Unstable feelings - T2

Ellen Stuart · Chapitre 28 sur 51

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Unstable feelings - T2

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Chapitre 25

 

Lysandre

 

La sonnette du manoir retentit et je n’ai pas besoin de m’interroger sur l’identité de mon visiteur ou plutôt de ma visiteuse. Pile à l’heure. Une qualité professionnelle que je dois bien admettre. J’ouvre la porte me trouvant face à une femme dans la quarantaine, arborant une dégaine des plus sérieuses. Nous nous saluons, ce qui est la moindre des politesses. J’invite Pénélope à entrer dans la maison et nous gagnons le séjour pour nous installer à table. Mon genou se balance frénétiquement contre le bois de cette dernière au moment où je m’assieds.

La façon dont elle me scanne avec insistance me laisse entendre qu’elle me juge à cet instant précis. J’ignore si cela a un rapport avec Sky ou qui que soit d’autre, toutefois, ça me rend un brin nerveux.

— Ne pensez-vous pas que cela soit étrange comme situation ? me demande-t-elle avec une faible grimace, contrite.

— Pourquoi ça ?

— Je ne voudrais pas me montrer méprisante ou insultante, mais d’après mademoiselle Jessie, vous n’avez pas toujours démontré de la bienveillance envers Sky. Nous vivons sous le même toit, je ne souhaiterais pas en pâtir si rupture il devait y avoir entre vous, vous comprenez ?

Son trouble se lit sur son visage. J'ai conscience que j’ai un sale caractère, mais il ne me viendrait pas à l’idée de lui faire subir mes humeurs, si jamais Sky et moi, ça ne fonctionnait pas sur le long terme. Bien sûr, cette idée me glace le sang et me donne des palpitations, je l’admets, peut-être que ça me mettrait en rage. Toutefois, Pénélope n’a rien à voir avec notre relation. Je sais séparer la vie privée de la professionnelle.

— Jessie parle peut-être un peu trop, vous ne croyez pas ? brocardé–

je. C’est qu’une gosse qui ne sait pas grand-chose. Vous n’avez rien à craindre, je saurais dissocier ma relation avec Sky et votre travail ici.

— Le salaire que vous me proposez est plutôt élevé, argue-t-elle,

sceptique en jetant un œil au contrat que mon père a fait établir par ses avocats.

— Est-ce une mauvaise chose ? réponds-je, sarcastique. Un peu désarçonné par sa réaction, j’arque un sourcil. Ce n’est pas

moi qui ai établi son salaire, mais mon père. D’ailleurs, quand on parle du loup, on en voit la queue. Il traverse le couloir avec un sac de provisions qu’il s’empresse d’aller ranger au frais avant de revenir au séjour. Il se présente naturellement à la femme devant moi, outrepassant même mes limites en lui donnant son numéro de téléphone. Celle-ci me regarde étrangement. Nous étions encore en train de discuter, elle n’a pas signé !

— Veillez bien sur lui et au moindre problème ou évènement louche,

prévenez-moi, s’il vous plaît.

— Elle n’est pas encore embauchée, contré-je. Et puis, ne fais pas

dans le mélo. Je sais me gérer.

— Je ne veux pas tenter le diable, fils, tu ne m’en voudras pas de

m’inquiéter pour toi. Tu pourrais inviter tes amis à dîner, je n’ai pas vu Logan depuis longtemps.

Oh, s’il savait… Je préfère mentir plutôt que de" lui servir la vérité qui

l’énerverait probablement ou l’effrayerait.

— Il est occupé avec sa… nana du moment. Pourquoi souhaites-tu

voir mes amis au juste ? Pour t’assurer qu’ils ne se cament pas, eux aussi ? Pour tout te dire, je suis le seul lâche et faible de la bande, décrié-je avec autodérision.

Je mets ce connard de Logan à part.

Pris au dépourvu par ma réflexion, il fronce le nez. Il ouvre la bouche,

aucun son n’en sort. La gouvernante de Sky demeure autant troublée que lui, et visiblement, elle ne savait rien de mes addictions. Jessie a au moins tenu sa langue à ce sujet. Elle me fixe longuement en faisant des allers et retours vers mon paternel qui a toujours la même foutue tronche qu’une carpe koï hors de son habitat naturel.

— Pour… Pourquoi dis-tu des trucs pareils ? Est-ce qu’il faut que je te trouve un psy ? s’alarme-t-il en me dévisageant.

— Ouh là, non merci !

— Cela ne te ferait pourtant pas de mal. Il y a peut-être des choses dont tu ne veux pas me parler, susceptibles d’être abordées avec un professionnel.

Je tique. Qu’insinue-t-il ? Se doute-t-il de quoi que ce soit ? Je n’aimerais pas.

— Inutile, je gère très bien le merdier qui se trouve dans ma tête. Et, de toute façon, ce soir, j’ai des projets, mens-je à nouveau.

— Lesquels ?

— Pas tes oignons, c’est de l’ordre du privé.

Il se contente d’ourler le coin de ses lèvres en un petit sourire de connivence. Pénélope hausse un sourcil l’air de dire : “Vous avez rendez-vous avec Sky ?”. Je l’ignore. Après tout, je doute fort qu’elle sache tout de la vie de la jolie rouquine, le contraire serait très étrange.

— Si tu veux bien, j’ai un entretien à terminer, lui notifié-je en lui faisant bien comprendre qu’il est de trop.

— Bien sûr, mais ceci n’est qu’une formalité. Madame Williams est plus que compétente, alors ne tergiverse pas pour rien.

Pénélope n’ose pas broncher en lui avouant que, en réalité, si bémol il y avait, cela viendrait d’elle et non de moi. Un long silence s’abat et ni l’un ni l’autre ne bouge, ne serait-ce que le moindre orteil, puis Pénélope se lève avec son contrat en main. L’atmosphère pesante est suffocante et quelque part, je suis soulagé de la voir prendre congé.

— Je vais lire attentivement ce contrat et vous ferai part de ma décision dans la soirée, certifie-t-elle.

☆☆☆

— Tu fais quoi, ce soir ? demandé-je à Colin en fumant ma clope à la fenêtre de ma chambre.

— Pourquoi ? ricane-t-il.

— J’ai l’impression d’être dans une putain de prison. Mon père veut qu’on dîne encore tous les deux, j’en ai marre de ses conneries. Que je pisse dans un flacon ne lui suffit pas, il me flique constamment : “Tu fais quoi ? T’es où et avec qui ?”

Je tente d'imiter sa voix, hélas cela me semble plus risible et

pathétique. Même quand j’avais quatorze ans, il ne m’interrogeait pas autant sur mes allées et venues. Il n’essayait pas non plus de savoir ce que je trafiquais et avec qui. L’ancien Lysandre aurait probablement appuyé là où il faut pour le mettre mal à l’aise, désormais, je ne me permettrai plus ce genre de comportement. Bien qu’avoir une sexualité avec une femme n’a rien de dégradant ni pour elle ni pour moi, je ne mettrai pas cela en avant. C’est de l’ordre de l’intimité, et je la respecte trop pour vouloir jouer sur ce terrain pour gêner mon père avec ses sempiternelles questions concernant mes faits et gestes.

— Il s’inquiète pour toi, temporise-t-il comme j’aurais pu le présager.

Tu n’as juste pas tellement l’habitude de rendre de compte à qui que ce soit, mais je peux t’assurer que chez moi, si je suis en retard pour le dîner, ma mère me fait encore la misère.

— Ouais, t’as sûrement raison. Je te dis ça à toi, alors que tu n’as pas

toujours été gâté par la vie, soupiré-je. Je n’ai pas vraiment à me plaindre, on ne m’a jamais puni pour toutes les saloperies que j’ai faites, raillé-je bien qu’au fond un sentiment obscur refait surface.

— C’est du passé tout ça, je pète le feu. Et tu fournis beaucoup

d’efforts pour être…

Il cherche ses mots.

— Moins connard avec les autres ? complété-je, caustique. — Je n’allais pas dire ça, ose-t-il me houspiller. À l’aide de mon poing, je réprime un petit rire moqueur pour qu’il ne

capte rien au bout du fil.

— Tu es clean, Lysandre. Tu vas en cours, tu ne fais plus n’importe

quoi avec n’importe qui, tu as même une copine ! Et celle-ci, tu ne sembles pas la mettre en pétard tous les quatre matins, ce qui est plutôt bon signe.

— Ça, tu n’en sais rien.

— Ne te rends pas plus mauvais que tu ne l’es, couillon. D’ailleurs, en

parlant de Sky, il faut que je dise un truc…

Un frisson désagréable empiète le long de mon épine dorsale. Je

n’aime pas entendre ce genre de phrase.

— Quoi ? demandé-je, incrédule.

— Rien de grave, elle voulait juste savoir si je connaissais ta date

d’anniversaire, se marre-t-il. Du coup, je lui ai dit que tu étais né le trente janvier.

— Putain, sifflé-je entre mes dents.

Il se gausse de plus belle.

— Le fait de savoir qu’elle a essayé de me cuisiner pour découvrir ce qui te plairait comme cadeau ne te surprendra donc pas, en rajoute-t-il une louche.

— Tu sais ce que je te dis, pas vrai ? réponds-je avec sarcasme.

— Que je suis un enfoiré, je sais ! plaisante-t-il. Oh, allez, Lys, détends-toi ! Étant donné son enthousiasme, je me voyais mal lui révéler que tu détestais les cadeaux. Elle brisera peut-être ta foutue malédiction des cadeaux d’anniversaire pourris. Avoue que c’est adorable.

Il en rit, mais, à ma place, lui aussi tirerait la gueule si sa mère avait fait de ce jour une catastrophe, à chaque fois, durant toute votre putain d’adolescence. Le dernier en date était il y a six ans parce que, ensuite, je lui ai interdit de m’envoyer ou m’offrir quoi que ce soit. Pour mes seize ans, elle avait fait la connerie de m’acheter une bagnole. Je n’avais même pas l’âge de conduire ! L’année précédente, elle était si torchée qu’elle avait dégobillé sur le gâteau, et celle d’avant, elle m’avait donné une saleté de ballon de rugby bien que je haïsse ça. Elle certifiait que j’y jouais avec mes amis. Une foutue plaisanterie ! Bref, quoi qu’il advienne, elle a toujours été à côté de la plaque. Soit elle se comportait de façon lamentable, soit elle m’offrait des trucs débiles dont je ne voulais surtout pas. Elle se fichait bien que cela me fasse plaisir ou non. Elle essayait de se donner bonne conscience à sa manière. Déplorable. Je ne sais pas comment mon père l’a supportée pendant dix-sept ans, et, au fond, je préfère ne rien savoir.

— Je ne dis pas que ce n’est pas… adorable, balbutié-je.

Je soupire longuement, désabusé par mes propres pensées.

— Bon, tu peux bouger ou pas ?

— Pourquoi ne demandes-tu pas à Sky de venir ? T’as peur que ton père lui parle ou quoi ?

— C’est exactement ça. Dès qu’elle est dans le coin, il fouine, lui tient le crachoir pour essayer de la connaître, un truc du genre.

— En fait, t’as la trouille que ça fasse trop sérieux, s’il la voit avec toi trop souvent, relève-t-il, facétieux.

— Hé, ne recommence pas à me gonfler. Si je devais m’enterrer vivant avec elle, je le ferais !

Il me provoque à tel point que je perds tout mon self-control, et ce con

se marre à l’autre bout de la ville. Mais tant pis, ce qui est dit est dit. Aussi dingue que cela puisse paraître, ça ne fait que refléter combien elle compte pour moi, aussi effrayant que ce soit. En réalité, je l’ai à tel point dans la peau que j’en ferais ma religion si j’étais croyant, pratiquant.

— Un peu extrême pour avouer que t’as des sentiments pour elle, mais

pourquoi pas, persifle-t-il. Il n’y a rien que je ne ferais pas pour ma Rose, je ne te jugerai pas. Sérieusement, c’est une bonne chose si ton père veut la connaître. Tu te vois la cacher éternellement, franchement ?

— Je ne la cache pas ! réfuté-je avec hargne. Je nous protège de

l’intrusion de mon paternel qui n’a pas de foutue limite, à cause de son complexe du parent absent qui lui pèse sur la conscience. Si je ne voulais pas que ça se sache, et je dis bien SI, je ne l’aurais pas invitée à partir dans les Highlands avec nous, elle ne serait proche d’aucun de vous, pigé ?

— OK, OK, relax, je ne disais pas ça en mal. Mais au moins tout est

clair. Tu n'as qu’à venir à la maison. Je ne peux pas vraiment bouger ce soir, Rose a un souci de téléphone, du coup, on va se faire une visio de cinq minutes sur Skype. Cette tête de mule s’est obstinée à ne pas en vouloir un neuf quand j’ai souhaité lui en offrir un pour Noël. Elle m’a menacé de mort dans le cas contraire. Résultat des courses, il a rendu l’âme deux semaines plus tard.

Le connaissant, il doit être en train de sourire, amusé par la situation.

Nous abrégeons la conversation et j'informe mon père que je mange avec Colin, ce soir. Il tire une drôle de tronche sur le coup, mais ne trouve rien à redire. Lorsque je franchis le seuil de la baraque des Cameron, la mère de Colin me propose gentiment de ranger mon manteau dans la buanderie. Je suis à deux doigts d’éclater de rire en voyant Erin descendre l’escalier avec la face peinturlurée de vert. Un masque avec du concombre dedans à en juger par l’odeur. Ses yeux s’écarquillent, elle remonte les marches en courant tout en émettant une plainte aiguë.

Colin débarque du salon avec un carton en main ainsi qu’un chargeur

de portable dans l’autre. Il range le tout, puis scotche l’ouverture afin que rien ne soit perdu, je suppose.

— Je lui enverrai demain matin mon ancien téléphone qui n’est pas

mort en attendant, peut-être qu’elle changera d’avis, conclut-il avec un petit sourire niais.

— À ce que je vois, c’est elle qui porte la culotte, le charrié-je pour renverser la tendance.

— C’est que mine de rien, elle fait mal à mes épaules avec ses minuscules poings quand elle est en colère, tu ne connais que ses côtés… mignons.

— Mignons, il faut le dire vite. Tu ne te rappelles pas quand elle a failli m’arracher l’oreille, la fois où elle a voulu te couper les cheveux et qu’elle a vu que j’avais un foutu poil où il “ne fallait pas”. Avec ses petits ciseaux à la con, là !

Colin ricane. Il ne pourra pas me contredire, j’ai raison.

— Elle a toujours coupé les cheveux de ses frères, me confie-t-il alors que nous allons dans le séjour. Je la laisse faire parce que ça lui plaît et qu’elle s’en sort super bien. Je lui confieraiS ma vie, les yeux fermés.

Son père est installé sur son fauteuil avec un journal entre les mains. Il redresse le visage pour me saluer et me demander comment je vais. Les usages habituels. Lui a une mine fatiguée, il retire ses lunettes de vue qu’il positionne sur l’encolure de son pull à col en V gris à grosses mailles. Il m’interroge sur mon paternel de retour en ville, sur la façon dont il se porte, entre autres, ma sœur et ses enfants. Les Cameron sont des gens bien, qui s'intéressent aux autres. Ils prennent constamment des nouvelles de ma famille, de moi, et ils semblent réellement s’en soucier. Ils ne le font pas uniquement pour donner une bonne image.

Sa mère revient peu après, accompagnée d’Erin. Celle-ci n’a plus son masque sur le visage, ses cheveux sont relâchés sur ses épaules, et non en un chignon au-dessus de son crâne comme tout à l’heure. Elle a revêtu un jean, en gardant ses chaussons aux pieds. Colin met la table, son père me propose un apéritif que je refuse poliment, puis nous passons au repas.

Sa mère me sert généreusement une assiette de spaghettis bolognaise qui me met déjà l’eau à la bouche. Elle arbore un sourire chaleureux qui luit jusqu’à ses prunelles bleues braquées sur moi. Elle se comporte comme une mère, tout ce que je n’ai jamais vraiment connu.

Il faut réellement que je ne sois pas à l’aise avec l’idée que mon père investisse à ce point mon quotidien pour que je vienne chez eux à cette heure-ci, que je m’invite à l’improviste. Cela démontre plutôt bien l’ironie de la situation. Colin a une famille géniale, moi, je n’ai qu’un parent bourré de regrets qui tente de se racheter. Et je n’ai pas envie de feindre que je trouve ça fantastique. Peut-être que, au fond, il est trop tard pour moi, que je me sente mieux et enfin aimé dans ma vie, je suis trop habitué à la solitude, à être abandonné.

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