Unstable feelings - T2
ch026
Chapitre 26
Sky
J’ai déjeuné en compagnie de Rose, Colin, Erin et Oliver après avoir déposé quelques CV en ville pendant mon heure de pause de la matinée. Lysandre n’était pas sur le campus et Colin n’avait aucune idée de l’endroit où il pouvait bien être. J’espère que la perte de la gérance des Nyx ne l’a pas trop exclu, qu’il n’est pas trop perturbé par tout ça. Un certain équilibre lui est nécessaire pour parvenir à maîtriser ses addictions.
Par conséquent, je suis surprise de le découvrir sur le parking avec sa voiture. Les multiples questions qui me polluent ne peuvent pas s’empêcher de refaire surface. Je ne devrais pas me montrer agressive avec lui, parce que ça n’amènerait sûrement rien de bon, toutefois, je n’apprécie pas ses cachotteries.
En commençant par son absence qui m’oblige à m’inquiéter. Était-ce lié au fait qu’il a craqué et est parti s’acheter une dose ou était-il plutôt avec une femme ? Il ne dit jamais rien et je me doute que ce doit être très dur pour lui.
“J’ai des addictions, Sky. Je dois lutter tous les jours pour ne pas replonger. Je n’ai pas envie de te donner d’autres occasions de me haïr, de te blesser, car ce n’est pas ce que je veux.”
J’en ai bien conscience et je flippe. Comment pourrais-je l’aider si je ne vois rien, si je ne sais rien de ce qu’il trafique ? Et maintenant, cette histoire avec ma gouvernante. D’un pas précipité, je foule le béton pour planter mes deux talons à tout juste trente centimètres de lui.
— Tu as offert un job à Pénélope, argué-je, légèrement en colère. — Bonjour à toi aussi. Ouais, je l’admets, répond-il sereinement en
fermant le coffre de sa voiture avant de m’affronter à nouveau.
— Je t’avais dit que je ne voulais pas de ton argent, Lysandre. Est-ce
que tu écoutes quand je te parle ou tu t’en fiches simplement ? Je te fais tant pitié ?
Plissant le front, il essaye de m’amadouer en saisissant ma main, mais
avant que ses doigts ne se resserrent autour des miens, j’amorce un pas en arrière en vue de m’éloigner de lui.
— Ne dis pas n’importe quoi. J’avais besoin d’une femme de ménage
qui veillerait aussi à ce que je ne reste pas sur le carreau. Une pierre deux coups, mon père va enfin me lâcher la grappe.
— Tu aurais pu en prendre une autre, contre-attaqué-je. — Pourquoi ? De ce que je sais, elle est très compétente et la charge
de travail ne l’effraie pas. Elle continuera à vivre près de toi, et ta famille aura moins de souci financier. Je n’ai rien fait de mal. Tu ne voulais pas de mon argent et concrètement, je ne t’en donne pas. Tout job mérite salaire.
Je le fusille du regard sur-le-champ, et il persiste à arborer ce sourire
qui me met en rogne. En guise de traité de paix, il tente à nouveau de me soudoyer en glissant sa paume sur la mienne, puis m’oblige à combler la distance entre nous. Ma tête se niche contre son buste où je peux percevoir son cœur battre comme un fou.
— Ne sois pas en colère. J’ai cru bien faire. Je te voyais mal jouer les
femmes de ménage chez moi. Même si je reconnais que l’uniforme te serait allé comme un gant.
L’allusion coquine qu’il se permet de proférer déclenche un petit rire
chez lui et je lui assène une minuscule tape sur le bras en guise de reproches. Son souffle chatouille ma nuque. Malgré ma nervosité à son encontre, je ne m’écarte pas.
— On mange avec les autres, ce soir, ça te tente ? — Hm, je ne sais pas. J’ai encore plein de lettres de motivation à
écrire pour trouver un job. Tu étais où ce matin ?
— Au labo, pour les foutues analyses que mon vieux m’oblige à faire.
Que t’imagines-tu ?
Je n’ai pas le temps de lui traduire ma façon de penser que, soudain,
Lysandre se tend. Je relève le visage pour le constater en train de froncer les sourcils, dévisageant froidement quelqu’un qui s’est approché de nous. Je frémis de voir la colère investir ses rétines hypnotisantes et intimidantes.
— Sky ?
Cette voix…
Un frisson glacial me parcourt de la tête aux pieds. J’ai l’impression que mon cœur s’écrase au sol en sautant du douzième étage d’un immeuble après avoir été poignardé pour achever son funeste destin. Inutile de me retourner pour confirmer l’identité de celui qui se tient derrière moi.
— Va-t’en ! sommé-je sans même le regarder, d’une voix nouée.
— Ne fais pas l’enfant, jeune fille, me réprimande Terrence.
Comme autrefois, il s’octroie le droit de me donner des ordres.
— Le message est clair, Buchanan. Vous devriez rentrer chez vous. En Pennsylvanie, plutôt que de perdre votre temps ici, Sénateur, déclare Lysandre, hautain.
— C’est la dernière opportunité que je t’offre. Rentre avec moi et tes tantes récupéreront sans doute leur véritable maison, sans débourser quoi que ce soit.
Je tressaille. Nous sommes heureuses dans celle-ci, elles me l’ont confirmé. Elles n’auraient pas acheté une maison qui ne leur plaisait pas réellement. Il essaie de me manipuler par l’intimidation.
— Laisse-moi tranquille, peiné-je à lui répondre en plaquant mes paumes de chaque côté de mes oreilles, tout en enfouissant davantage mon visage contre le torse de Lysandre.
Sa présence m’est intolérable. C’est comme si on m’enfonçait des clous dans la peau, millimètre par millimètre. Il a foutu ma vie en l’air. Il a profité des problèmes de Joshua pour l’éloigner de moi et il m’a exilée comme une pestiférée, quelqu’un dont il se fichait royalement. Il avait honte de moi, il ne m’aimait pas, je n’ai jamais été assez bien pour lui. Cette réalité m’a toujours blessée parce que, inlassablement, j’ai constamment cherché l’amour de mes parents en essayant d’être parfaite, de me plier à leurs exigences.
En vain…
Je hais cet homme plus que je déteste qui que ce soit dans cet Univers. Il est la source même de tous mes malheurs. Il tient encore ma vie entre ses mains et se plaît à tenter de me manipuler par la peur. Je ne céderai pas, cette époque-là est révolue. Je trimerai s’il le faut, mais jamais je ne repartirai avec lui ! Je ne suis plus seule.
— Ne faites pas de scandale, ça nuirait à votre précieuse image, me
parviennent les mots de Lysandre.
— Je me doute que tu es content de toi, sale vaurien, siffle-t-il. Mes mains tremblent. Je n’aime pas la discussion houleuse qui sévit
ici. Il peut avoir du mépris, puisque je ne lui obéis pas, il n’a toutefois aucun droit de s’en prendre à Lysandre, de le rabaisser ainsi. Il ne sait rien de lui, il n’en saura jamais rien, parce que je ne le laisserai pas approcher cette nouvelle bulle de bonheur qui me permet un peu plus de respirer chaque jour.
— Je le serai quand vous aurez quitté la ville et qu’elle sera enfin
heureuse. Vous avez peut-être besoin d’un coup de pouce pour vous y aider ? Rappelez-moi quel est le numéro de la police déjà ? Ou je peux potentiellement tourner une petite vidéo avec vous pour vedette. Vos électeurs verraient quel genre de salopard vous êtes.
— Ça suffit ! C’est inutile de les mêler à ça, grommelle-t-il. Je m’en
vais. De toute manière, j’ignore pourquoi je persiste à vouloir la ramener à la raison. Cette pauvre gamine n’a pas un gramme de cervelle ! Autrement, elle ne se serait pas fait engrosser à dix-sept ans, alors qu’un avenir brillant l’attendait. Un beau gâchis ! Je ne pouvais pas espérer mieux de la part d’une femelle, crache-t-il, dédaigneux.
Aucune barrière de protection n’entravent les mots ignobles qu’il a
prononcés. Ils m’atteignent sans difficulté et un peu trop aisément. Les larmes ruissellent sur chacune de mes joues. Un grondement sévit sous le thorax de Lysandre, je pressens sa colère. Mes doigts se recroquevillent sur sa veste pour le retenir de commettre une bêtise. Agglutinée à lui, il n’a pas le choix de me céder. Son étreinte m’enveloppe dans un cocon protecteur, ses lèvres se posent avec délicatesse contre ma tempe et me font savoir que le monstre avec qui je partage de l’ADN est certainement parti.
Soulagée, bien que super mal d’avoir dû faire face au monstre de mes
cauchemars.
— Chasse toute la merde qu’il a pu dire de ta tête, susurre Lysandre
près de mon oreille.
Incapable d’y parvenir parce que j’en viens à me convaincre qu’il a
raison, je secoue la tête. Mon petit ami tente de saisir mon menton pour que je le regarde, mais je me sens trop vulnérable pour plonger dans ses pupilles qui me troublent constamment.
— Impossible, objecté-je.
— Sky… Ce qui t’est arrivé n’a jamais été ta faute. Que cette ordure ose même ne serait-ce que prononcer de telles saloperies me donne envie de le tuer.
Le ton de sa voix est si sombre que je frémis, parce que je prends conscience qu’il est probablement en mesure de s’en prendre physiquement à quelqu’un en étant sobre. Face à ce constat, je lève vivement le visage, me heurtant à la glace qui inonde ses prunelles. Il est plus furieux que je ne le soupçonnais.
— Tu trembles, bon sang, marmonne-t-il. T’a-t-il déjà violentée ? s’inquiète-t-il.
Un rire amer vibre au creux de mes cordes vocales. Pour contredire sa supposition, j’agite la tête de gauche à droite. Il me pose la question, toutefois, je perçois bien qu’il en est convaincu.
— Pour qu’il s’en prenne à moi, il aurait fallu qu’il soit plus de deux minutes avec moi dans la même pièce. Il voulait un garçon comme je te l’ai déjà dit.
— Mais il t’a psychologiquement maltraitée, déclare-t-il, obscur.
— Je suppose que d’une certaine façon, c’est le cas. Je suis une déception pour lui, tu l’as entendu.
— Foutaises, crache-t-il. Une déception ? répète-t-il avec mépris. J’espère que tu ne penses pas pareil que ce salopard ?
Son ton est dur, je sais que ce n’est nullement contre moi. La situation le rend un peu nerveux. Je garde le silence.
— Sky… Attends, t’es sérieuse, là ?
— Ça n’a pas d’importance, dévié-je volontairement sa question.
— Bien sûr que ça en a, si tu penses la même connerie que lui, ronchonne-t-il.
— J’ai passé dix-sept ans dans la maison de deux monstres sans cœur, ça a laissé des séquelles… Je ne peux rien y changer. Je suis une honte pour eux et je le sais pertinemment. J’ai travaillé dur, ça n’a pas suffi. Ça ne suffira jamais. La seule chose qui m’atteigne vraiment, c’est le mépris qu’ils ont envers Lucy.
— Un jour, ils regretteront leur erreur. Ils verront comme tu as réussi dans ce que tu entreprends, combien tu es forte malgré tout le mal qu’ils t’ont fait, ce que la vie t’a infligé.
Il cherche à me consoler. Ce n’est pas grave, je n’ai pas besoin de
l'assentiment de mes parents. En venant vivre à Saint-Andrews avec mes tantes, je leur ai tourné le dos. J’ai choisi de ne plus me soucier d’eux, de ce qu’ils pensent à mon sujet. J’ai repris mes études, j’ai commencé à rejouer et je ne pensais pas être capable de faire l’un ou l’autre. Finalement, Lysandre a peut-être raison, je suis plus forte que je ne le prétends.
— Je sais que tu ne le crois pas, mais merci d’avoir dit ça. C’était
gentil et prévenant.
Il sourit faiblement, je m’y adonne à mon tour, attendrie par la
sensibilité qu’il démontre. Quand on ne le connaît pas suffisamment, on s’imagine, à tort, que c’est un connard sans émotion, cruel. Or, il gagne vraiment à être connu. Ce qui se cache à l’intérieur de son cœur est infiniment plus profond que l’océan. Mon palpitant s’emballe au sein de ma poitrine. Gênée à l’idée qu’il s’en rende compte, je m’éloigne légèrement.
Il m’a dit de ne pas me faire d’espoir, mais cela s’avère inutile, la
réalité se trouve pile devant mes yeux. Qu’il ne le veuille ou non, il est capable de bien plus qu’il ne le pense. Et je l’aime. Oui, je l’aime tellement que ça m’effraie. J’ai peur de ne plus lui suffire un jour, de ne rien voir venir et d’avoir à nouveau le cœur démoli. L’amour, c’est terrifiant, presque autant que sauter dans le vide. Et c’est pour ça que je me tais. J’attends qu’il en soit de même pour lui. Je me protège autant que possible des répercussions que pourraient avoir mes propres sentiments envers lui.
— Pourquoi me regardes-tu ainsi ? réplique-t-il en penchant
légèrement la tête, perplexe.
— Rien, j’étais simplement plongée dans mes pensées. — OK, tu manges avec nous alors ?
L’espoir qui brille dans ses prunelles me fait basculer et je finis par
céder. Nous serons tous réunis. Je m’occuperai de mes lettres de motivation en rentrant. J’acquiesce d’un mouvement vif du crâne. Satisfait de m’avoir convaincue, un rictus mutin étire ses lèvres tandis que son bras vient encercler ma taille. M’emprisonnant contre son torse, mon nez se niche malgré moi dans son cou chaud et frissonnant.
J’entends des ricanements dans mon dos et tourne la tête, intriguée pour faire face à deux petites dindes qui nous scrutent en chuchotant. Quel est leur problème à ces filles ? Sont-elles réellement en train de me pointer du doigt en se fichant de ma gueule ? Je plisse le front, puis après les avoir vues s’éloigner et détourner le regard ailleurs, je jette un œil discret à l’arrière de ma jupe. Si elle était bloquée dans mon collant depuis tout à l’heure, je me sentirais vraiment mal. N’importe quoi, si tel était le cas, Terrence aurait lancé une remarque méprisante à ce sujet ! Si c’est un problème féminin – chose qui m’est déjà arrivée à de multiples reprises – je ne comprendrais, par conséquent, pas cette manière de me pointer du doigt alors que ces petites connes ont également un vagin ! Je ne leur souhaite pas de se retrouver avec le cul en sang, mais on n’en est pas loin étant donné leur méchanceté.
Il n’y a rien, Lysandre glousse, surpris par mes agissements.
— Que fais-tu ?
— Je vérifie que ma jupe n’est pas tachée. La réaction de ces filles me fait baliser.
D’un regard intense, il m'épie et le rouge me monte aux joues. Ses iris descendent le long de mon corps, je me sens minuscule, tout à coup.
— Tu es parfaite, me rassure-t-il. Elles ne riaient pas vraiment de toi, mais plutôt de moi.
L’un de mes sourcils se hausse, je le dévisage malgré moi avec perplexité.
— Pourquoi ça ? Qu’est-ce que tu leur as fait au juste ?
— À elles, rien, rétorque-t-il malicieux. (Un frisson me saisit sur-le-champ.) Mais pas à leur grande copine. C'était il y a deux ans environ, il y a prescription, alors ne perdons pas de temps à épiloguer sur le sujet, tu veux ? Elles sont justes… jalouses et idiotes.
Je souffle de soulagement que ce ne soit pas lié à moi directement. Cependant, je dois admettre que leur comportement soulève d’autres interrogations. Il m'a dit que des filles, il n’en avait pas fait rentrer des tas chez lui. Cela ne sous-entend pas pour autant qu’il n’y en a pas eu beaucoup. La nuance est là.
— Tu… es-tu déjà tombé amoureux ? balbutié-je.
Une ombre passe dans ses pupilles translucides, je peine à respirer. Il comprend parfaitement pourquoi je lui pose la question, il sait que je ne suis pas stupide.
— Non.
Court, mais concis comme bien souvent quand il répond à mes
interrogations. Il s’épanche rarement, et pourtant, je suis persuadée qu’il me ment à cet instant.
Il a déjà été amoureux et ça s’est mal fini. Tellement qu’il choisit de
l’occulter pour ne pas souffrir davantage.
— Quoi que tu puisses entendre sur moi, il y aura probablement des
choses vraies, mais surtout beaucoup qui sont fausses, sache-le. Ça fait partie du lot quand tu es dans une fraternité. Les gens pensent à tort pouvoir affirmer avec qui je couche ou non, alors que ce ne sont pas leurs putains d’oignons. Je ne suis pas un Saint, je n’ai jamais prétendu le contraire. Seulement, je ne triche pas avec toi, Sky. Pour la première fois, depuis longtemps, je n’ai jamais été plus sincère avec qui que ce soit.
Son regard arrimé au mien me supplie de le croire. Et, peut-être par
naïveté, je ne peux m’empêcher de boire ses paroles. Mon cœur tremble sous ma poitrine. Ses yeux sont chargés d'honnêteté et je sais qu’il ne se joue pas de moi. Il a encore tant de secrets, mais ils ne sont en rien liés à des infidélités. Quelque chose le hante et je pense que c’est ce qui l’a poussé à se droguer, à finir au fond du gouffre. Je ne veux pas le brusquer. Le jour où il se sentira prêt à en parler, je serai là, je ne jugerai pas. C’est ce que font les gens qui nous aiment, ils nous épaulent, nous écoutent et nous aident.
Je me hisse sur la pointe des pieds, mes lèvres trouvent le chemin des
siennes. Ainsi, je lui transmets l’absence de mes doutes quant à la véracité de ses mots. Il m’étreint davantage, sa langue me cajole sans attendre pendant que ses bras s’enroulent autour de moi.
— Emmène-moi avec toi, murmuré-je contre sa bouche. Il commence
vraiment à cailler ici.
Il s’esclaffe, je souris idiotement. Nous grimpons à bord du véhicule,
puis nous nous mettons en route pour le programme de ce soir. Le cœur un peu plus léger, je glisse mes doigts autour des siens qui manœuvrent le levier de vitesse tandis que de l’autre, j’envoie un message à mes tantes pour les prévenir de mon absence pour le dîner.
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