des comptes va bientôt sonner ! Tu as une chance de veinard, dis-moi. D’autres n’en ont pas eu autant, l’as-tu oublié ?

Un froid glacial parcourt mon échine, je tremble presque face à ce souvenir douloureux qui me percute. La culpabilité, elle, est toujours là, et ce salopard qui ne sait rien de tout ce que je peux ressentir se plaît à me tourmenter en songeant que je suis un être sans scrupules ni remords. Il se trompe lourdement. Pas une putain de journée qui ne se rattache pas à ce moment, celui où j’ai brisé sa vie.

Mes iris voguent à nouveau en direction de celui qui était à une époque, mon meilleur ami, mon confident et pilier. Un sourire vicieux ourle ses lèvres, je pars encore au quart de tour. J’en ai assez de ce harcèlement perpétuel. De cette course avec l’ombre de mon tourmenteur. Comme un halo de fumée, il me file entre les doigts et je ne parviens pas à me dépêtrer de ses mots qui ont plus de pouvoir que je ne le voudrais.

Les yeux de Logan s’assombrissent, il sent venir la rage qui me consume, la peur, la souffrance qui me délitent peu à peu le cœur. Mes mains s’agrippent férocement à la veste qui le couvre à peine, malgré le froid hivernal qui s’immisce sous mon col roulé. Un souffle brumeux s’abat entre nous, dû à son exhalation brutale, signe de sa circonspection.

— Qu’est-ce qui te prend ? grommelle-t-il.

— Est-ce que je dois appeler quelqu’un ? lui demande la fille avec lui, qui s’est reculée de plusieurs pas afin d’éviter la collision, dès qu’elle m’a vue le charger tel un buffle en rogne.

C’est un enfoiré, mais jamais il ne laisserait une femme se prendre un coup à sa place. Là-dessus, nous sommes pareils.

— Inutile, Clarissa. Accorde-nous une minute, je crois qu’il faut qu’on ait une petite conversation, tous les deux.

Nos regards se sondent une seconde avant que je découvre que la fille est partie sans broncher. Encore une qui se fiche bien, au fond, de ce qui peut lui arriver.

— J’en ai marre, tu entends ! grondé-je en lui claquant mon écran de

téléphone sous le nez. Arrête ça, maintenant ! C’est bien parce que, toi et moi, nous avons grandi ensemble que ça m’empêche de te réduire en cendres, compris ? l’avertis-je.

Il plisse le front avant de s’emparer du cellulaire afin de mieux lire ce

qui est écrit.

— C’est quoi ce bordel ? siffle-t-il entre ses dents avant de braquer à

nouveau son regard sur moi. Qui t’envoie ça ?

— À ton avis, Sherlock ? Toi !

Un rire sans joie lui échappe. Ses pupilles se couvrent d’une ombre

orageuse me laissant présager en réalité que s’il voulait me tourmenter, il ne s’amuserait finalement pas à m’envoyer des messages. Il me provoque déjà bien à sa façon.

 — C’est ridicule, putain ! Qui que soit ton vilain corbeau, ce n’est pas

moi. Tu devrais songer à porter plainte avant que ça ne s’envenime, suggère-t-il.

Si ce n’est pas lui, alors qui ? J’ai offensé tellement de gens que je ne

peux pas les compter ni me rappeler chacun d’eux. Frustré, je le relâche en reculant. Logan redore une posture qui lui ressemble davantage. Je n’aime pas l’expression qu’il arbore. Celle qui me prédit que je vais lui devoir quoi que ce soit. Je ne souhaite pas son aide. Je me débrouillerai seul avec ce fichu maître chanteur. Je l’étoufferai avec toute la culpabilité qui me ronge depuis des années, je lui ferai regretter d’avoir voulu remuer la merde.

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