Unstable feelings - T2

Ellen Stuart · Chapitre 50 sur 51

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Unstable feelings - T2

Chapitre 004

4- La bataille des sens et des

sentiments

 

Qualie

 

— Où est-ce que vous vous rendez, déjà ? demande l’officier de police en dirigeant une lampe torche sur mon permis de conduire. Essayez de rester claire, cette fois.

— Au lycée de Williamstown, expliqué-je en me forçant à sourire tandis qu’il plisse les yeux.

— Êtes-vous consciente que la limitation de vitesse sur cette portion de l’autoroute est de quatre-vingt-dix kilomètres-heure ?

Non, sans déconner !

— Oui, monsieur l’officier.

— Vraiment ?

Il croise les bras.

— Alors, pouvez-vous m’expliquer pourquoi vous rouliez à cent-quarante ? Et non seulement vous rouliez à cent-quarante, mais, en plus, j’aimerais bien savoir pourquoi vous conduisiez sur la bande d’arrêt d’urgence.

Note personnelle : ne pas casser la gueule à un officier de police, surtout avec un casier judiciaire comme le mien. Ça fait mauvais genre !

Les voies de circulation sont toujours recouvertes d’une fine couche de glace et de neige. Quant à elle, la bande d’arrêt d’urgence est fraîchement salée. Donc plus praticable.

C’est pourtant simple comme explication !

— Mademoiselle ? m’appelle-t-il en me tendant mon permis. Je

voudrais une réponse. Tout de suite.

— Je suis très en retard. Je ne veux pas manquer ma réunion d’anciens

élèves et le feu d’artifice. Ils ont promis qu’il y en aurait un.

Il m’offre un regard désabusé, puis il lève les yeux vers le ciel. — Un feu d’artifice ?

Il sort son carnet d’amendes de sa poche arrière et secoue la tête. — Avec cette neige ? Et une réunion d’anciens élèves en novembre ?

Très bien, Mademoiselle.

— Non, s’il vous plaît.

Encore une autre amende pour excès de vitesse ! Je dois encore mille

dollars à l’État de New York pour une contravention reçue le mois dernier. Je me penche, ouvre ma boîte à gants pour sortir une enveloppe bleue et dorée.

— Je n’invente pas la réunion, assuré-je en lui tendant l’invitation. Il lit ce qui est imprimé en marmonnant, je m’aperçois que j’ai retenu

chaque mot de cette page à peine quelques minutes après que Madison me l’a donnée.

« En tant que membre de la MEILLEURE promo jamais diplômée du

lycée de Williamstown, nous vous invitons cordialement à notre soirée “Une nuit pour se souvenir”, notre réunion des quinze ans de la promo !

La date et l’heure officielles, le billet, ainsi que les informations sur le

feu d’artifice et l’emplacement sont à l’intérieur !

Nous espérons vous voir là-bas, Qualie !

Lucy Carmichael »

Oui, quinze, parce qu’il nous en a fallu dix pour avoir quatre lauréats

du prix Pulitzer, vingt-huit chercheurs à Fulton, quinze athlètes olympiques et des centaines d’autres distinctions qui font de nous une promo hors du commun !

Il soupire et me rend l’invitation.

— Je vais vous dire ce qu’on va faire, mademoiselle Qualie

Shellington. Je vais vous laisser partir avec un avertissement sévère aujourd’hui, mais seulement parce que je suis allé à Williamstown, moi aussi.

Il range le carnet d’amendes dans sa poche arrière.

— Mais comme je ne vous fais pas confiance, je vais vous suivre pour m’assurer que vous respecterez la limitation de vitesse jusqu’à votre arrivée.

Je n’ai pas le temps de dire : « Oh, ça va aller » ou « Ce n’est pas vraiment nécessaire », que déjà il s’éloigne. Et je sais que lui avouer la vérité, à savoir que je ne compte pas du tout aller à cette réunion, et que j’espère prendre la prochaine sortie pour rentrer à New York, n’est pas la meilleure chose à faire.

Poussant un soupir de soulagement, je jette l’invitation sur le siège et allume la radio.

Finalement, je n’ai pas besoin de le tuer !

— Circulez ! m’interpelle-t-il depuis les haut-parleurs de sa voiture. Et ne roulez pas sur la bande d’arrêt d’urgence !

En déportant ma voiture sur les voies principales, je règle le régulateur de vitesse à exactement quatre-vingt-quinze kilomètres-heure. Mon cœur cogne contre ma poitrine et mes paumes suent autour du volant.

Vas-y, prends quelques photos et pars dès que le flic se sera éloigné.

Pendant des jours, je pensais longuement à cette réunion, listant le pour et le contre, rédigeant tous les scénarios qui pourraient arriver. À chaque fois, les pour surpassaient les contres, mais je n’étais jamais satisfaite de ce résultat, alors j’essayais une autre méthode, espérant que les contre l’emporteraient.

J’ignore aussi qui a eu la brillante idée d’organiser cette réunion en plein mois de novembre, mais cela constitue déjà un premier avertissement. Le second, ce sont les frais de cent dollars pour le menu « gourmet », composé de popcorn et de chocolat local. Le troisième doit être le délai des « quinze ans » au lieu des vingt habituels.

Comme tous les amis proches de l’époque que je m’étais fait et qui se sont éloignés maintenant depuis longtemps, enfin sauf Madison, j’ignore qui sera présent ce soir.

— Menteuse ! baragouiné-je dans le vide.

Un certain Q…

Oh, la ferme, la Petite Voix !

Note personnelle : arrêter de se parler à soi-même sinon je vais passer pour une folle.

De temps en temps, j’aperçois des fragments de leur vie via mon fil

d’actualité Facebook, cliquant sur « J’aime » ou « J’adore » au lieu d’appeler ou d’envoyer un message pour demander des nouvelles. Occasionnellement, je commente : « Tes enfants sont adorables ! », « Joyeux Noël ! », « Bonne année ! P.-S. Tes enfants sont charmants ! »

Dix minutes plus tard, ma voiture pénètre sur le campus du lycée, je

remarque qu’en quinze ans, il a énormément changé. Tout est plus moderne. Je fais le tour du parking plusieurs fois, passant devant plusieurs places libres en espérant que l’officier arrête de me suivre pour que je puisse éviter l’évènement.

— Garez votre voiture ! crie-t-il dans les haut-parleurs. Va-t-il vraiment me surveiller jusqu’à ce que j’entre ? Me garant sur la première place venue, je coupe le moteur, j’attrape

mes chaussures à talons couleur chair sur la banquette arrière. Je les glisse à mes pieds, puis sors mon miroir compact pour revérifier mon maquillage. En ajoutant une nouvelle couche de gloss rose sur mes lèvres, je repère l’officier dans mon rétroviseur. Il tapote sa montre, me défie de prendre encore plus de temps.

Connard !

Attachant les boutons du haut de mon manteau bleu marine, je sors

dans le froid polaire, le gratifiant d’un bref signe de la main et d’un sourire, complètement faux-cul. Me tournant, je marche lentement vers la porte. Pas question de tomber.

Contente-toi d’entrer, de prendre quelques photos, puis va-t’en.

Quinze minutes tout au plus, Qualie. Quinze minutes. Une minute par année.

Ouvrant les portes, je suis immédiatement accueillie par des milliers

de ballons bleus et dorés qui s’alignent le long du couloir déserté. Plusieurs bannières dorées ornent les murs avec les mots : « Promo de 2002 ! » et « La meilleure de tout Williamstown ». Le seul signe de vie se résume à une femme aux cheveux roux assise devant une table au milieu du hall.

Perdue, je la rejoins.

— Est-ce ici qu’a lieu la réunion ? demandé-je, peu sûre de moi. — Oui ! confirme-t-elle en souriant et levant les yeux vers moi. Quel

est votre nom ?

— Qualie Shellington. Enfin, anciennement Matthews.

Je vais demander si je suis la seule personne qui ait pris la peine de se pointer, mais des rires bruyants et des acclamations s’élèvent soudain du fond, comprenant alors que tout le monde s’est regroupé dans la salle de bal.

— Oh, vous voilà !

La femme me tend un dossier et un badge à mon nom.

— Qualie Matthews. Alors, vous avez manqué la partie retrouvailles de la soirée, mais vous arrivez juste à temps pour la présentation de la promo et le discours spécial. Il y a un bar ouvert au fond de la salle où il reste quelques chocolats, si ça vous intéresse. Et assurez-vous de signer le cahier « J’y étais ». La direction donne cent dollars par signature pour le nouveau centre de recherche médicale, on vous serait donc tous vraiment reconnaissants pour ce petit geste.

— Je m’assurerai de le signer.

Tu parles !

Le badge accroché à mon manteau, je grimace en voyant le nom de mon géniteur. Je règle un minuteur de quinze minutes sur mon téléphone. Puis, je me dirige directement vers la salle de bal.

Décorée avec encore plus de bleu et de doré que le couloir, la pièce est remplie de gens vêtus de costumes et de robes de créateurs. Des serveurs piétinent entre eux avec des plateaux pleins de coupes de Champagne tenus en hauteur. Un groupe habillé tout en blanc joue sur scène.

Aussitôt, les images m’assaillent, affluent tel un raz-de-marée répugnant et malsain. Les rires, les moqueries, les railleries et surtout cette odeur atroce. Me revoyant devant cette foule hilare m’humilier, le regard de haine de ma rivale. Un léger vertige me prend, le souvenir s’estompe, je secoue la tête. La tête bourdonnante, je sens une crise d’angoisse monter.

Oh, non ! Ce n’est pas le moment !

— C’est toi, Qualie ? m’interpelle une brune dès mon entrée.

Une femme s’approche, touche mon épaule.

— Qualie Matthews, n’est-ce pas ? insiste-t-elle.

— Oui. Enfin, Qualie Shellington, rectifié-je en essayant de reprendre mon souffle.

Arrêtez de m’appeler Matthews, par pitié ! Sinon, je vais vomir !

Elle ne me dit absolument rien.

— Tu ne te souviens pas de moi, j’en suis sûre, pouffe-t-elle. On était

dans le même groupe d’échecs. Je suis Shelby. Tu m’as battue lors de la finale régionale du tournoi interclasse. Je suis sûre que tu peux te rappeler ça, en revanche.

— Je m’en souviens, mens-je.

Finalement, je ne reste pas plus de cinq minutes. Mon minuteur peut

bien aller se faire voir !

Qu’est-ce que je fous là, bon sang ?

Note personnelle : ne plus écouter Madison et ses idées à la con !

Même pour sauver mon gilet à trois-cents dollars.

— Où est le cahier « J’y étais » ? m’enquiers-je. — Là-bas, sous les arcs de ballons dorés, m’indique-t-elle en montrant

du doigt un coin de la pièce. Tu ne peux pas le manquer. On se verra au feu d’artifice ?

— Absolument. Bonne soirée, Shelly, écorné-je son prénom. Je m’éloigne à longues enjambées, me dirigeant directement vers les

arcs, prenant place dans la file derrière trois autres personnes que je reconnais vaguement. J’hésite à engager une conversation ou leur demander ce que j’ai manqué, mais je ne veux pas tomber dans le piège et rester encore plus longtemps. C’est déjà assez dur de rester ici, dans ce lieu maudit où ma vie a basculé autrefois.

— Puis-je avoir votre attention, Mesdames et Messieurs ? intervient

une femme en montant sur scène, faisant signe à la foule. Nous avons encore pas mal de choses à faire ce soir, mais nous vous avons promis un discours spécial de l’un des nôtres.

Les discussions et les rires bruyants se dissipent progressivement en

doux murmures, puis le silence s’installe. Avec stupeur, je remarque que la présentatrice est mon ancienne rivale : Lucy Carmichael. Enfin, une Lucy rebotoxée avec une poitrine gonflée à l’hélium. Celle qui m’a humiliée en beauté ici même par jalousie. L’ancienne petite amie de ce salopard.

— Je prends normalement le temps de faire une présentation à

rallonge, mais nous sommes tous d’accord pour dire que cet homme n’a pas besoin d’être présenté, son nom suffit. Mesdames et Messieurs de la promotion spéciale de 2002, je suis honorée de vous présenter… Quinn Collins !

Mon stylo tombe au sol alors que les applaudissements explosent dans la pièce. L’homme absolument magnifique dont je suis tombé amoureuse des années plus tôt monte sur scène.

Oh, bon sang !

C’est sûr, maintenant je vais vomir !

Tétanisée, l’affolement et l’angoisse me paralysent.

La bile monte, mon cœur s’accélère pendant que ses yeux jade scintillent sous les projecteurs. La fossette caractéristique sur sa joue droite se creuse alors qu’il sourit à la foule. Le costume gris foncé qu’il porte souligne ses muscles, mon cœur palpite toujours à la simple vue de ses lèvres pulpeuses.

Affichant des dents nacrées parfaitement alignées – ce qui a coûté une fortune à ses parents – il étreint Lucy brièvement et prend place derrière le pupitre.

— Bonsoir, promo de 2002 ! crie-t-il d’une voix grave dans le micro fixé sur le support devant lui.

— Bonsoir ! braille la foule en chhœur.

À présent, les seuls sons dans la pièce se résument aux légers cliquetis des flûtes à Champagne et aux « waouh ! », « oh ! », « incroyable ! » murmurés.

— Après toutes ces années, il est toujours super sexy, souffle une rousse devant moi en mettant un coup de coude à son amie.

— Ce soir, je suis honoré de représenter notre promo, dont les membres ont obtenu le record de distinctions de toute l’histoire du lycée, commence-t-il.

Il soulève une plaque dorée.

— De toutes les promos qui ont été diplômées au lycée du Mont Greylock, la nôtre détient le plus grand nombre d’étudiants accomplis dans tous les domaines. Tous… les… domaines.

Des acclamations assourdissantes et enthousiastes suivent, il hoche la tête à l’attention de la foule, applaudissant avec eux. Il s’avance devant l’estrade pour taper dans les mains de ses anciens coéquipiers, puis il arbore son sourire communicatif une fois de plus avant de revenir à ses notes.

— En parlant d’accomplissement, notre incroyable promo de 2002 a aussi l’honneur de…

Ses superbes yeux croisent alors les miens, il cesse de parler. Ses

paupières clignent plusieurs fois, puis se plissent, comme s’il essayait de déterminer si ce qu’il voit est bien réel.

Quelques secondes passent sans qu’il ne prononce un mot. Il serre

simplement la mâchoire, ses doigts blanchissent dans un poing serré, se retenant de bondir hors de l’estrade. On se défie du regard, aussi belliqueux l’un que l’autre.

Un mélange explosif fait rage dans mon cœur : haine, colère mélangée

à la joie de le revoir et du désir. Prise comme une biche dans les phares d’une voiture, je le fixe, envoyant mon cocktail Molotov. Il se racle la gorge, puis pousse un léger soupir.

— Excusez-moi, reprend-il. Je viens de m’apercevoir que cette

réunion n’a lieu qu’après quinze ans. Est-ce que ça veut dire qu’on n’aura pas besoin de supporter celle des vingt ans ?

La foule se met à rire, il continue son discours : — Nous avons également l’honneur d’être la promo qui a le plus

gardé le contact. Je ne sais pas comment ils déterminent ce genre de chose, mais je peux honnêtement dire que certains de mes meilleurs amis et souvenirs…

Il serre à nouveau la mâchoire.

— … je me les suis faits ici, au lycée.

De mon côté, j’essaie de détourner les yeux, de glisser à un endroit

dans la foule où son regard ne me trouve pas, mais mes pieds sont comme collés. Malgré toutes ces années, il peut toujours arrêter mon monde d’un simple mot, d’accélérer mon cœur d’un simple regard. À la seconde où il finit son discours, il se détourne de moi, la salle lui offre une standing ovation bien méritée.

Saisissant immédiatement ma chance, je m’assure que mon nom et

mon numéro de téléphone sont lisibles sur le cahier, puis me fraie un chemin à travers la foule, me précipitant vers la sortie. Mes talons claquent alors que je marche au pas de course dans le couloir, mais avant de pouvoir atteindre les portes, des doigts familiers agrippent mon coude par-derrière et me poussent à me retourner.

Le cœur battant à cent kilomètres-heure, je plonge directement dans

les yeux verts de Quinn, sans savoir quoi dire. Mais pas sans savoir comment réagir. D’un coup, ma main droite part se fracasser dans sa tronche de play boy. La gifle lui cingle la joue dans un claquement qui résonne dans le couloir désert. Aussitôt, un soulagement m’envahit, l’angoisse me quitte comme si j'avais porté un poids durant toutes ces années. Ses pupilles lancent des éclairs mélangés à quelque chose de plus sauvage, animal, pendant qu’il se frotte la mâchoire. Ouvrant sa bouche pour parler, mais aucun mot ne passe ses lèvres. Puis, il me détaille de haut en bas, faisant un pas en avant.

— Très bien, dit-il finalement, la voix tendue. Où étais-tu tout ce temps, putain ?

Reculant pour empêcher qu’il envahisse mon espace vital, surtout pour éviter que je lui en cogne une nouvelle, je défroisse ma robe, prenant un air nonchalant. Pas question de lui montrer autre chose que de l’indifférence maintenant. Il ne doit pas s’apercevoir à quel point il m’affecte.

— Bien le bonsoir à toi aussi, Quinn, craché-je presque. Tu es élégant, ce soir. La vie semble avoir été clémente avec toi. J’ai vraiment aimé ton discours, aussi. Notre promo était réellement exceptionnelle, n’est-ce pas ? débité-je à toute vitesse.

— Qualie… gronde-t-il.

Il m’attire plus près. Mon cœur manque de bondir hors de ma poitrine face à la sensation familière de ses mains sur mon corps, de sa bouche si prête à m’embrasser. Les émotions me parcourent, me rappelant comment il peut me donner un tel plaisir par un simple effleurement. Sent-il mon cœur qui bat comme un colibri dans ma poitrine ? Il ne peut pas, si ?

— Je ne compte pas jouer avec toi, alors voilà une question plus simple : pourquoi es-tu ici ? grogne-t-il.

— Parce que, tout comme toi, je crois que j’ai eu mon diplôme dans cette école et que j’ai été invitée à la réunion.

— Tu sais ce que je veux dire, souffle-t-il. Pourquoi es-tu ici alors que tu n’es jamais allée à aucun évènement où j’étais ? Quelqu’un t’a forcée à venir ?

— Ne te surestime pas, rétorqué-je, vindicative. Je ne savais pas que tu serais là ce soir. Crois-moi, si j’avais su que c’était le cas, je ne serais jamais venue.

— Alors, on t’a forcée. Madison, bien sûr… devine-t-il en levant les yeux au ciel.

Il m’observe comme s’il était déchiré entre l’idée de me lâcher et l’envie de m’embrasser, mais dans un sens comme dans l’autre, il se retient.

— Du moins, c’est sûrement ce que tu te dis pour ne pas culpabiliser

après avoir ruiné ce qu’il y avait entre nous, poursuit-il à demi-mot.

Je n’ai rien ruiné. C’est TOI !

— Écoute, Quinn, hésité-je. Ce qu’il y avait entre nous, il y a toutes

ces années, c’était honnêtement…

— Parfait, putain ! me coupe-t-il, me défiant de le contredire. Je ne réponds pas. « Parfait » est le seul mot que l’on peut en dire.

D’un mouvement d’épaule, je le repousse. Loin de moi, de mon corps bouillonnant de désir, de mon cœur brisé.

Dégage ! hurle ma raison.

Non, reviens ! crie mon cœur.

— Je suis honnêtement heureux de te revoir, soupire-t-il. Ça te dit de

rattraper le temps perdu ?

— Là, maintenant ? m’écrié-je.

— Là, maintenant.

— Je… Non !

— Non ? grogne-t-il, contrarié.

Faisant un pas en arrière, croisant les bras, je le toise de toute ma

hauteur, c’est-à-dire arrivant juste au niveau de son menton.

— Non ! réaffirmé-je fermement. Et tu sais quoi ? J’ai beaucoup

changé ces dernières années. Je ne suis plus la fille que tu as connue, je suis sûre que toi, monsieur l’homme d’affaires qui pue le fric, tu n’es plus celui que j’ai connu. Alors, tout aussi formidable que puisse être une soirée passée à se remémorer le bon vieux temps, je me dois de refuser.

Je commence à m’éloigner, mais il me bloque le passage en prenant

ma main. Je m’arrête pendant qu’une multitude de souvenirs remonte à la surface. Lui et moi, enchevêtrés, transpirants, nos corps l’un dans l’autre, bougeant d’un même mouvement, au comble du plaisir.

Bip, bip, bip, alerte rouge !

Inondation dans la culotte !

— Un café ? Au Highland Coffee ? insiste-t-il avec lourdeur. Notre point de ralliement préféré. Autrefois. Là où entre deux milk-

shakes à la banane, je lui taillais ma première fellation dans le placard à balais.

— Plutôt crever ! réponds-je avec hargne en me dégageant

brusquement.

Nous nous fusillons du regard. Une tension palpable grandit entre nous, faite de non-dits, de haine et de désir. Nous sommes à deux doigts de nous jeter l’un sur l’autre, non pas pour nous battre, mais pour s’embrasser et fusionner dans la sauvagerie.

Et c’est ce qui arrive !

Sa bouche s’écrase sur la mienne avec bestialité, pendant que sa langue force l’entrée de mes lèvres, pénétrant, tourbillonnant, bataillant implacablement. En échange, je le mords, ce qui accentue sa détermination. Il pousse un râle ; en retour, un gémissement de désespoir s’élève de ma gorge.

Bordel ! Qu’est-ce que je suis en train de faire ? J’embrasse mon ex ! Celui qui m’a abandonnée ! Celui qui m’a condamnée à des années de malheur sans sourciller !

Levant mes bras, je passe mes mains dans ses cheveux soyeux, tirant dessus. Avec un grognement rauque, il me pousse contre le mur en brique blanche caché entre deux rangées de casiers bleu foncé. Des milliers de sensations me parcourent, s’exacerbent dans un maelstrom de colère, d’envie et de haine. Entre mes cuisses, une chaleur monte, réchauffant mon corps engourdi, mon cœur palpite, explosant dans la joie de le retrouver. Comme avant. Avec brusquerie, sa main remonte ma robe, glisse dans mon string pour y retrouver ma moiteur, frottant mon clitoris tandis que ses autres doigts pétrissent mon sein. Il grogne de nouveau, sa bouche toujours collée à la mienne dans un baiser féroce. Plaquant mon bassin contre son érection, j’ondule sensuellement en gémissant telle une chatte en chaleur.

Arrête ! Tu dois y mettre fin !

C’est Quinn, bordel ! Ton ennemi !

Ta gueule, la Petite Voix, c’est trop bon !

l’m a bitch, i'm a lover, i'm a child, i'm a mother, i'm a sinner…

Soudain, la chanson I’m a bitch de Meredith Brooks brise le silence.

Mon téléphone portable sonne au fond de mon sac. L’appel strident me sort de ma torpeur en reconnaissant la sonnerie attribuée à Madison. Bondissant en arrière, je recule brusquement, percutant le casier dans un bruit fracassant, plaquant ma main contre ma bouche, étouffant mon cri d’horreur.

Qu’est-ce que j’ai fait !

Secouant la tête dans tous les sens, les larmes envahissent mes yeux.

Voyant mon état d’affolement, le regard de Quinn s’adoucit. Il se rapproche en tendant la main.

D’un coup, la porte coupe-feu du couloir menant à la salle de bal

s’ouvre, laissant passer le brouhaha de la foule agglutinée à l’intérieur. Une déesse asiatique, une coupe de Champagne à la main, s’approche de mon adversaire en lui prenant familièrement le bras.

— Sweety, tu es là ! Je te cherchais partout, roucoule-t-elle, une pointe

de reproche dans la voix.

Ses magnifiques yeux bridés me scrutent. Elle m’évalue rapidement

pour voir si je suis une potentielle concurrente et la réponse ne tarde pas. La jalousie s’exhale de tous ses pores.

Si tu savais…

Quinn relève un sourcil. Plein de défi, il l’embrasse sur la joue en lui

prenant sa main embijoutée. L’énorme solitaire brille de mille feux dans la lumière des spots.

— Chérie, je te présente une vieille connaissance, ses parents étaient

amis avec les miens. Qualie, voici ma fiancée, Sonja.

Si je dis que l’annonce de la nouvelle ne me fait rien, c’est mentir. En

fait, je reçois un uppercut en pleine face. S’il veut se venger, c’est une réussite.

Connard !

Oh, ben merde alors, voilà que le premier amour de ma vie va se

marier, et l’ironie du sort, c’est lui qui me l’annonce dans notre ancien lycée, là où tout a commencé. Incrédule, j’ai tout à coup l’envie irrépressible de rire – très fort –, mais la situation ne s’y prête vraiment pas. Tout bonnement sonnée, je secoue la tête.

En plus d’apprendre qu’il est de retour dans ma vie, je découvre qu’il

va se marier.

Bien, bien, bien. Voilà, voilà, VOILÀ. Un neuf millimètres, quelqu’un en a un ?

— Je suis ravie de vous rencontrer, grince-t-elle. Vous faites quoi dans

la vie ?

— Je suis libraire, réponds-je sans quitter son fiancé du regard. Un éclair passe dans ses yeux verts. De la fierté ? — Quelle coïncidence ! Quinn a ouvert une librairie au coin de la 89e

et de Broadway à New York. Vous devriez y faire un tour !

Bim, bam, boum ! Échec et mat.

Et le vainqueur est…

Qualie 0. Quinn 2.

En plus de savoir qu’il est toujours un salopard arrogant infidèle, j’apprends qu’il est mon principal concurrent, le propriétaire du cimetière de livres en face de ma boutique.

Je parviens à sourire, ce qui ressemble plus à une grimace.

— Vous êtes faits pour vous entendre, répliqué-je. Félicitations à vous deux. Tous mes vœux de bonheur.

Je m’élance vers la sortie comme une furie. Je savais que c’était une très mauvaise idée de venir.

Madison, je te hais !

J’arrive jusqu’à ma voiture, je désactive l’alarme, m’engouffre à l’intérieur et m’effondre dans le havre de sécurité des sièges en cuir. Je me regarde dans le rétroviseur.

Putain, mais c’est quoi ce bordel ?

 

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