Unstable feelings - T2

Ellen Stuart · Chapitre 20 sur 51

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Unstable feelings - T2

ch017

Chapitre 17

 

Sky

 

La reprise des cours a été laborieuse. Monsieur Bunn s’est à nouveau montré infect pendant l’un des siens en m’ignorant complètement. Naïvement, je pensais que mon intervention précédente lui avait servi de leçon, prouvé que j’étais tout autant capable que les mâles de cette classe. Visiblement, je me suis fourvoyée. Et puisque je ne voulais pas réitérer le risque de tout compromettre en prenant, malgré tout, la parole sans son accord, j’ai gardé le silence et rongé mon frein.

À la fin de la journée, Lysandre m’attend, assis sur le capot de sa voiture, comme s’il craignait que je ne la reconnaisse pas et lui passe sous le nez. Il doit poiroter depuis un moment étant donné que ses mains sont gelées, ses joues toutes rouges. Je jette un œil rapide à Erin et Oliver qui sont à mes côtés. Le blond secoue la paume devant son visage en guise de salutation avant de se précipiter parce qu’il a des choses à faire. Je sais qu’il n’avait pas beaucoup de temps aujourd’hui, pour cause, de m’en avoir parlé plus tôt lors de l’un de nos cours communs. L’air un peu renfrogné et tendu, Lysandre le suit du regard, puis revient vers moi et paraît moins… fâché. Erin tortille sa bouche en une grimace perplexe, avant de me souhaiter une bonne soirée. La situation me semble étrange pour le coup.

— Salut, je te raccompagne chez toi ? propose-t-il.

D’un mouvement de la tête, j’opine vivement, ça me ferait très plaisir,

je ne le nierai pas. Même si sa présence me surprend.

 

☆☆☆

 

Lysandre scrute distraitement mon violoncelle que j’ai changé de

place. Il se trouve devant mon lit parce que, hier soir, j’ai joué un peu et ça me brûle les doigts de recommencer. J’aimerais essayer à nouveau, accéder à sa requête de la dernière fois. Il voulait me voir face à mon instrument. Je suis nerveuse et ça l'est d’autant plus en le découvrant avachi sur mon matelas. Notre relation a quelque peu évolué depuis le Nouvel An, et si pour lui cela ne s’avère pas quelque chose qui le perturbe outre mesure, c’est mon cas. Attention, je ne dis pas que je regrette, seulement, je me sens un peu… gauche. Comment apprivoiser la suite des évènements ? Lysandre ne laisse transparaître aucun signal pour me guider, moi qui suis à la ramasse après mes quatre années de célibat.

Je m'assieds sur la chaise de mon bureau, puis retire l’étui de mon

violoncelle. L’étudiant sort de sa léthargie, je l’aperçois du coin de l'œil, bouger les jambes au bout de mon lit. Mon archet entre mes doigts, je me positionne confortablement et commence à lui accorder le contrôle. L’Arpeggione Sonate en la mineur de Schubert me parvient aux oreilles. Je me surprends à en connaître encore les notes alors que celui-ci provient d’un souvenir plutôt lointain.

J’ai toujours mieux joué les paupières closes. J’ai beau ne rien voir, je

peux sentir, malgré tout, la présence de Lysandre dans mon dos à l’instar de son regard braqué sur moi. À cet instant, il doit être étonné, je le suis moi-même. Les notes découlent avec une fluidité que c’en est effrayant. Loin d’être parfait, mais pour quelqu’un qui ne pratique plus aussi assidûment que par le passé, je trouve que je ne m’en sors pas si mal. Même si j’ai l’impression d’entendre la voix d’Eléonore me seriner que ce n’est pas encore assez. Que je ne déploie pas suffisamment d’efforts pour surpasser l’excellence !

Je suis coupée dans mon élan lorsqu’une brise chaude m’extirpe un

frisson en une délicieuse caresse sur ma nuque. Je tourne la tête en ouvrant aussitôt les paupières et me confronte à deux billes azurées qui m’épient avec mélancolie et une certaine part de fascination touchante.

— Ça… va ? hésité-je en le voyant l’air si troublé, à vif.

Lysandre pose un genou à terre, puis le second avant de s'emparer avec douceur de mon archet. Il le contemple avec confusion, plante à nouveau son regard à travers le mien. Quelques mèches de cheveux lui encombrent le front, je rabats ces dernières sur le haut de son crâne, la respiration suspendue entre mes lèvres. L’instant semble plutôt banal, et pourtant chargé d’intensité, de mélancolie.

— Hé, je ne voulais pas te bouleverser, je suis désolée si j’ai fait quoi que ce soit qui…

Sa main divague sur ma joue, sa bouche trouve la mienne. Deux pièces d’un même puzzle qui s'emboîtent à la perfection. Mon pouls explose dans mes veines, mon palpitant me fait un mal de chien dans ma poitrine, mais son baiser, lui, est si délicieux qu’il m’est difficile de me rappeler de respirer pour ne pas tourner de l'œil. Lysandre recule le violoncelle, s’immisçant à genoux entre mes cuisses qu’il referme autour de sa taille. Son souffle hachuré claque contre mon nez tandis qu’une boule naît au creux de mes entrailles. Il met fin à notre baiser un peu trop brutalement à mon goût. Une flamme ardente anime ses iris, déjà si troublants d’ordinaire. Scotchée par l’expression de son visage si proche qui me transmet toute l’émotion que ma musique semble susciter en lui, je me tais.

— Tu es… exceptionnelle, murmure-t-il contre ma joue.

À l’entente de ses mots, mon cœur se serre.

— Quoi que tu veuilles apprendre dans cette école, elle n’a pas grand-chose à t’apporter. Tu es brillante, talentueuse.

Est-ce que lui aussi va finalement me dire que ce ne sont pas des études de marketing que je devrais suivre, mais plutôt de faire la musique ?

Un pli barre mon front, l’appréhension me gagne. J’attends la chute, ce qui me donnera une raison de croire qu’il tente à sa façon de retourner en arrière, de me dissuader de quoi que ce soit. Lysandre me perd souvent dans ses actes et paroles, parce qu’il ne semble pas savoir lui-même ce qu’il veut ou est capable d’assumer. La drogue lui offrait un refuge, une rambarde à laquelle s’accrocher pour ne pas se confronter à ses véritables problèmes, et j’ai, d’une certaine manière, le sentiment d’en faire partie. J’ignore cependant ce qui l’effraie.

— Qu’essaies-tu de me dire ? demandé-je à mi-voix. — Rien de particulier, émet-il après un bref soupir, las. Je suis juste…

ému d’avoir eu la chance de te voir jouer, marmonne-t-il sans même me fixer.

Il a la tête baissée, ce qui ne m’annonce rien de bon. Ma paume part

sans brusquerie élire domicile sur l’angle de sa mâchoire pour l’inviter à me regarder. Je n’aime pas ses silences, ses non-dits et toute la tristesse qui semble suinter de chacun de ses pores. Il ne dit rien, mais je ne suis pas dupe, je perçois son humeur plutôt… morose.

— Quelque chose s’est produit ? l’interrogé-je d’une voix douce et

incertaine.

— Pas du tout. Saint-Andrews prive Milan d’une excellente

musicienne et très probablement qu’ils n’en reverront jamais d’autres.

Un faible soupir m’échappe tandis que ma figure s’agite de gauche à

droite.

— Ne fais pas ça, couiné-je la gorge nouée par l’angoisse. — Faire quoi ? argue-t-il avec nonchalance.

— Revenir sur tes propres mots. Tu disais que j’étais la seule à

pouvoir choisir mon avenir et tu changes ton fusil d’épaule. Je ne comprends pas pourquoi… (Je clos les paupières avant de finir ma phrase pour ensuite les réouvrir.) Est-ce que c’est parce que tu regrettes ?

Je tente au mieux de maîtriser la fluctuation de ma voix, toutefois, à

peine ai-je prononcé mes dernières paroles, que je sens déjà ma cage thoracique tremblante. Sa paume venant se resserrer autour de la mienne, toujours sur son visage, m’envoie une petite décharge en plein cœur. Nerveusement, je mordille l'intérieur de ma lèvre.

— Tu n’y es pas du tout, me contredit-il. Je réalise seulement qu’une

opportunité en or t’attend à des milliers de kilomètres. Si tu parles de ce qui s’est produit au Nouvel An, je ne regrette pas. Autrement, je n’aurais pas suggéré de te raccompagner.

Son ton est calme, sans doute trop. Ou je suis paranoïaque. Je devrais

m’habituer à ce que les gens veuillent m’abandonner…

Quelle horreur ! Tu ne devrais pas dire des trucs pareils, ma pauvre

fille !

Une longue expiration s’extirpe de mes lèvres. C’est à présent le seul bruit qui se produit au sein de cette pièce. Son visage se rapproche du mien et me coupe brutalement le souffle. La chaleur que son corps irradie me donne envie de l’étreindre pour le sentir contre moi, pour me persuader qu’il demeure toujours là… pour l’instant. Pour me rassurer. Mais je m’en empêche, je sais qu’il pourrait ne pas apprécier. Je ne veux pas non plus qu’il pense que je suis une pleurnicharde qui tente de l’amadouer à sa manière. Une nana trop collante.

— Il me semble avoir déjà reconnu que… ça avait de l’importance, rétorque-t-il au bord de mes lèvres.

C’est vrai… Mais tu m’as aussi demandé de ne jamais t’accorder ma confiance et je l’ai également fait. Je ne sais plus quoi croire quand tu t’adresses à moi, Lys.

Sa respiration s’accélère, j’ignore si c’est parce qu’il est en colère. Il se contente de baragouiner entre ses dents un : “ Ah, tu me rends dingue.” me déclenchant, une brève seconde, un tressaillement. Troublée, mon regard accroche le sien et je n’ai pas le temps de répliquer quoi que ce soit que Lysandre se rue sur ma bouche, l’air affamé. Mon palpitant s’affole, mes mains prennent appui sur ses épaules tandis que je suis déstabilisée par son ardeur. Mes lèvres l'accueillent sans hésitation. Nos langues s’entrechoquent au même titre que ses dents voraces qui tirent un peu sur ma lèvre inférieure, provoquant mon gémissement. Le souffle déchaîné, je peine à deviner la suite des évènements. Mes pensées s’embrouillent, se heurtent trop violemment l’une à l’autre. Le désir a pris le pas sur le reste, si bien que mes mains tremblantes effectuent le chemin inverse pour descendre au sud de son corps.

Pratiquement d’un bond, l’étudiant m'accule à la chaise en cadenassant mes deux poignets d’une main ferme. Un hoquet de stupeur me saisit en même temps qu’un soubresaut. L’orage qui sévit au sein de ses pupilles me foudroie instantanément lorsque mon regard croise le sien. J’ai le souffle court, tout autant que le sien. Ses yeux déambulent furtivement des miens à mes lèvres. Il hésite.

— Ce n’est pas une bonne idée, déclare-t-il en se raclant la gorge.

Il recule et l’espace entre nous me paraît soudain bien froid, vide. Éberluée, je l’observe en silence.

— Je n’ai pas de préservatif.

— Tu n’en as plus dans ta voiture ?

Je me pince les lèvres en me surprenant de lui avoir posé la question à

voix haute. Il plisse légèrement le front en me dévisageant et je m’en veux.

— Pourquoi crois-tu que j’en ai dans ma caisse ? m’interroge-t-il avec

suspicion.

Gênée, je me racle la gorge en détournant les yeux. — Le jour de notre rencontre, tu en avais dans ta boîte à gants, alors

j’ai supposé… J’ai eu tort, désolée, réponds-je, en grimaçant légèrement.

— Oh… 

— On pourrait… Tu as peut-être quand même envie de te… détendre,

cafouillé-je, mal à l’aise.

Je ne me voyais pas formuler à voix haute que l’on pourrait se caresser

et s’abstenir de toute pénétration. Le tout sonnait beaucoup mieux dans ma tête. 

Sans doute pris au dépourvu, il s’esclaffe. J’ai la sensation d’avoir les

oreilles brûlantes, tout à coup.

— Essaierais-tu de m’allumer, Sky ? plaisante-t-il. — Pas… du tout ! Je voulais juste te faire plaisir, balbutié-je, rouge de

honte. 

Je n’ai plus l’habitude de ces choses, je pensais – sûrement à tort –

qu’il aimerait malgré tout évacuer la pression.

— Sky, regarde-moi, m’intime-t-il.

Je relève les yeux et me confronte à ses pupilles braquées sur moi. — Tu… as cru que je venais ici uniquement pour… ça ? Est-ce une question rhétorique ? Aucune idée. Sa réputation de gros

fêtard le précède. Nous entretenons une relation particulière depuis des semaines à présent, et il ne m’a touchée qu’une seule fois, il y a de ça quatre jours. Avant, il ne s’était rien produit, ce qui me pousse malheureusement à m'interroger. Notamment sur le fait que je lui plaise vraiment ou non, car depuis cette fois où je l’ai gentiment recalé, il n’avait plus rien tenté. Était-ce par galanterie ou simplement parce qu’il avait d’autres occupations ailleurs ? C’est horrible, je l'incrimine, sans preuve, en pensée.

— Je ne sais pas, admets-je.

— Tu… ne sais pas ? répète-t-il, incrédule avant d’émettre un long

soupir.

— Je ne sais pas ce que tu penses, Lysandre, mets-je au clair. 

— Je… C’est vrai, j’en avais avant. Tu n’étais pas censée les voir, mais ce n'est pas grave… Je ne suis pas venu pour ça. Ce que je vais dire va sûrement te… dégoûter, putain, marmonne-t-il en fourrageant convulsivement ses cheveux.

Le silence s’abat durant une seconde où il cherche son souffle et probablement ses mots que je redoute. Je m’attends à tout, et surtout au pire. Toutefois, je devrais relativiser parce qu’il essaie de communiquer, même si c’est effrayant.

— Je les ai retirés parce que j’avais peur de faire des conneries. Pas de préservatif, pas de risque. J’ai eu un drôle de tour, il y a quelques semaines, j’étais défoncé et… j’ai déconné avec une nana. Je suis sobre désormais, mais…

— J’ai compris, c’est bon, l’interromps-je.

— Je ne crois pas, me contredit-il.

Je fronce les sourcils.

— J’ai des addictions, Sky. Je dois lutter tous les jours pour ne pas replonger. Je n’ai pas envie de te donner d’autres occasions de me haïr, de te blesser, car ce n’est pas ce que je veux. 

Sa réponse me coupe la respiration. J’ai du mal à lire entre les lignes, à comprendre. Il ne me laisse pas l’opportunité de l’interroger sur ses propos et saisit ma main avec délicatesse. Une seconde plus tard, ma tempe rencontre le haut de son buste. Son exhalation chatouille ma nuque.

— Tout ça est trop précieux pour que je ne veuille le briser. Crois-moi, je le fais pour nous protéger, chuchote-t-il presque.

Ses lèvres se posent sur mon épiderme. Mes mains s’agrippent autour de son avant-bras pendant que mon pouls s’affole au sein de mes veines. Au contact de sa peau, mes doigts fourmillent.

— Si tu as besoin de te rafraîchir, je t’attendrai en bas. On pourrait aller dîner, ce soir ?

J’ignore de quoi il souhaite nous protéger, tous les deux. Tout ce que je sais, c’est qu’il veut sortir dans un lieu public avec moi et ça me fait bien plus plaisir que tout le reste. Un sourire radieux naît sur mes lèvres. Je me tourne pour lui faire face afin de lui attester que j’arrive dans cinq minutes. Ses iris brillent d’une certaine malice, d’une satisfaction qui paraît le soulager d’un poids. Après avoir déposé furtivement un baiser sur ma tempe, il quitte la pièce et je vérifie ma tête dans le miroir de ma coiffeuse pour m’assurer d’être à mon avantage.

J’en ai des papillons dans le ventre, le souffle lourd et court. Mes

joues sont légèrement rosées, mes lèvres un peu trop gonflées de l’avoir trop embrassé. 

On n’a pas tous les jours l’occasion de sortir en compagnie d’un

homme aussi magnifique, énigmatique et qui n’a surtout jamais besoin de s’apprêter parce qu’il est physiquement la perfection incarnée.

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