Unstable feelings - T2
Chapitre 003
3- Hostilité et mise en garde
Qualie
Ce matin-là, j’avance rapidement, serrant mon café bouillant entre
mes mains gantées, la tête rentrée dans les épaules, les yeux baissés sur mes bottines à petits talons, essayant d’éviter les bourrasques aux flocons gelés et les flaques d’eau noirâtres. Quand soudain, je percute de plein fouet un poteau.
Ouille ! Ça fait mal !
Le gobelet en carton de la célèbre enseigne explose, tachant ma veste
toute neuve en laine à grosses mailles tricotée amoureusement par Myrtille. Une voix grave jure, remue mes entrailles, venant du passé, me tétanisant.
— Vous ne pouvez pas faire attention ! s’écrie le pylône. Mon bonnet rouge à pompon de travers, je relève vivement les yeux
de mon cache-cou et croise des yeux vert jade furieux.
Oh, bon sang de putain de bordel de merde !
Nos regards se croisent et c’est comme si on s’était vus la veille, et à
la fois comme si ça faisait une éternité. Les années s’effacent et j’ai l’impression d’avoir à nouveau dix-huit ans pendant un instant.
Bouche bée, je l’observe.
Ce n’est pas un poteau, ou alors doté de muscles saillants sous une
chemise gris clair où s’étale dorénavant une auréole marron, recouverte d’un luxueux manteau trois-quarts en cachemire noir. Pantalon de tergal, chaussures, en cuir, italiennes, attaché-case à la main, et enfin le plus beau des visages que je n’ai plus revu depuis quinze ans. Pas complètement remis de sa surprise, il me regarde lui aussi et je vois précisément dans ses yeux l’instant où ça fait tilt. L’instant où il me reconnaît. Aussitôt, la colère est remplacée par la confusion, le doute et quelque part, une infime portion de… joie ?
— Qualie ? murmure-t-il.
Sa voix basse et rauque me retourne le cœur, remontant de la bile qui me brûle la gorge. Morte de trouille, croyant voir un spectre, je secoue la tête.
Non ! Ce n’est pas possible !
Tellement de jours et de mois se sont écoulés depuis la dernière fois où je parlais à celui qui était autrefois ma moitié. Le perdre a été similaire à une amputation et j’en ressens encore la douleur fantôme aujourd’hui. Mais ça se mêle à une bonne dose de colère et de trahison, car je n’ai pas eu mon mot à dire dans le dénouement de l’histoire. Lui que j’ai tant aimé, lui à qui j’aurais tout donné, lui qui a volé mon cœur, l’a arraché de ma poitrine, l’a pressé si fort contre lui, qu’il l’a écrabouillé, l’éclaté, puis brisé en mille morceaux.
Quinn Collins se trouve là, plus beau que jamais. Ce fichu connard s’est même amélioré avec l’âge. Comment est-ce possible ? Ne doit-il pas y avoir une limite de beauté pour les mecs comme Quinn ? C’est plus juste pour les autres. Il fait danser mes hormones et ça me rend dingue. Mes zones sensibles frétillent rien qu’à le regarder. Comment est-ce possible de le mépriser autant tout en voulant le déshabiller pour caresser son corps de rêve ?
Argh.
Peut-être que si je lui jette le reste de mon café, ça va le faire disparaître ?
Joignant le geste à la parole, le liquide chaud explose sur son visage de dieu grec.
Toujours là ! Je rêve. La seule explication possible. Pourquoi mon ancien amant est-il en face de moi alors qu’il est censé vivre à des milliers de kilomètres ? Sur un autre continent. Avec un océan entre nous !
Abasourdi, il n’ose esquisser un geste tandis que la boisson lui dégouline dessus. Profitant de son ahurissement, je m’enfuis en courant, la terreur aux trousses. Ignorant tout autour de moi, je ne vois pas les panneaux annonçant l’ouverture prochaine d’une méga librairie sans âme qui ressemble plus à un cimetière de livres. Je traverse la route, les larmes aux yeux, un taxi freine bruyamment en me klaxonnant copieusement, réussissant à ne pas me percuter de justesse.
— Qualie ! hurle Quinn derrière moi.
J’accélère le pas, entre comme une furie dans ma librairie. Transpirante et tremblante, je m’appuie sur le comptoir, sentant mes
jambes se dérober sous mes pieds. Heureusement, je suis seule. Encore tôt, je voulais profiter du calme pour effectuer ma comptabilité.
Ce n’est pas possible… pas possible…
Fébrilement, je retire mon bonnet, frottant mon visage, sentant ma
peau gelée et humide. Je ferme les yeux, le cœur au bord des lèvres.
Quinn.
Derrière moi, la clochette tinte, me faisant sursauter. Vivement, je me
retourne pour découvrir Merry et Greg entrer dans la boutique en tirant une tête de six pieds de long.
— Un centre commercial, City’s Book, ouvre en face de chez nous !
C’est un cauchemar ! s’écrie mon frère.
— Ça n’a rien à voir avec nous. Eux, ils vendent de la merde avec des
vendeurs débiles, ajoute Merry.
— Mais qui fait du pas cher, se lamente Greg.
— Mais qui n’offre aucun service à sa clientèle. Nous, oui ! Je les contemple avec une pointe de frustration. Dommage que Greg
aime les hommes, ils auraient été très bien ensemble. Mon frère passe à côté de moi pour me déposer un baiser sur la joue. Soudain, il fronce les sourcils en apercevant mon teint pâle, mes yeux écarquillés.
— Ma puce, ça va ? demande-t-il avec sollicitude. Oh, tout va bien, frangin. J’ai juste vu mon ex. Tu sais, l’enfoiré qui
m’a abandonnée sans explication.
Non, trop glauque.
Note personnelle : parfois il faut mentir pour préserver son frère. Souriante, je lui ébouriffe les cheveux. Aussitôt, il proteste en
s’éloignant de ma main baladeuse.
— Tu t’alarmes pour ta petite sœur ? C’est chou, plaisanté-je. Ne
t’inquiète pas, je dois faire un peu d’hypoglycémie. C’est pas le tout, mais nous ouvrons dans cinq minutes. Merry, Greg a raison, ils ouvrent aussi vite ces cimetières de livres qu’ils les ferment. Ce sont des financiers attirés par le fric. Dans six mois, ils ne seront plus là.
La clochette tinte. La troisième personne la plus importante de ma vie, après Greg et Myrtille, entre en secouant sa longue chevelure brune pleine de flocons.
— Je hais la neige ! s’écrie-t-elle.
Madison, ma meilleure amie depuis le lycée, avocate pénaliste. Les cheveux foncés, un visage rond, des lèvres pulpeuses, des joues pleines et – contrairement à moi – une poitrine volumineuse.
Bref, avec ses formes gracieuses, elle est canon !
Aussitôt, elle remarque ma petite mine et s’en inquiète.
— Ça ne va pas, ma blonde ? Ne t’inquiète pas, tu n’as rien à voir avec ces abrutis de mangeurs de billets verts.
— Ça, c’est gentil, ma brune, dis-je en la serrant dans mes bras. Quoique…
Je remarque qu’elle serre une enveloppe bleue et jaune dans les mains.
— C’est quoi, ça ?
— Du courrier ! Pour toi ! Je l’ai reçu dans ma boîte, je suppose qu’ils n’avaient pas ta nouvelle adresse quand tu es partie de chez moi. C’est pour la réunion des anciens élèves.
Elle me la tend. Je ne la prends pas et l’observe comme un insecte à écraser. Je me détourne avec nonchalance.
— Tu peux la jeter. Je n’irai pas.
Elle me fait les gros yeux.
— Qualie… bien sûr que tu iras.
Prenant une pile de livres pas encore déballés, je me dirige vers la réserve, suivie par ma collante brune.
— Certainement pas. Tu te rappelles la dernière fois que j’ai quitté le lycée ? Pour tout l’or du monde, je n’irai pas.
Elle insiste en adoptant une moue boudeuse.
— Allez, s’il te plaît ! Je ne peux pas m’y rendre, c’est ce fichu séminaire en Floride et je ne veux rater ça pour rien au monde. Ça fait des mois que je peaufine mon bronzage. En tant que meilleure amie, tu te dois d’y aller ! Rien que pour me raconter comment ils ont tous si mal vieilli.
Sans la regarder, je pose mon paquet sur les étagères, classant mes ouvrages par auteur.
— Non, tranché-je.
— Tu es une garce ! Écoute, Qualie… tente-t-elle en prenant un ton plus sérieux. Tu sais qu’il ne sera pas là, tu le sais, n’est-ce pas ? C’est un salaud arrogant qui ne prendra même pas la peine de revenir dans ce trou perdu. Tu dois affronter ton passé pour éclaircir ton avenir.
Secouant la tête, j’éclate de rire.
Si tu savais, ma vieille, j’ai cru le voir il y a dix minutes. Mais à la place, je réponds :
— C’est quoi ces conneries de psycho à dix balles ? Tu as lu ça où ?
Débile magazine ?
— Dans Cosmopolitan, avoue-t-elle. Mais je suis sérieuse. — Moi aussi, Maddy. Et c’est non, je n’irai pas. Croisant les bras sous sa magnifique poitrine, elle me toise. — Bon… je ne voulais pas me rendre à de telles extrémités, mais tu ne
me laisses pas le choix…
— Quoi, encore ? me moqué-je en levant les yeux au ciel. — Tu sais, ton petit gilet en cachemire que tu as oublié chez moi
l’autre jour…
Aussitôt, je perds mon sourire.
Elle n’oserait pas ?
— Si tu n’y vas pas, tu peux lui dire adieu ! À 90 °c dans ma machine
en cycle long, double rinçage et essorage à mille tours, ça devrait te décider, non ?
Oh la chieuse !
Elle a osé !
— Et c’est moi que tu traites de garce ? tempêté-je, acculée. Tu veux
que l’on parle d’Easton et de ton séminaire en Floride qui tombe à pic ?
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