Unstable feelings - T2
ch003
Chapitre 3
Sky
Lysandre souffre. Les gens qui s’autodétruisent et blessent les autres sont souvent ceux qui trinquent le plus, les plus mal dans leur peau. Il y a une ombre suffisamment conséquente qui lui pourrit la vie et le rend instable, hostile. Et irrépressiblement, ça me parle, ça m’attire, ça me touche. Je suis tout aussi instable que lui, cabossée des pieds à l’âme, j’ignore comment prendre soin de moi, mais j’ai envie de l’aider. J’ai vraiment envie d’essayer de le sauver de lui-même. Tout n’est pas forcément perdu pour l’un de nous.
Voilà pourquoi je suis encore là, malgré tout ce qu’il a pu proférer jusqu’ici, toutes ses provocations. Nous nous sommes à nouveau endormis ensemble, l’un contre l’autre. Après s’être embrassés. Ça a duré des heures ou presque. J’ignorais qu’il était possible de faire une telle chose si longtemps, sans pratiquement reprendre son souffle. C’est comme si une force nous avait poussés l’un vers l’autre et nous avait ensuite rendus incapables de nous défaire de l’autre. Intense, ça n’avait pourtant rien de sexuel. Ni l’un ni l’autre a ne serait-ce qu'essayé une tentative pour aller en ce sens. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Une seconde, j’étais prête à partir tellement il me rendait folle de rage, et la suivante, mes lèvres s’étaient ruées voracement sur les siennes. J’aurais tout aussi bien pu lui hurler des insanités pour étouffer ma frustration.
Sans même le réveiller, pour ne pas avoir à discuter de ce qui s’est produit, je quitte la chambre sur la pointe des pieds. C’est lâche, je le reconnais. J’ai besoin de mettre de l’ordre dans mes idées. De rentrer et rassurer mes tantes, Pénélope et Jessie, car je sais qu’elles doivent se demander pourquoi je ne suis pas revenue à la maison, même si j’ai envoyé un message pour les avertir de l’endroit où je me trouvais.
J’ai la main sur la poignée de l’entrée lorsque je me fais surprendre
par Lysandre. Moi qui pensais partir en toute discrétion, c’est raté ! Il se racle la gorge, moins mal à l’aise que moi. Il est sûrement habitué à ce genre de situation tandis que j’ai simplement l’impression d’être une cambrioleuse prise en flagrant délit, ce qui, je l’accorde est, ridicule. Avec peine, je déglutis. Nous nous épions l’un l’autre, je rougis jusqu’aux oreilles, lui a la tignasse désordonnée, il vient probablement de se réveiller.
Une partie de moi, sans doute stupide, voudrait lui dire que ce n’est
pas ce qu’il croit, l’autre m’assène uniquement de la boucler au lieu de raconter des âneries.
— J’imagine que le matin, tu es plutôt café que jus d’orange ? ironise-
t-il.
— Je ne peux pas rester. Il est déjà plus de neuf heures, j’avais cours
à huit heures. Ma famille doit se faire un sang d’encre malgré mon message d’hier soir.
— Tu leur dis tout ce que tu fais quand tu n’es pas chez toi ?
s’étonne-t-il.
Un faible soupir m’échappe, non d’agacement, mais plutôt parce que
l’air a du mal à quitter mes poumons tant il me rend nerveuse. Je m’attends d’une minute à l’autre à ce que son mauvais côté refasse surface. Qu'il déverse ses vacheries.
— Contrairement à mes parents, elles se soucient véritablement de
moi. Du coup, j’ai pris l’habitude de les tenir au courant de mes faits et gestes, si je ne rentrais pas à la maison. Ce qui n’arrive jamais d’ordinaire, me justifié-je.
Un sourire étrange se calque sur son visage encore un peu
ensommeillé. Je ne parviens pas à décrypter ce qu’il peut bien signifier.
— C’est marrant parce que, d’habitude, quand j’embrasse une fille,
elle cherche plutôt à squatter ici et pas l’inverse, ajoute-t-il avec sarcasme.
Mon cœur bondit sous mes côtes. Une infime seconde, je clos les
paupières, en débitant des grossièretés pendant qu’il me passe sous le nez. Néanmoins, il effectue un quart de rotation sur lui-même pour m’avoir à l'œil. Mon menton suit naturellement son mouvement pour le garder également dans le viseur.
— Sûrement parce que tu es plus aimable avec les autres qu’avec moi, tenté-je une vanne avant de me rappeler qu’il s’agit de Lysandre, et que son tempérament pourrait tout aussi bien me faire déchanter.
En me maudissant de l’avoir ouverte, je me pince les lèvres. Pour ma défense, je n’ai pas encore bu mon café, et je suis également d’une humeur de chien le matin. Je n’apprécie pas qu’il se joue de moi dès le réveil. Contre toute attente, il se met à rire. Je le scrute, ahurie tant ça me semble soudain.
— Tout dépend ce qu’on entend par aimable.
Ses propos sont troublants, je préfère ne pas me pencher sur la question de ce qu’ils suggèrent. Mon cerveau n’est pas suffisamment réveillé pour cela.
— Tu n’as qu’à les appeler pour leur révéler que personne ne t’a assassinée dans la nuit. Tu as déjà une heure de retard, tu peux très bien te permettre de sécher une journée.
Ma tête se penche sur le côté, tiquant elle-même face à sa proposition. Pourquoi voudrait-il que je reste, alors que jusqu’ici il m’a, limite, renvoyée ? Qu’est-ce qui a changé ?
— Très drôle. Pourquoi ferais-je une telle chose ?
Lysandre doit voir que je cogite, il fait aussitôt taire mes doutes certainement stupides. Jusqu’à présent, il n’a jamais réellement eu les mains baladeuses et j’aime autant. Non, bien au contraire. En réalité, c’est comme s’il avait peur… J’affabule sûrement. Il n’y a qu’à le regarder pour savoir qu’il n’y a pas lieu de s’angoisser pour ce genre de choses. Il a de l’expérience, ça se ressent.
— Ne va pas t’imaginer que je veux que tu restes pour qu’on se roule l’un sur l’autre à poil, OK ? Je ne suis pas au meilleur de ma forme, de toute façon.
Cette nuit, l’alchimie entre nous demeurait totalement incontrôlable et même un peu douloureuse, toutefois, j’ai apprécié le fait que nous ne soyons pas passés à l’acte. Nous n’étions pas en état d’aller plus loin, l’un comme l’autre. Ce matin, il semble se porter bien mieux malgré ses dires, et une petite nervosité naît au creux de mes entrailles.
Ses pupilles me sondent, à la recherche d’une réaction de ma part. J’essaie de savoir s’il ne me raconte tout simplement pas de bobards pour m’amadouer, seulement, il n’y a rien. Il est très sérieux et j’en suis soulagée. S’il y a bien un sujet auquel je n’ai pas envie de songer pour l’heure, c’est le sexe. Parce que je suis restée seule pendant quatre ans, que j’ai mes propres bagages et qu’il a ses secrets. J’ignore même ce que nous sommes l’un pour l’autre. Avec Josh, bien que notre relation fût interdite, c’était limpide comme de l’eau de roche. Doux. Tandis qu’avec Lysandre, c’est constamment le tourbillon. Je ne sais pas toujours comment lui parler, je ne parviens jamais à décrypter son humeur, s’il va me balancer des horreurs. Comme un animal qu’il faut apprivoiser avant de l’approcher, au risque qu’il vous morde, vous déchiquette de la tête aux pieds.
— Parfait !
— Un café ?
— Oui, s’il te plaît.
Je le suis en silence. Durant de longues minutes, je sirote ma boisson,
l’observant sans doute avec trop d’attention. Il déguste ses œufs au bacon en soutenant mon regard, m’interrogeant ainsi sur la nature de mes songes. Je ne décroche pas un mot. J’aimerais savoir ce que lui-même pense à cet instant. Nous sommes seuls. L’atmosphère de la pièce est pesante, intimidante. De l’autre côté de la table, je me tiens à tout juste cinquante centimètres de lui, et je commence à avoir mal aux fesses à force d’être assise sur cette chaise.
Aussitôt mon café terminé, je me redresse pour rincer la tasse dans
l’évier. En vue d’extérioriser la tension qui règne au sein de mes épaules, je reste ainsi quelques secondes supplémentaires. Signe du stress accumulé, du manque de sommeil perpétuel, pour l’heure, je ne m’en préoccupe pas plus que ça. La seule chose qui m’inquiète un peu, c’est de ne pas avoir mes médicaments avec moi. J’ai peur d’avoir des douleurs, pire, que mon état psychologique se dégrade si je rate une prise. Mes idées noires pourraient être encore plus présentes qu’à l’accoutumée. Ça me terrifie, je crains toujours de ne pas avoir la force de les affronter, de me laisser couler pour ne jamais parvenir à remonter à la surface.
Une fois retournée, je me retrouve nez à nez avec lui. Je tressaute en
écarquillant les yeux. Je ne l’ai pas entendu se lever. Il a dans l’une de ses mains une assiette vide ainsi qu’une tasse dépourvue de ce fameux liquide brun, qui me permet de tenir le choc durant les longues journées de cours. Sa bouche se trouve à hauteur de mes prunelles curieuses, mon cœur rate un battement tant l’intensité de son regard me perturbe. Lysandre se penche sur le côté et se débarrasse de ce qu’il a encore entre ses doigts. Son corps frôle le mien au passage, ma respiration se bloque au creux de ma gorge, mon visage effectue un mouvement afin de lui laisser un peu de champ libre. Un instant, mon cerveau a un court-circuit tant il demeure si près, j’occulte sa main posée sur l’évier qui m’entrave.
Ma cage thoracique s’élève puissamment, en manque d’oxygène. Ses iris percutent les miens, je n’ai pas le temps de lui demander ce qui ne va pas que sa bouche se rue sur la mienne. Farouche, avide. J’en ai des frissons jusqu’à la racine des cheveux. Ses doigts s’arriment à l’angle de ma mâchoire, me démontrant bien son besoin de contrôle. J’ignore comment il s’y prend, il me retourne complètement. À chacun de ses baisers, c’est une myriade de sensations euphoriques qui me saisit à bras le corps. J’ai chaud et froid en même temps. Mon palpitant s’emballe trop et perd pied pour se fracasser au creux de ma cage thoracique. Mon corps se transforme en une masse cotonneuse à deux doigts de flancher. Et il y a ce désir brûlant, effrayant, s'immisçant sous ma peau ainsi que mes entrailles, me rappelant finalement que la vie circule au sein de mes veines.
C’est ce qu’il fait, aussi dingue que cela puisse paraître… il me ramène à la vie, là où je pensais ne plus rien avoir à y faire.
Sa maîtrise de lui-même, de la situation lui échappe rapidement. Son souffle saccadé claque sur ma langue simultanément à ses paumes qui agrippent mes hanches pour me soulever de terre. Mon cœur s’emballe, plein d’entrain et anxieux à la fois. Mes fesses cognent contre le rebord de l’évier sur lequel il m’assoit. Mon bras emprisonne sa nuque.
— Qu’est-ce que ça veut dire tout ça ? bafouillé-je à tout juste cinq centimètres de sa bouche.
Ma question semble le dérouter, moi également. Sortie avant que je ne m’en rende compte, elle demeure cependant significative.
— On ne peut pas s’embrasser, puis se lancer des vacheries, ce n’est pas sain du tout, confié-je d’une voix basse.
— Je sais, répond-il sur le même ton, à bout de souffle. Je crois qu’il faut que je te remercie pour hier soir, ajoute-t-il en plaçant sa paume sur ma clavicule.
— Je ne vois pas de quoi tu parles, je n’ai rien fait de particulier, tenté-je de dédramatiser, ce qui lui arrache un sourire.
— J’aurais juré le contraire, j’ai eu hyper mal à la joue en me
réveillant, me contredit-il.
— Je l’admets, je t’ai giflé. Uniquement pour t’empêcher de… partir. Je prends garde à ne pas prononcer les mots qui me filent toujours le
cafard.
— N’y avait-il pas au fond une minuscule satisfaction, en me frappant
de la sorte pour mon comportement et toutes les horreurs que je t’ai dites ?
Je croise les bras sous ma poitrine, un brin agacée par son petit jeu. — Ne rigole pas avec ce genre de choses, pas devant moi, couiné-je,
mal à l’aise.
— Je suis désolé, vraiment, émet-il, alors que sa main remonte jusqu’à
la base de ma nuque.
Je frissonne, en détournant les yeux. S’il n’a pas encore prononcé un
traître mot à propos de la conversation qu’il a interceptée, je vois ses paroles véhiculer au sein de ses pupilles azurées.
— Ne me regarde pas comme ça, s’il te plaît, tiqué-je alors qu’une
gêne pèse sur ma poitrine.
— Comme quoi ? ose-t-il répliquer.
— Comme si j’étais sur le point de péter les plombs, de me briser
devant toi, déclaré-je d’une voix cassée. Tu es dur, Lysandre. Tellement dur que tes mots me font peur, c’est bien pour ça que je n’ai rien formulé quand tu m’as demandé pour mes tatouages. Le “L”, c’est pour Lucy, et celui-ci, c’est sa date de naissance.
Je lui montre mon poignet, caché sous mon pull. — Elle est ma… plus grosse faiblesse.
— Tu te trompes. Tu es plus forte que tu ne le penses, Sky. — Quand j’ai perdu mon portefeuille, j’ai aussi égaré sa photo, Josh
me l’avait dérobée. Il était trop choqué, je n’ai pas réussi à lui dire toute la vérité ce jour-là. J’étais en colère contre lui, à cause de cet argent qu’il a accepté de mes parents. Je n’ai pas eu la force de lui révéler que son enfant n’avait pas été adopté par d’autres comme il se l'imaginait. Je me suis dit : « À quoi bon le faire souffrir, alors qu’il a vécu toutes ces années sans savoir ? » Je ne voulais pas t’entendre me balancer des trucs que je n’aurais pas digérés à ce propos, ni sur Josh. Tu as tes préjugés à son sujet, et je ne te demande pas de l’apprécier, car je m’en moque bien.
Mon index caresse avec délicatesse l’encre noire qui orne mon épiderme tandis qu’un sourire triste se scotche à mes lèvres.
Un souffle lourd franchit le seuil des siennes, frôlant la racine de mes cheveux, au niveau de ma tempe droite. Son regard orageux transperce le mien, je tressaille.
— Tu me penses cruel à ce point ? lâche-t-il, déconcerté.
— Je ne pouvais pas prendre ce risque. Et puis, jusqu’à il y a peu, je croyais que tu me détestais.
— Je ne te déteste pas.
— Je n’aimerais pas voir comment tu traites ceux que tu détestes, alors… Je ne sais jamais sur quel pied danser avec toi. Sois tu me sautes à la gorge pour me clamer des horreurs, soit tu… tu me mets la tête à l’envers. Et ce n’est pas quelque chose qu’on aborde si facilement.
Un faible rictus m’échappe. J’ignore pourquoi je lui raconte ça. Sans doute que le silence devient trop pesant pour moi, que j’ai besoin de mettre les choses au clair pour ne plus y revenir, sauf si nécessaire.
— Mes parents m’ont envoyé dans cet affreux internat que j’ai quitté seulement un mois après sa naissance. Ils espéraient certainement que ces semaines m’aideraient à me remettre, mais quand ils m’ont ramenée de force à la maison, ça a… dégénéré. Mon père m’a parlé, je ne me souviens pas de ce qu’il a prononcé. Comme dans un état second, la colère que j’avais accumulée tous ces mois est remontée à la surface et je l’ai frappé, m’acharnant littéralement sur lui telle une enragée. Je leur ai dit que je voulais partir, ne plus jamais les voir, je le pensais. Je désirais en finir, devoir les tolérer chaque jour ajoutait un poids à ma douleur qui était insupportable. Du coup, étant encore mineure, je suis venue vivre chez mes adorables tantes qui se sont occupées de moi comme elles le faisaient déjà avec ma cousine, Jessie.
Lysandre m’écoute, il ne dit rien. Je sais qu’il est toujours là, je sens son regard me caresser et provoquer des petits pics sur ma peau qui m’apportent de la chaleur. Celle-ci me gonfle le cœur, me donne la force de poursuivre.
— Je crois qu’ils pensaient que j’allais faire ma crise quelque temps et revenir ensuite. Mais je n’ai jamais remis les pieds aux États-Unis, je ne leur ai pas parlé, j’ai refusé tous leurs appels. J’ai décidé de repartir à zéro ici, et de planter un chêne pour ma fille. C’est la seule façon que j’ai trouvée pour la faire exister un peu. Ce sera son arbre. Un jour, j’y placerai peut-être une balançoire pour qu’elle sache que je ne l’oublie pas.
Ça me fait tout drôle d’évoquer les termes “ma fille” devant Lysandre.
On ne peut pas faire plus intime comme confession. J’aperçois sa paume qui se meut entre nous, il la replie maladroitement avant de poser sa main sur ma cuisse, pour recouvrir la mienne.
— Je suis désolé pour ta fille, pour toi, formule-t-il, plus empathique
que jamais.
Mon cœur se serre, nos dextres s’agrippent et mon regard, brouillé par
l’émotion, s’arrime au sien. Son intensité me trouble, la douceur que j’y décèle me chamboule davantage.
— Jamais plus je ne te réclamerai d’arrêter de pleurer. Tu en as le
droit, plus que quiconque. Et si jamais je venais à perdre ma lucidité et te le dire quand même, je t’autorise à me casser la gueule.
Le sérieux de ses mots me fait pouffer de rire malgré moi, brisant la
morosité de ce moment, et mon cœur lui clame un “merci”. Il enroule son bras autour de mes épaules. Je me blottis contre lui tandis que mon palpitant chante comme un dingue dans ma cage thoracique. Il y a des maux que l’on ne peut en rien effacer, mais il y a des gens capables d’y mettre des pansements suffisamment collants pour vous épargner un peu de vos souffrances quotidiennes. Et je crois que, aussi fou que cela soit, Lysandre en fait désormais partie.
— Tu comprends maintenant pourquoi je ne vois plus mes parents,
pourquoi je ne porte pas le nom de mon père. Je ne le supporte plus, car ils m’ont abandonnée au pire moment de ma vie. Ils m’ont cachée comme si ça allait effacer le fait que leur fille de dix-sept ans était enceinte. Ils avaient honte de moi. Ils ne m’ont laissé aucune alternative. Un après-midi, je suis rentrée à la maison et j’ai bêtement cru que ma mère m’emmenait à la clinique. Je… Je n’en voulais pas, c’était inenvisageable pour moi.
Lysandre m'étreint davantage. Mon nez se niche dans son cou. Le
sentir contre moi m’apaise.
— Le trajet s’est éternisé et j’ai réalisé où nous allions. Elle m’a alors
annoncé que je resterais là-bas jusqu’à la fin de ma grossesse. J’aurais préféré qu’elle me gifle. Peut-être que, dans leur esprit tordu, ils s’imaginaient accueillir un petit garçon qui remplacerait la déception que j’avais été à leurs yeux. Mon père a toujours voulu un fils, et ma mère ne souhaitait pas d’autres enfants… Je me suis retrouvée toute seule, sans moyen de communiquer. Il n’y avait qu’un téléphone fixe sur écoute. Un cauchemar sans fin. Joshua avait disparu, et j’étais coincée dans cet endroit. Après de longues semaines de cohabitation, j’ai compris que j’allais réellement avoir un bébé, j’ai accepté, ça n’a pas été facile. J’ai pensé à l’après, à ma fuite, parce qu’il était hors de question pour moi de les laisser me l’enlever. Une idée inimaginable.
Je ne lui ai pas encore tout révélé, pourtant, il se tend, en sachant pertinemment que la suite est une succession de malheurs. Malgré tout, il reste là, à m’enlacer pour me montrer son soutien. Je m’attendais à tout, sauf à ça de sa part. Quand en sommes-nous venus à manifester de la douceur l'un envers l'autre ?
— Environ un mois avant la date prévue, j’ai commencé à me sentir mal. J’ai compris que quelque chose d’anormal se produisait, mais on n’arrêtait pas de me dire de ne pas m’inquiéter, que j’allais simplement accoucher d’un jour à l’autre. Je voulais voir un vrai médecin, seulement, on ne m’a pas écoutée, on m’a dit que donner naissance n’était pas une maladie, et que ce n’était pas la première fois qu’ils allaient aider une jeune fille à accoucher. J’étais effrayée, ça a duré trois jours. Le jour même, ils ont appelé mes parents qui ont refusé de venir, émets-je, alors qu’une larme coule sur ma joue. J’aurais préféré qu’on me laisse me vider de mon sang, plutôt que de subir toute cette douleur, et ce silence… J’y ai cru jusqu’à la dernière seconde. Mais elle n’a jamais pleuré, et, au début, elles n’ont pas voulu me la donner. J’ai dû les supplier pour la voir au moins une fois. Je me trouvais dans un tel état de souffrance que je me fichais de mes actes, alors j’ai attrapé ce qui me tombait sous la main pour leur faire peur, bien qu’elles n’arrêtaient pas de me dire qu’il était mieux pour moi d’oublier. Par chance, ou peut-être par pitié, l’une d’elles a accepté de prendre une photo de Lucy. Elle devait se sentir coupable, je ne sais pas. Elles nous ont laissées quelques minutes, c’était beaucoup trop court, mais j’ai pu la tenir contre moi, la toucher. Elle était si petite et si belle.
Maladroitement, les mains de Lysandre s’accrochent à mes épaules. Il recule sa tête, plongeant son regard triste à travers le mien. Il esquisse un large sourire qui sous-entend que tout ira bien, que je peux me laisser aller avec lui.
Durant de longues semaines, il m’a tourmentée, me transmettant ses
plus grosses frustrations de la manière la plus indélicate qui soit. Cependant, aujourd’hui, je crois que nous sommes enfin sur le même chemin. À composer à deux avec nos failles, à ne plus nous battre l’un contre l’autre, mais ensemble. Un jour, j’espère qu’il saura me faire assez confiance pour me livrer ses maux les plus sombres, qu’il saisira que, quels qu’ils soient, jamais je ne le jugerai. Ils sont là, tapis derrière ce sourire à tomber qu’il ébauche. Ils guettent, et je les observe en silence, faisant comme si je ne savais rien, en attendant que l’orage éclate à nouveau.
Lorsque le moment sera venu, je serai présente pour le retenir et lui
rappeler qu’il n’est plus seul, que je ne veux pas m’en aller.
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