Unstable feelings - T2
ch005
Chapitre 5
Sky
Je viens de lui mentir. Une partie de mon mensonge était vraie, mais, dans le fond, cela ne reste, malgré tout, rien de plus qu’une fuite préméditée pour me cacher de ce qui s’avère, en réalité, trop douloureux à supporter, à affronter. Prise au dépourvu, ce qui ne se produit pas si fréquemment, et pour cause, j’étais très casanière jusqu’à il y a encore quelques semaines.
Je ne m’attendais pas à ce que sa sœur débarque avec un nouveau-né à peine sorti de la maternité, à en juger par sa taille et ses joues roses. Elle dormait au début, hélas dès que sa mère me l’a posée entre les mains, il s’est réveillé comme si il avait pressenti le changement de chaleur entre nos deux corps. Quand le sien a commencé à se tortiller, la panique déjà présente m’a davantage assaillie, elle a ouvert les yeux, deux petites pupilles bleu foncé qu’elle a rapidement refermées. Mon cœur a explosé au creux de ma poitrine, c’était si violent que le souffle m’a manqué et j’ai failli m’écrouler par terre. J’ai eu envie de pleurer ma détresse, toute cette douleur qui me comprime chaque jour, chaque nuit. J’ai résisté, ne souhaitant pas l’effrayer. Pour me reprendre, je suis sortie dans le jardin. Je ne voulais pas craquer. Qui comprendrait ce genre de comportement extrême ? Je ne désirais pas me montrer faible devant Lysandre, pas encore une fois.
Alors, j'ai arrangé la réalité – ce que l'on considère donc comme un mensonge. J'ai bien rendez-vous aujourd'hui, mais pas à cette heure-ci. J'aurais pu rester encore un peu avec lui étant donné mon retard. D’autant qu’après ces émotions fortes, je ne suis pas apte à affronter cette matinée de cours. Je ne considère pas cela comme un manque de sincérité de ma part, simplement un moyen de me préserver. Ni l’un ni l’autre n’est prêt à s’ouvrir davantage en ce qui concerne ses secrets, ses blessures. Je l’ai fait plus que je ne m’en croyais capable pour l’heure.
L’esprit toujours perturbé par cette soirée et ce réveil, je franchis le
seuil de la maison et suis accueillie par Jacobo qui débarque tel un boulet de canon à mes pieds. Il remue la queue en fourrant sa truffe entre mes paumes fraîches. Le ciel a beau être clair, la fraîcheur persiste en cette saison hivernale qui approche.
Des bruits de pattes arpentant le parquet du salon m’alertent.
J’aperçois rapidement Dina qui rejoint son petit qui me fait la fête. Tous les deux sont heureux de me voir, ce qui me réchauffe le cœur. Leur présence a le mérite de mettre un peu de baume sur mes plaies passées qui ne cicatriseront jamais. On ne peut pas guérir de l’impensable, l’intolérable.
Après avoir refermé la porte d’entrée, je gratifie ma chienne d’une
caresse sur le haut du crâne. Mes deux boules de poils se hissent à l’aide de leurs pattes arrière, puis me grimpent dessus comme si je leur avais trop manqué. C’est sûrement le cas, d’ailleurs. Leur petit monde gravite autour de moi depuis leur naissance, ils sont, tous les deux, si chers à mon cœur. Je me penche en avant et ricane bêtement au moment où Jacobo fourre son museau dans mon cou. Sa truffe humide me chatouille, je le repousse gentiment. Ils me suivent jusqu’au salon. Fiona et Pénélope seront surprises de me voir si… tard dans la matinée, alors que je devrais me trouver à la fac. Mais je sais qu’aucune d’elles ne se permettra de me juger, elles n’ont rien en commun avec mes parents.
— Sky, interrompt mes pensées ma gouvernante en débarquant avec
un torchon entre les doigts.
Sa voix traduit sans doute possible son étonnement, suivie de celle de
ma tante qui souffle de soulagement.
— Bonjour, les as-tu sortis ?
Pénélope dodeline de la tête.
— Désolée, je n’aurais pas dû partir comme ça, alors que vous
dormiez, bredouillé-je à ma tante. J’avais besoin de prendre l’air, et j’ai passé la nuit à… discuter avec un… ami.
Puis-je attester cela ? Je n’en suis pas certaine, cependant, c’est tout ce qui me vient. Fiona affiche un petit sourire, me laissant clairement sous-entendre qu’elle n’est pas dupe, et pense que j’étais simplement en bonne compagnie. Cela vaut sans doute mieux, au fond.
— N’oublie pas que tu as rendez-vous cet après-midi, ma chérie. Tu veux que je vienne avec toi ? me rappelle Fiona.
D’ordinaire, lors de ma visite annuelle chez ma gynécologue, Jessie m’accompagne. Je n’aime pas tellement les médecins, surtout après l’épreuve que j’ai vécue. Ce n’est pas tant le fait que je les tienne pour responsables du… décès de Lucy, ça a plutôt un rapport avec mon corps et la violence que j’ai subie. J’étais seule, jeune, dans un état de fragilité monstrueux et on a abusé du peu de confiance que je leur avais accordée lors de cette terrible épreuve, en me mentant.
— Tout va bien. J’irai seule, ne t’en fais pas. Je ne vais pas flipper toute ma vie chaque fois que je vois une blouse blanche. C’est un bon médecin, plutôt à l’écoute, alors je vais rouler jusque là-bas et je me rendrai dans ce cabinet comme une adulte courageuse.
Pénélope me fixe avec empathie, mon palpitant se comprime sous mes côtes. Pour ne pas me laisser submerger, je saisis mon téléphone dans ma poche de jean, jetant un œil à l’heure qu’il est.
— Comme tu veux.
— C’est gentil de me l’avoir proposé, admets-je avec un fin rictus au coin des lèvres. Je vais prendre l’air avec les chiens, en attendant, ça nous fera du bien.
Elle opine d’un mouvement du crâne encourageant. Jacobo et Dina me suivent jusqu’à l’entrée pour que j’attache leurs laisses. En revoyant mon manteau trempé de la veille, je repense à la femme qui m’a mise au monde, celle qui a choisi de se repointer telle une fleur, alors que je ne veux plus lui adresser la parole.
— Ah, si, j’ai eu une mauvaise surprise, hier. Tu savais qu’Eléonore était dans le coin ?
La mâchoire de ma tante se décroche.
— Elle est venue te voir ? lâche-t-elle, effarée.
— Carrément devant la fac. Et on peut dire que ça ne s’est pas bien déroulé.
— Je lui avais demandé de s’en abstenir quand elle a appelé la semaine dernière. Elle souhaitait te parler, mais je lui ai parfaitement fait comprendre qu’on ne pouvait pas t’y contraindre. J’imagine qu’elle voulait te le dire de vive voix.
— Me dire quoi ? l’interrogé-je, en fronçant les sourcils. — Tes parents divorceront après les prochaines élections, sonne-t-elle
le glas.
C’est plus fort que moi, je ris subitement.
— Finalement, il y a peut-être une justice cosmique dans cet Univers,
ajouté-je d’une voix empreinte de sarcasme, après avoir repris mon sérieux. Tu crois que tu peux t’arranger pour qu’elle ne m’approche plus ?
— Je ferai ce que je peux, je te le promets.
— Merci.
☆☆☆
Nous sommes arrivés tranquillement en bas de la rue lorsqu’une
voiture, que je connais bien, stationne à l’angle de celle-ci. Le conducteur baisse la vitre de sa portière en souriant. Oliver frotte ses paumes l’une contre l’autre tandis que Jacobo saute sur ses deux pattes arrière dans le but de poser celles à l’avant contre la carrosserie, cependant je le retiens pour éviter qu'il la raye.
— Salut, comment vas-tu ?
— Bien, et toi ? Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu n’es pas en cours ? — J’allais te demander la même chose, vois-tu, réplique-t-il, espiègle. — Panne de réveil, abrégé-je.
C’est nul de mentir, toutefois, je n’ai pas envie de rentrer dans des
détails qui ne le regardent pas. Je suis surprise qu'il soit là, à cette heure-ci.
— J’avais... un truc prévu ce matin avec mon père. Tu vas quelque
part en particulier ?
— Non, pas vraiment, et toi ?
Il ouvre sa portière, en me disant de laisser les chiens s'asseoir à
l’arrière, mais ça me gêne. Ils vont semer des tonnes de poils après leur passage, je ne le sais que trop bien. Puis, j’avais l’intention de me rendre au parc, profitant de l’absence de la pluie. Oliver coupe immédiatement le contact de son véhicule dès que je l’en informe. Il déserte l’habitacle et ferme la fermeture Éclair de sa veste à capuche molletonnée, puis me rejoint sur le trottoir. Oliver tend une main en direction de l’une des laisses, et je lui donne celle de Dina, un peu décontenancée. Jacobo essaie de lui sauter dessus, et encore une fois, je dois le rappeler à l’ordre. Je ne comprends pas, avec Erin, il ne se comporte pas ainsi.
— Tu lui sers des croquettes avec de la caféine dedans ou quoi ? plaisante-t-il.
— Je t’avoue que je commence à cruellement douter de leur composition pour le coup, rétorqué-je sur le même ton.
Nous jalonnons le trottoir jusqu’à notre destination, en marchant sans nous précipiter. Une petite brise de vent, nullement insupportable, s’élève.
— Erin a cru que tu étais malade ou que tu lui faisais la tête comme tu n’as pas répondu à son dernier texto.
Eh merde ! Je n’ai même pas regardé les autres messages que j’ai pu recevoir, et pour cause, j’en reçois relativement peu. J’ai été obnubilée par ceux de mes tantes, de Jessie.
— Je lui répondrai tout à l’heure, j’ai complètement zappé en me réveillant, tellement j’étais à la bourre. Et j’ai passé une drôle de soirée aussi.
— Ça s'est mal passé avec ton ex ?
Bon sang, l’information a fait le tour de la fac ou quoi ? Il doit comprendre à ma tête dépitée que je ne m’attendais pas à ce qu’il le sache puisqu’il se justifie.
— Je crois que ça a fait halluciner Logan, car il en parlait, hier soir. Il était persuadé que tu "fricotes" avec Lysandre, pour reprendre ses termes. Erin n’a pas arrêté de lui jeter des insultes à la figure aussi. L’ambiance était un peu bizarre quand nous sommes allés manger au Fast-food tous ensemble avec Colin. J'ai l'impression qu’elle n’aime pas la greluche qu’il a amenée avec lui la dernière fois et lui a fait payer à sa façon. Logan a essayé de lui chiper ses frites et elle a piqué une crise, je n’ai pas tout compris.
— Je vois… En effet, c’est étrange. Rien de particulier à déclarer concernant Joshua. On a juste discuté et dîné.
— Vraiment ? tique-t-il, avec un sourire en coin.
— Vraiment ! appuyé-je mes propos. Il a voulu m’embrasser, mais je n’ai pas pu. En revanche, j’ai embrassé Lysandre, ajouté-je d’une voix presque lointaine tant ce souvenir m’obsède.
— Pardon ? s’exclame-t-il, ahuri. Alors, Logan avait raison ?
— Logan n’a raison sur rien du tout. S’il te plaît, garde-le pour toi, l’intimé-je.
— Je suis une tombe pour les secrets, affirme-t-il, en faisant mine de
fermer la bouche avec une clef imaginaire. Mais, dis-moi, pourquoi veux-tu cacher le fait de l’avoir embrassé ? Il t’a demandé d’en faire un secret ?
L'air d’ordinaire plutôt joyeux d’Oliver se rembrunit. — Non, pas du tout. Où vas-tu chercher une idée pareille ? Tu penses
qu’il n’aurait pas envie que ça se sache ? commencé-je à me monter la tête toute seule.
— Avec lui, tout est envisageable. Tu connais sa réputation, pas vrai ?
C’est notre première année ici, et pourtant, je sais déjà qu’il ne se comporte pas bien avec les filles, se montre-t-il honnête, en grimaçant faiblement.
Oliver n’a pas besoin de me l’expliquer, j'en ai parfaitement
conscience. Lysandre n’a pas toujours été tendre avec moi. C’est un fait avéré, il a mauvais caractère. Et apparemment, ça ne s’est pas bien déroulé avec son ex, si bien qu’elle a quitté la ville. D’après Rose, elle souhaitait partir, toutefois j’ignore s’il en est responsable ou non. Qui suis-je pour lui mettre son passé sous le nez et le juger ? On s’est juste embrassés, pas vrai ?
Juste embrassés, Sky ? Vraiment ? me rappelle à l’ordre cette petite
voix horripilante dans ma tête.
Bon d’accord, il s’est tellement frotté à moi une fois que j’ai vu des
étoiles, ce qui s’avère très… gênant étant donné la manière dont il m’a ensuite virée. Et je lui ai parlé de Lucy, uniquement parce qu’il avait entendu ma conversation avec Eléonore. Je ne pouvais pas jouer les autruches à ce sujet.
— Je sais, mais il…
Cherchant mes mots, je bafouille. Je ne devrais pas me laisser toucher
par ses problèmes, car cela me contraint à prendre des décisions parfois irrationnelles. Quand quelqu’un vous plaît et vous émeut, vous avez tendance à fermer les yeux sur ce qui ne va pas, sur les choses sur lesquelles on ne doit impérativement pas faire de concessions. Lysandre a été détestable avec moi, odieux, cruel et provocateur. Il souffre, et c’est parce que, moi aussi, je suis emplie de douleur jusqu’à la moelle que je sais que repousser les autres est plus facile pour se préserver. Je ne devrais pas lui pardonner ses agissements, et pourtant…
Mon cœur trop ébréché ne peut s’empêcher d’aller vers lui malgré les
ténèbres qui l’incombent. Seul, il n’a visiblement pas eu la chance d'avoir une famille qui le soutient, tout comme ça m’est arrivé avec mes tantes et ma cousine. Je me trompe peut-être, mais du peu que je sais de lui, et ce bien qu’il soit entouré d’amis, il n’en reste pas moins solitaire dans ses tourments. Il n’a personne pour lui maintenir la tête hors de l’eau, lui souffler à l’oreille qu’il effectue les mauvais choix. Trop embrouillé, aveuglé par les stupéfiants. Ou jusqu’ici, il n’a écouté aucune des personnes qui l’a mis en garde.
— Tu as des sentiments pour lui, confesse-t-il de manière avisée.
— Non ! m’empressé-je de répondre. Enfin, ça me paraît un peu prématuré d’en arriver à cette conclusion. C’est très compliqué entre nous.
— “Nous” ? Tu vois, rien que d’utiliser ce pronom signifie beaucoup, s’en amuse-t-il.
— Arrête, seriné-je en lui faisant les gros yeux, il ricane immédiatement. Plus sérieusement, je fais quoi ? J’ai un peu perdu la main depuis le temps, avec mes quatre ans de célibat. Je ne dois vraiment pas être nette pour monter en selle sur le cheval le plus farouche.
Oliver étouffe un ricanement de son poing. Je ne comprends pas bien pourquoi sur le coup, puis l'illumination me vient.
— Mais quel âge as-tu mentalement ? lui reproché-je, en roulant des yeux. C’était une façon de parler, OK ? Il ne s’est rien passé, attesté-je.
Tandis que ses lèvres se déforment en une grimace galvanisée par l’incertitude, il lève les paumes, droit devant lui. Au risque de m’enliser, je décide de ne pas surenchérir.
— C’est bon, j’ai compris, je te taquinais. Ce sont vos affaires, je ne dirai rien à personne, promis.
— Merci, conclus-je, plus rassurée.
Mes épaules s’affaissent pendant que Jacobo tire un peu sur sa laisse pour renifler une motte de terre. Je propose à Oliver de ramener les chiens après et d’aller chercher Jessie pour que nous déjeunions ensemble tous les trois. Nous suggérons cette sortie à Erin et nous verrons si elle demeure disponible. J’ai besoin de ne pas penser au rendez-vous de cet après-midi, plus je serai entourée et occupée, mieux ce sera. Il faut également que j’arrête de songer à ces dernières heures écoulées, car elles m’enfoncent dans l’obscurité et la confusion.
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