Unstable feelings - T2

Ellen Stuart · Chapitre 39 sur 51

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Unstable feelings - T2

ch036

Chapitre 36

 

 

Sky

 

Je hais les hôpitaux, ils ont le don de me couper le souffle, de me filer le vertige, de me faire me sentir mal. Ils me rappellent combien nos vies sont misérables et peuvent s’achever en un instant. Pourtant, me voici à arpenter le couloir pour me rendre jusqu’à la chambre de Lysandre qui a passé la nuit ici. On m'a fait une radio pour vérifier que je n'avais rien de cassé et je n’ai pratiquement pas fermé l'œil, encore trop chamboulée par les récents évènements. Je pensais qu’Oliver était mon ami, mais, en réalité, il s’était rapproché de nous pour mieux tourmenter Lysandre, pour se venger. Il avait l’air d’un véritable fou, hier soir, ça m’a complètement désarçonnée. Jouant parfaitement son rôle durant tout ce temps, je ne l’ai jamais soupçonné de quoi que ce soit. Les coupables ne sont, à l’évidence, pas toujours ceux vers qui se tourne notre instinct.

Le blond connaissait Lysandre, lui, ne se souvenait pas de lui. Constat difficile à digérer pour Oliver. Je ne comprends pas tout ce qui s’est produit entre eux pour donner vie à cette haine. J’espère que Lysandre ne se dérobera pas, qu’il me dira la vérité. J’ai eu si peur pour lui, que ça m’a empêchée de dormir. Je n’arrêtais pas de ressasser les mots d’Oliver, la réaction de Lys et de Logan. Ils sont tous les trois liés d’une façon qui me dépasse à cette fille... Megan.

En passant à côté de la machine à café, je ne m’attendais pas à croiser Logan dans le couloir près de la chambre de Lysandre. Les poils de mes bras se dressent sous ma veste. Il émet un faible soupir lassé avant de tourner le regard durant une seconde. Il n’est pas comme à son habitude, le masque du blaireau qui ne prend jamais rien au sérieux a disparu, c'est déroutant. Durant un instant, je crois qu’il va fuir dans la direction opposée, mais il effectue un pas vers moi, l’air moins sûr de lui, hésitant. J’ignore quelles sont ses intentions, là, tout de suite, toutefois, j’en ai assez de leur petite guerre avec Lysandre. De leurs secrets si pourris qui les poussent à se faire des crasses dans le dos.

— T’es venue voir Lys, suppose-t-il.

— Qu’est-ce que tu fais ici ? demandé-je à mi-voix, un peu tendue. — Rassure-toi, je ne suis pas venu chercher la zizanie. Je suis déjà allé

lui rendre visite, j’allais partir.

Soudainement, mes épaules se détendent. Il s’apprête à quitter les

lieux, seulement, je l’interromps :

— Attends. Merci d’être venu hier, débité-je subitement. Pour…

Pourquoi l’as-tu fait ? Je croyais que…

— Tu n’aurais pas envoyé de message si ça n’avait pas été important.

Je n’allais pas te laisser en détresse, je n’ai rien contre toi, Sky.

Je dodeline bêtement de la tête, un peu soufflée par sa réponse. — Je suis désolé.

— Pour ? l’interrogé-je, stupéfaite de l’entendre s’excuser. Un petit rire sourd lui échappe avant qu’il ne se reprenne. — Je n’aurais pas dû jouer avec toi de cette manière, c’était

dégueulasse. Je voulais juste l’emmerder pour qu’il comprenne ce que ça fait quand… on joue avec ton cœur. Je ne suis pas le salopard de l’histoire, enfin, pas complètement. Je ne suis pas responsable de cette vidéo, je te le jure. Jamais je n’aurais fait un truc pareil.

Je ne sais pas si je peux le croire, lui accorder ma confiance. Un peu

malgré moi, je le toise avec réserve. J’ai bien compris que Logan est à sa façon très imprévisible, je n’arrive pas à le cerner et c’est aussi pour cela que je m’en méfie.

— Ne te méprends pas, tu es jolie, je ne dirai jamais le contraire. Mais

tu n’es pas… mon genre.

Un petit rictus ourle mes lèvres. L’évidence me frappe soudain aux

yeux.

Erin…

— Tant mieux, car tu n’es pas le mien, répliqué-je pour lui rabattre le

caquet, moqueuse.

— Reconnais que même si mes méthodes n’étaient pas terribles, ça lui a permis de te montrer que tu lui plaisais, je l’en pensais incapable. Le phobique de l’engagement a finalement réussi à se défaire un peu de sa carapace trop dure à égratigner.

Il doit voir à ma tête que ce qu’il me dit me trouble, car il sourit à son tour.

— Prends soin de lui à ma place, on est trop toxiques l’un pour l’autre désormais. Je ne suis pas certain de traîner à nouveau avec vous.

J’ai beau ne pas le porter dans mon cœur, sa réflexion me prend de court, je fronce les sourcils. Logan, Colin et Lysandre vont avoir leur diplôme, alors, à présent, rien ne les obligera à se fréquenter. Leur petit groupe va se dissoudre et ça me rend triste même si ce qui se tramait entre Lys et Logan était très dur à gérer, voire malsain.

— Et Erin ? parviens-je à dire d’une voix presque trop basse.

— Elle est trop précieuse pour que je ne veuille la mêler à ce merdier. Je n’aurais pas dû déconner avec elle.

Quelque chose de bizarre m’envahit, ce sentiment qu’entre eux, rien n’a été prémédité. Les prunelles bleues de Logan se voilent de façon étrange, il se reprend assez vite avant d’ébaucher une petite grimace.

— Salut, il faut que j’y aille.

Il fait volte-face afin de quitter les lieux et je me demande s’il gardera ses distances avec elle ou si ce sera plus fort que lui. Une partie de moi voudrait la protéger de lui, tandis que l’autre leur souhaite de s’apprivoiser l’un l’autre. Parce que ce guignol souffre aussi. Il est atteint de la même maladie que Lysandre et elle s’appelle : Megan. Cette fille a bouleversé leur vie à tous les trois. Il me manque certaines pièces du puzzle et j’espère que Lysandre le complétera avec son histoire.

Je toque à la porte de sa chambre, puis j’attends qu’il me donne la permission d’y entrer, encore stupéfaite de cette brève entrevue qui vient de se produire avec Logan. La voix rauque de Lys me sort de mes réflexions, je m’insère dans la pièce. Il se tient assis sur le fauteuil près de la fenêtre avec des béquilles à ses côtés et une intraveineuse. Ses cheveux noirs sont en bataille, ses yeux fatigués. Il a cependant meilleure mine qu’hier, la tension quitte peu à peu mes épaules.

Son visage s’illumine en me voyant, là, devant lui. Je referme tranquillement le battant derrière moi et m’approche de lui. Je ne sais plus où j’en suis dernièrement, tout ce qui est clair dans mon esprit, c’est que j’ai eu très peur pour lui, et qu’il me manque. Il me manque à tel point que ma cage thoracique se comprime sans cesse par son absence. Et niveau douleur, oppression, je m’y connais malheureusement trop bien. Je n’en peux plus de ce sentiment de vide, de l’avoir écarté par crainte de souffrir de ses potentiels mensonges. Et par-dessus tout, je m’en veux de l’avoir mis dans cet état. Si je n’avais pas refusé de lui parler durant des jours entiers, il n’aurait pas replongé. J’ai quelque peu failli à la mission que je m’étais attribuée : veiller sur lui.

À première vue, il semble dur comme un roc. Finalement, il est tout

autant vulnérable que moi. Sa fragilité, il la cache derrière cette façade froide, ses mauvais choix et ses addictions. À présent, il ne peut plus se laisser sombrer, je suis décidée à le retenir par la force si nécessaire. Je dois comprendre ce qui s’est passé avec Megan pour tenter de neutraliser les démons qui le dévorent sous mes yeux jour après jour.

Proche de lui, son souffle effleure la base de mon cou, m’extirpant un

délicieux frisson que je n’avais pas ressenti depuis trop longtemps. Ses pupilles se relèvent, pour une fois, il ne se trouve pas en position de supériorité face à moi et je n’appréhende pas le changement brutal d’humeur dont il pourrait m’asséner. Prête à aller jusqu’au bout, quitte à essuyer un énième conflit entre nous. Trop envahie par l’émotion et le soulagement, je lui saute presque dessus. Je m’agrippe à sa nuque, il sursaute légèrement, les larmes me montent aux yeux. Je les chasse en serrant les dents, secouant la tête.

— Tout va bien, murmure-t-il en caressant mon dos d’une main

rassurante. Je suis sortant demain.

Sa réflexion me surprend. Bien que je sois chamboulée, je garde le

silence en attendant les confessions qui se dissimulent sans cesse derrière ses iris azur, qu’il vient de planter sur moi en reculant son visage. L’atmosphère se densifie au moment où ses lèvres frôlent les miennes d’un petit baiser. Il s’écarte presque aussi vite en se rendant compte de son geste. Il ne sait pas si nous sommes réconciliés, j’imagine qu’il ne se sent plus le droit de m’embrasser. Une infime seconde, je clos les paupières en inspirant profondément pour cacher mon trouble, me donner davantage de courage pour affronter cette conversation. Hier soir, il a dit des horreurs que je n’oublierai probablement jamais.

— J’ai… croisé Logan dans le couloir, l’informé-je.

Des ombres défilent furtivement dans ses magnifiques yeux. Il s’interroge sur les fondements de ma réflexion.

— Je suis prête à entendre ce que tu voulais me dire l’autre jour, Lysandre. Et j’ai aussi besoin de réponses au sujet de Megan. Pour comprendre…

D’un mouvement du menton, il acquiesce tout en me fixant d’un air décisif. Il ne va pas se dérober, du moins, je l’espère de toute mon âme. S’il ne m’accorde pas sa confiance, j’ignore où nous pouvons aller tous les deux et ça me brise le cœur.

— Ce qui s’est passé dans cette vidéo, avec Logan et Erika, débute-t-il d’une voix calme. C’était bien avant qu’il ne se produise quoi que ce soit entre nous, je te le jure. Je n’étais pas dans mon état normal, ce soir-là. Je croyais que Logan était à l’origine de cette sextape, mais ce n’était pas lui. C’était moi, je m’en suis souvenu avant ton arrivée quand il me l’a rappelé. On s’est filmés, tous les trois. J’ignore comment quelqu’un a mis la main sur cette vidéo. Je pensais que c’était Logan puisque, comme tu le sais, depuis quelque temps, je recevais des messages anonymes, m’accablant de mes erreurs passées. Et il s’est toujours amusé avec mes nerfs. Je ne voyais pas qui cela pouvait être avant qu’Oliver dise tous ces trucs, hier soir. J’ai été tellement con de ne rien voir, putain ! siffle-t-il entre ses dents en se grattant la joue où une barbe commence à pousser.

Ma mâchoire se décroche peu à peu, je tente au mieux de camoufler ce pic douloureux dans ma poitrine. C’était bien avant nous. Je ne peux pas l’incriminer pour quelque chose appartenant au passé, qui ne me concerne en rien, même si cela suscite d’autres questions malvenues pour l’heure, notamment : est-ce le genre de relation qu’il aime ? Est-ce pour cela qu’il ne me touche pas, qu’il se retient ? Par peur de m’effrayer, de me brusquer ?

— Je ne comprends pas tout, Lys. Qu’as-tu fait à Megan ? Et pourquoi cela a-t-il mis Oliver à ce point en rogne, mais aussi Logan ? Qu’ont-ils avoir là-dedans ?

— D’après Logan, Oliver était le demi-frère de Megan. Je ne me rappelais pas de lui, bon sang, se flagelle-t-il en remuant nerveusement la jambe. Logan, Megan et moi, on traînait constamment ensemble et il y avait Oliver en arrière-plan. Il a tellement grandi que je ne l’ai pas reconnu. Megan avait le don pour faire tourner la tête des mecs, sans même s’en rendre compte. Elle savait toujours quoi dire, quoi faire, et même si elle me plaisait beaucoup, je ne me suis jamais bien comporté avec elle. Je l’ai rejetée au pire moment qui soit, mes parents étaient sur le point de se séparer, alors l’amour, j’en avais horreur et peur.

Le puzzle se reconstruit peu à peu, je l’écoute attentivement. — Je ne pensais pas qu’elle partirait en pleurant, alors qu’il y avait un

orage, qu’elle se ferait percuter par une bagnole. Un putain d’accident dont je suis responsable. Je ne lui ai jamais dit que je l’aimais sincèrement, débite-t-il, les pupilles remplies d’eau. Je voyais bien que je n’étais pas le seul à être troublé par elle. Il y avait Logan… À cette époque, il n’avait rien à voir avec celui qu’il est aujourd’hui. Timide, si peu sûr de lui. Il l’aimait vraiment, probablement même plus que moi au fond, car il la connaissait bien mieux. Il m’a fallu tout ce temps pour le réaliser.

Alors, ils étaient tous les deux amoureux d’elle. J’en frissonne d’effroi. — J’ai dit les pires horreurs qui soient à Megan, je n’en pensais pas un

mot. Elle s’est barrée pendant que nous étions tous coincés à la maison avec des bougies en guise de lumière. Aucun de nous n’était véhiculé pour aller la rechercher. C’est seulement le lendemain matin que Logan et son père l’ont… retrouvée sur le bas-côté avec son vélo, avoue-t-il, la gorge nouée.

C’est monstrueux, pauvre fille.

— Ce jour-là, Logan m’a accusé de l’avoir tuée. Le temps a passé et

ce que je pensais être des mots prononcés sous le signe de la colère se sont transformés en quelque chose de bien plus profond, une souffrance que je ne soupçonnais même pas d’exister parce que je suis trop égoïste. Il ne s’est jamais remis de sa mort. Pas plus que moi d’ailleurs, je me le reprocherai jusqu’à la fin.

Après cette confession douloureuse, j’ai le cœur littéralement en

miettes. Je tais les émotions que tout ceci suscite en moi, j’enraye les larmes qui menacent de poindre parce que si je me sens mal, pour lui, ce doit être pire. Il culpabilise de sa disparition prématurée, ça le ronge depuis des années. Son premier amour l’a entraîné malgré lui dans les abymes de la souffrance.

— Et il t’a haï pour ce qui s’est passé, et probablement aussi à cause

de ses propres sentiments qu'il n’a jamais su lui avouer, complété-je.

— Sans doute.

— Tu n’es pas responsable de ce que Logan fait ou non, Lysandre. C’est un affreux, un regrettable accident, et je peux comprendre, en partie, l’animosité d’Oliver à ton égard, mais de là à jouer les persécuteurs avec toi, à te mettre en danger. Vous n’êtes plus des enfants, vos actes ont des conséquences. La vengeance n’apporte jamais rien de bon, la preuve, soufflé-je avec dépit.

— Tu n’es même pas un peu en colère contre moi ? demande-t-il d’une voix éteinte, l’air stupéfait de ma réaction.

Avec appréhension et une attention toute particulière, ses prunelles douloureuses me scannent. Je me dois d’être honnête avec lui comme je m’y évertue depuis le début.

— Je reconnais avoir été blessée concernant cette vidéo. J’ai cru que tu te fichais de moi puisque tu étais constamment hargneux envers eux, comme si tu avais des trucs à cacher. Ce n’était pas évident de faire la part des choses, de me convaincre que ça n’avait pas d’incidence sur notre relation. Quand bien même cela a été perturbant.

Je prends une pause ainsi qu'une longue inspiration avant de continuer. Avec les récents évènements, je me sens, tout à coup, plus emplie de sagesse.

— Personne n’est parfait, et je ne peux pas te reprocher d’avoir commis des erreurs quand tu n’étais qu’un ado. Le faire serait ridicule, surtout que cela ne me concerne pas. Ce qui est arrivé à cette pauvre fille m’attriste, mais je ne te blâmerai pas d’avoir eu peur de faire face à tes sentiments. Aimer quelqu’un, alors qu’il n’y a jamais de garantie pour quoi que ce soit, c’est effrayant, même pour des adultes. Contrairement à Oliver ou Logan, je sais que cette histoire t’a fait du mal durant tout ce temps. Je le vois dans tes yeux que ça te bouffe de l’intérieur. En revanche, je m’en veux d’avoir été lâche, déclaré-je finalement d’une voix brisée. J’ai eu peur de ce que tu me dirais, des excuses que tu aurais pu inventer et plutôt que d’affronter cela, j’ai fui, ce qui a failli te coûter la vie. Je ne me le serais jamais pardonné s’il t’était…

Arrivé malheur.

Cette fois, mes larmes me pèsent trop pour que je les retienne. Elles dégringolent le long de mes joues. Je peine à terminer ma phrase, Lysandre ne m’accorde pas davantage l’occasion de le faire. Sa main crochète ma nuque pour m’enlacer vivement, je dégage ma tête de son torse, quelque peu étouffée par les sanglots. Un bref contact visuel, mon cœur s’affole. Sa bouche se rapproche, faisant grimper la tension autour de nous, le temps s’arrête. Ses lèvres plaquées sur les miennes m’extirpent un hoquet en même temps qu’un bien-être indescriptible me lacère la poitrine. Mes cils papillonnent, d’autres gouttes salées s’accrochent à mon menton. Son corps pressé contre le mien me donne tout sauf envie de m’éloigner. Si je pouvais me fondre en lui, je le ferais sans hésiter, aussi effrayant soient les secrets qui hantent encore ses beaux yeux captivants.

Avant de m’en rendre compte, je suis assise sur ses genoux. Ma langue

tournoie autour de la sienne, j’en frissonne jusqu’à la racine de mes cheveux. Une chaleur aussi douloureuse qu’agréable se délite sous ma cage thoracique. Mon bassin collé au sien, j’expire de soulagement, mais Lysandre brise ce sentiment de quiétude qui se profilait en moi. Il se redresse sur ses deux jambes bien que l’une d’elles soit blessée.

Désarçonnée et un peu embarrassée, je n’ose pas le regarder dans les

yeux durant de longues secondes. L’atmosphère de la chambre est suffocante, j’ai l’impression que j’étais sur le point de commettre un crime et cela me rend folle de me sentir si coupable de quelque chose de si bon.

— Pourquoi fais-tu ça ? l’interrogé-je d’une voix faiblarde qui ne

semble pas être la mienne.

— Faire quoi ?

Ses iris translucides m’étudient dès que les miens cherchent à déceler

les secrets qui s’y cachent. Mon instinct me hurle de ne pas faire confiance aux mots qu’il pourrait me sortir pour tenter d’éradiquer toute inquiétude à son propos, pourtant, c’est plus fort que moi. Il y a des signes qui ne trompent pas. Cela me terrifie. Je ne veux pas que nous nous disputions, et je ne le jugerai pas, je souhaite seulement l’aider autant que possible.

Ce qui est arrivé à Megan a eu lieu il y a six ans, et Lysandre n’a pas

sombré dans la drogue à la suite de cet évènement. Oui, il a chuté en Enfer, commettant des excès en tout genre pour tenter d’éradiquer la douleur, néanmoins, je sais qu’il n’avait pas d’addictions. Je doute fort que ce soit uniquement à cause de sa rupture avec Natalia. Il s’agit de toutes ces choses, mises bout à bout et de la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Pourquoi avoir résisté toutes ces années pour sombrer dernièrement ? Quel a été le détonateur ? Je retourne ma question dans ma tête mille-et-une fois, elle m’effraie et la réponse tout autant.

— Il y a autre chose, pas vrai ? S’est-il produit quelque chose avant ou à la suite de cette vidéo ? l’enjoigné-je à se confier, la boule au ventre. Un truc qui te pousse à te braquer dès que je suis sur le point de te toucher ? Tu emprisonnes mes mains, tu me vires comme si tu craignais que je te fasse… du mal.

Lui dire ces choses me fend encore plus l’âme et le cœur. Je suis persuadée que quelque chose de grave se cache derrière son comportement. Je voudrais me tromper, je le voudrais tellement, mais je ne peux pas occulter ces signes qui, avec le recul, me paraissent évidents.

La drogue.

Son côté farouche et violent.

Son irascibilité.

L'abstinence.

Ce besoin qu’on ne le touche pas, de se sentir en sécurité.

Il détourne le visage, en soupirant.

— Tu te fais des films.

Alors, pourquoi es-tu en train de fuir à ce point, Lysandre ?

— S’il te plaît, regarde-moi, Lys. C’est moi.

Son œil dur me défie de ne pas continuer sur ce terrain-là, seulement, cette fois, je ne ferai pas marche arrière. Je désire que Lysandre me fasse confiance, qu’il partage tous les pans sombres de sa vie, ses blessures, ses failles, tout de lui, comme je l’ai fait. Je ne peux pas accepter que cela le bouffe, à tel point que ça le mette en danger. Je souhaite l’aider.

Mes paumes se placent avec douceur de part et d’autre de son visage, le nœud qui s’est formé sous ma poitrine grossit à mesure que son air défensif me sonde à la fois avec colère et tristesse. J’ai raison, c’est ça ?

— Est-ce que… quelqu’un t’a fait du mal ?

Ma voix sonne presque de façon inaudible, de manière instable. Elle tremble, je tente de ne rien montrer des sombres pensées qui m’habitent.

— Tu m’as bien vu ? crache-t-il, impertinent. Je fais quatre-vingts kg, Sky, tu crois franchement que quelqu’un pourrait s’en prendre à moi ?

Il me ment. Je le sens. Il ne me regarde même pas dans les yeux. Il se contente de frotter son bras où doit le gêner la perfusion qui transperce sa peau et sa veine. J’en ai assez de son comportement, qu’il fuit.

— Je t’aime, Lysandre. Je ne croirai pas ce mensonge que tu débites pour m’éloigner des tourments qui te rongent.

Il tressaille. Je ne lui avais jamais dit avant hier soir, sous le coup de la

panique, du danger probant qui le tenaillait et m’effrayait.

— Je t’ai confié la partie la plus intime de moi, ce qui me fait le plus

mal, et je suis là pour t’écouter, t’épauler. Je t’en prie, laisse-moi t’aider, ne me repousse pas.

Mon front se colle au sien, son souffle discontinu frôle mes lèvres, et

je suis tentée de lui voler un baiser. Toutefois, je me retiens, ce moment est délicat, important. Je ne lâcherai pas l’affaire, tant qu’il ne m’aura pas tout dit. Il angoisse, hésite.

— Tu ne me croiras pas, si je t’en parle, Sky. Inutile de revenir là-

dessus. Je suis une épave, tu mérites mieux.

Je tique, folle qu’il puisse me dire de telles choses. — Je suis un salopard qui a bousillé des vies, je suis responsable des

merdes qui me sont tombées sur le coin de la gueule. Ne t’en fais pas pour moi. Ne te fais pas de mal parce que je n’en vaux pas la peine. Je vais faire cette putain de désintox. Mon père ne me donne plus le choix et ma sœur non plus, déclare-t-il en ramenant ses cheveux ébène à l’arrière de son crâne.

— Je te croirai. Quoi que tu aies à dire, je t’écouterai, je ne te jugerai

pas et je te croirai. Je te promets que, ensuite, si tu ne souhaites plus jamais l’évoquer avec moi, on n’y fera plus allusion. Je veux juste t’aider. Débarrasse-toi de ce poids qui est en train de te ronger. Je suis là, je le serai encore à ton retour, Lys, réponds-je avec force.

Un râle s’échappe de ses délicieuses lèvres, il baisse la tête et

commence à ouvrir son coeur, à m’offrir le récit de ses souffrances, du souvenir qui le hante depuis près d’un an, celui qui l’a davantage plongé dans cet enfer, ce cercle vicieux dont il ne parvient plus à se dépêtrer seul malgré ses efforts. Lysandre semble s’enliser dans la tourmente, il se débat vainement et n’a plus la force nécessaire pour rester à la surface. Et je ne suis pas assez forte pour l'extraire à bout de bras, nous avons, tous les deux, besoin d’aide.

 

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